Au Liban, une transmission en douceur entre mère et fille
Hoda Sayegh et sa fille, Zeina. Les deux femmes s'avouent complices et complémentaires.
RFI/Paul Khalifeh
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Au Liban, une transmission en douceur entre mère et fille

À l’occasion de la journée internationale des droits des femmes célébrée le dimanche 8 mars, RFI vous propose toute la semaine une série de portraits croisés entre une mère et sa fille, pour raconter le monde à travers le regard de deux générations de femmes. Premier volet au Liban avec Hoda Sayegh et sa fille, Zeina.
По Paul Khalifeh -

De notre correspondant au Liban, 

Aujourd’hui âgée de 72 ans, Hoda Sayegh a connu le Liban d’avant-guerre, prospère, moderne, ouvert au monde. Sa fille, Zeina, a vécu la guerre civile (1975-1990). Un conflit dévastateur qui a élevé des murs psychologiques et physiques entre les communautés religieuses. Des cloisons confessionnelles qui ont profondément changé les mentalités et dont les séquelles se font toujours sentir plus d’un quart de siècle après la fin de la guerre. 

Cette famille vivait dans la partie ouest de Beyrouth, un secteur à majorité musulmane avec une forte présence chrétienne. Une exception dans un pays polarisé, où les déplacements de populations, forcés ou volontaires, ont transformé une société plurielle en pays ghettoïsé sur une base confessionnelle. « Le fait d’avoir des voisins et des amis musulmans nous a procuré une grande ouverture d’esprit, explique Hoda. Comprendre l’autre, ses idées, ses croyances, alors que le pays était à feu et à sang, n’était pas donné à tout le monde. »  

Cet épisode de sa vie lui a montré que les différences, qu’elles soient d’ordre religieux, politique ou social, ne se transforment pas forcément en source de conflit. « Du moment que les échanges se font dans le respect mutuel des croyances et des convictions des uns et des autres, le mélange intercommunautaire est une source de richesse », ajoute Hoda Sayegh.

Les limites de la tolérance 

Cet esprit de tolérance, la mère l’a transmis à sa fille. « Le contact avec l’autre était une plus-value dans ma vie, acquiesce Zeina. Cela s’est répercuté sur l’éducation que j’ai donnée à mes enfants. Je ne leur ai jamais dit : "Attention, untel est différent, ne vous en approchez pas". »

« Les circonstances de la guerre ont voulu que je me marie et que je vive dans une région à majorité chrétienne, poursuit la jeune femme. Je n’ai donc pas pu continuer à vivre comme ma mère me l’a appris. Avec mes enfants, qui poursuivent leurs études dans la région où j’ai grandi, je renoue avec une valeur qui m’est chère. Ils ont des amis de différentes confessions et rejettent toute discrimination religieuse. » 

Mais la tolérance a des limites, faut-il croire. Hoda reconnaît qu’avec son époux, ils ont finalement décidé de quitter Beyrouth-Ouest, quelques années après le début de la guerre, pour une région à majorité chrétienne, afin que leurs deux filles ne fondent pas des familles avec des musulmans. « J’ai toujours espéré que mes filles épousent des hommes de la même communauté que la leur, car dans ce pays confessionnel, cela facilite la vie et évite beaucoup de problèmes et d’incompréhensions. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons quitté l’ouest de Beyrouth », se souvient-elle.     

Sur ce point, Zeina semble moins exigeante que sa mère. « Si mon fils décide d’épouser une femme d’une autre confession, je ne m’y opposerais pas. Je comprendrais. L’important, c’est qu’ils s’entendent bien sur tous les plans. La différence de religion n’est pas une raison qui empêcherait un mariage », assure-t-elle.

Une société patriarcale 

La société libanaise est profondément patriarcale. Les femmes ont longtemps été discriminées par des lois rétrogrades et humiliantes. Jusqu’aux années 1990, deux témoignages de femmes valaient celui d’un homme devant un tribunal. Les crimes dits « d’honneur » ont longtemps bénéficié de circonstances atténuantes de la part des juges. Les mères devaient obtenir l’autorisation du père pour voyager avec leurs enfants. La présence de la femme aux postes supérieurs dans les secteurs public et privé reste insuffisante, dans les institutions politiques elle est embryonnaire. La différence de salaire pour travail égal et de même nature reste importante. La liste est longue. 

Certes, les lois scandaleusement discriminatoires ont été abolies ou amendées, mais il reste un bon bout de chemin à faire avant d’arriver à l’égalité entre l’homme et la femme. Hoda a vécu cette époque où ces lois rétrogrades étaient encore en vigueur, mais dans son couple et dans son milieu, la femme était mieux traitée que ce qu’autorisaient les textes. « C’est vrai que le statut de la femme dans la société était rabaissé par les lois, mais nous avions une autre vision des rapports entre l’homme et la femme, basée sur le respect mutuel », déclare Hoda. « La femme soumise et obéissante, et l’homme omnipotent, je n’ai pas connu ça dans ma famille, renchérit Zeina. Je n’ai pas été élevée de cette manière et l’égalité entre l’homme et la femme est un principe intrinsèque à mes valeurs. L’éducation est le principal outil de transmission. Sur le coup, j’ai été fortement influencée par la nature des relations entre mes parents. » 

« Du moment que l’accès de la femme à l’éducation et au travail a progressé, son statut s’est amélioré et les valeurs rétrogrades ont reculé dans la société », souligne Hoda. « J’ai inculqué les valeurs du partage équitable des tâches et des responsabilités entre l’homme et la femme à mes enfants, comme me l’ont transmis mes parents », précise Zeina. 

Les mentalités changent 

Le désintérêt pour la politique est aussi un trait que la jeune femme a acquis de sa mère à une époque où l’espace public avait rétréci comme une peau de chagrin au profit de la loi de la jungle imposée par les milices diverses et variées pendant les années de guerre. « Je n’accordais aucune importance à la politique, qui était plus un facteur de division qu’une occasion de débattre », affirme Hoda. « Chez moi, la politique est presque bannie », ajoute Zeina.

La jeune femme ne garde pas le souvenir d’un moment de révolte contre des valeurs transmises par sa mère. « Il y a certes des traditions que ma mère respectait scrupuleusement, surtout dans la sphère des relations sociales, que je ne partage pas avec elle forcément ou que j’ai abandonnées, dit-elle. Mais il s’agit plus d’une évolution des mentalités dûe au changement d’époque qu’à un rejet d’us et coutumes que ma mère a voulu m’imposer ».

La relation entre la mère et sa fille n’aboutit pas forcément à un conflit générationnel. Entre Hoda et Zeina, la transmission s’est passée en douceur, sans révolte ou rivalité, souvent dans la complicité et la complémentarité.

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Опубликовано 07/03/2020 - Изменено 09/03/2020

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