Vietnam: «La blessure de la guerre n’est pas cicatrisée»
Née en 1975, Trang Ha se montre critique envers son pays, un Vietnam qui n'a pas assez évolué à son goût.
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Vietnam: «La blessure de la guerre n’est pas cicatrisée»

Née en 1975, Trang Ha a écrit une quinzaine de livres dont plusieurs best-sellers au Vietnam. Alors que son pays célèbre aujourd’hui le 40e anniversaire de la fin de la Guerre, elle estime qu’il reste beaucoup de chemin à parcourir avant de parler d’une véritable réconciliation.
По Christophe Carmarans -

RFI : On ne vous connaît pratiquement pas en France. Pouvez-vous vous présenter ?

Trang Ha : Mon nom de plume est Trang Ha. Je suis née en 1975 à Hanoï. J’y ai fait des études universitaires puis mon master à Taïwan. J’ai travaillé comme journaliste pendant 16 ans, et actuellement je suis consultante en communication pour des entreprises à Hanoï. Concrètement, je suis responsable des droits des marques au sein de l’entreprise FECON (Foundation Engineering and Underground Construction JSC). Parallèlement, j’écris des livres et j’ai reçu quelques prix de l’Association des écrivains vietnamiens, et aussi de la part d'éditions et de revues littéraires, comme le Prix littéraire pour les jeunes de 20 ans et le Prix littéraire pour la jeunesse.

J’ai publié quatorze livres : cinq en 2012, un en 2014. Cette année, j’envisage d’en publier deux. Presque tous mes livres parlent de la femme vietnamienne qui vit dans une société dite moderne ou, si vous préférez, de la femme vietnamienne qui doit s’adapter à une société moderne. Il s’agit d’histoires de femmes qui acceptent de faire des sacrifices pour répondre aux exigences de la société actuelle. Mes livres parlent aussi des oppositions entre les hommes et les femmes.

Pour votre génération, que représente le 30 Avril 1975 ?

J’ai beaucoup réfléchi à cet évènement. A la fois en tant que vietnamienne née en 1975 et en tant qu’écrivain. Mon grand frère est né en 1952, c'est-à-dire avant le début de la campagne de Diên Biên Phu. Moi-même, je suis née en 1975, année du début de la réunification du pays. Mon petit frère est né fin 1978 au moment où la Chine se préparait à provoquer la guerre à la frontière, au nord du pays. On peut donc dire que nos dates de naissance sont des jalons qui marquent les trois grandes guerres au Vietnam. Nous sommes tous trois nés dans l’intervalle d’une guerre. C’est pourquoi l’histoire de notre pays et de notre peuple fait partie de celle de ma famille. Mon père a été soldat avant 1945. Puis il est devenu responsable au ministère de la Défense. Il parle souvent de notre responsabilité envers le pays, le peuple. Voilà l’histoire de ma famille.

En réalité, en tant qu’écrivain, je me sens déchirée. Depuis 40 ans, la blessure provoquée par la guerre n’est pas cicatrisée. Cette blessure existe toujours chez les gens qui réfléchissent sur la destinée de notre peuple. Depuis des années, les Vietnamiens parlent de la réconciliation nationale. Les gens dans le pays ainsi que la diaspora disent que nous sommes tous Vietnamiens, que nous parlons la même langue, que nous avons la même couleur de peau, la même volonté et la même ferveur pour construire le pays. Que sous sommes tous patriotes.

Ce sont de belles parolesn mais la réalité est tout autre. Il existe plusieurs obstacles : des points de vue divergents et aussi les chocs culturels entre les générations. Ceux qui sont nés en 1975, comme moi, ont déjà 40 ans. Et nous n’avons pas fait grand-chose pour contribuer à surmonter ces obstacles et à effacer les divisions. La guerre, mais aussi les conflits et la discrimination entre les Vietnamiens, ont créé la blessure.

« Peu de sourires sur le visage des gens »

Est-ce que cette commémoration est ressentie de la même manière partout ?

J’ai fait plusieurs voyages, de l’extrême nord à l’extrême sud du pays et je me suis intéressée aux territoires que je traversais et aux gens que j’ai rencontrés. Je suis restée un long moment par exemple dans la forêt U Minh (extrême sud du pays) et je n’y ai vu aucun oiseau. Il n’y avait aucun vent qui soufflait. Je suis allée voir le parc national de Ba Be (au nord du pays) et je n’ai entendu aucun chant des oiseaux à l’aube. J’avais l’impression d’être dans une forêt nouvellement créée. J’ai traversé des collines à Hòa Binh, Ninh Binh, Thanh Hòa, au centre du pays et ce que j’ai vu contredisait ce l’on nous apprenait autrefois à l’école : « Le Vietnam possède de belles forêts et de belles mers riches en ressources ». Cette phrase fait partie désormais du folklore du Vietnam. A cause des activités humaines, le pays subit des conditions climatiques sévères avec de graves conséquences.

Pendant mes voyages, j’ai observé peu de sourires sur le visage des gens. La vie est peut-être de plus en plus difficile et les gens ne pensent pas à autre chose qu'à travailler pour survivre. Dans les grandes villes, il y a des loisirs, des divertissements. Les gens marchent et conduisent vite. Ils n’ont pas le temps de parler avec l’autre. Dans certains endroits, quand vous vous perdiez, il fallait payer des gens pour obtenir des indications. Une partie de la jeune génération d’aujourd’hui est indifférente à tout et ne regarde que des écrans d’ordinateur, de smartphone ou de tablette. On la surnomme celle des « têtes baissées », à cause des appareils électroniques bien sûr. En tant qu’écrivain, j’avoue avoir peu contribué à « redresser la tête » de ces jeunes.

Comment le pays prépare-t-il ce quarantième anniversaire ?

Chaque année à cette occasion, quand on visite les grandes villes comme Da Nang, Hanoï, Saïgon, on y voit les rues décorées de drapeaux, de belles fleurs. Il y a plusieurs cérémonies, festivités, divertissements, l’ambiance est euphorique. A plusieurs reprises, j’ai souhaité que cette ambiance se propage aussi à la campagne, dans les régions montagneuses et lointaines pour améliorer un petit peu la vie des gens dans ces lieux. J’aimerais voir des gens souriants, joyeux, parce qu’ils sont réellement fiers de cet évènement et non pas parce qu’ils ont quelques de jours de congé. Personnellement, je vais profiter de ces jours fériés pour rester auprès de mes trois enfants.

Et comment ce quarantième anniversaire est-il traité dans la presse ?

En tant qu’écrivain travaillant aussi dans la communication, ce qui m’intéresse en premier lieu dans les journaux, c’est la vie culturelle. Dans la presse officielle, on peut trouver des articles intéressants, des déclarations, des propos objectifs de ceux qui ont participé à la guerre. Mais à cette occasion, il y a pas mal d’articles de propagande. Ils ne donnent aucune information utile pour les lecteurs. C’est pourquoi une bonne partie de ceux qui veulent suivre l’actualité se tourne vers internet, les blogs, les réseaux sociaux. A l’occasion du 30 Avril, si l’on veut lire des articles, connaître des points de vue différents, il faut chercher sur les réseaux sociaux, lire des blogs. Chaque anniversaire est une bonne occasion pour apprendre l’histoire, les valeurs. Les responsables de la presse ne savent pas ce qu’attendent les lecteurs. C’est pourquoi, au Vietnam, quelques journaux d’Etat réputés sérieux ont moins de lecteurs que certains blogs.

Le Vietnam est-il vraiment un pays réunifié à présent et la réconciliation nationale a-t-elle été réussie ?

A mon avis, le Vietnam est géographiquement réunifié depuis 40 ans. Mais en ce qui concerne le style de vie, la façon de penser, la vision de certaines choses, les traditions, il existe toujours des gouffres entre les régions. Ces dernières années, il y a eu des débats assez vifs, parfois tendus même, entre les internautes, sur les comportements des gens de chaque région, Nord, Sud, Centre. Une jeune fille de Saïgon (Sud), en visite à Hanoï (Nord), se moquait de la façon de s’habiller, de parler des Hanoïens. Un habitant de Hanoï en visite à Saïgon, se plaignait aussi. Il y a même eu une entreprise qui disait clairement ne pas recruter des gens du Centre. Ce sont des conflits qui n’ont rien à voir avec la question politique ou le régime. A mon avis, ils sont dus au système éducatif. Ce phénomène révèle aussi le problème culturel. Les réformes dans l’éducation et l’enseignement de la culture sont très lentes. Les mentalités n’ont pas changé depuis des décennies.

Autre exemple : 40 ans après la guerre, l’Association des femmes vietnamiennes gardait encore le slogan appelant la femme à être « courageuse, dévouée, loyale et travailleuse ». Elle vient seulement de modifier les deux premières vertus : « confiante et digne » à la place de courageuse et dévouée. Cela montre que les mentalités ne changent pas. On pense toujours que les femmes doivent assumer les lourdes tâches de la vie familiale. A mon avis, des responsables du pays n’ont pas le courage et la volonté politique de surmonter ces obstacles, d’effacer les divisions et d’apaiser les conflits qui déchirent les régions dans un pays réunifié.

Vingt ans après la normalisation des relations entre le Vietnam et les Etats-Unis sous Bill Clinton, quelles sont les relations entre les deux pays ?

J’étais absente du Vietnam au début des années 2000 donc je ne connais pas bien les changements dans les mentalités, les points de vue des gens, surtout chez les jeunes d’alors. Mais depuis cinq ans, je me rends compte que la jeunesse n’est pas aussi indifférente à la politique et à l’histoire du pays qu’on le dit. Ces jeunes ont des réflexions sérieuses sur l’avenir du pays. Ils s’intéressent aux relations non seulement entre le Vietnam et les Etats-Unis mais aussi avec d’autres pays. Ils discutent de la coopération militaire, économique entre le Vietnam et les autres pays. Je crois que les jeunes soutiennent les relations amicales, équitables avec toutes les nations, permettant le développement économique et culturel du pays.

« Culturellement, le Vietnam n’a pas fait beaucoup d’efforts »

Culturellement, de quels pays vous sentez vous la plus proche ?

Si l’on considère la coopération culturelle comme une porte qui ouvre vers l’extérieur, à mon avis, le Vietnam n’a pas fait beaucoup d’efforts en ce sens, alors que c’est ce que souhaiterait le peuple. L’organisation des évènements culturels régionaux ou internationaux rencontre toujours des problèmes de la part des autorités et les gens ne sont pas contents. La situation est aussi catastrophique concernant les évènements culturels organisés à l’étranger. Les contenus culturels sont très pauvres. Dans toutes les expositions culturelles vietnamiennes à l’étranger, organisées par des associations, des ambassades, il y a toujours trois produits prédominants : la robe traditionnelle vietnamienne (Ao Dai), le chapeau conique (Non La) et les laqués sur lesquels figurent trois femmes représentant les trois régions du pays, Nord, Sud, Centre. Et de temps en temps, on fait venir aussi les chants traditionnels comme le Ca tru, ou le Cheo. C’est tout, rien d’autre ! Certains disent que c’est la tradition vietnamienne et que ce sont des produits reflétant l’identité vietnamienne. A mon avis, le critère « tradition » est utilisé comme un prétexte justifiant l’inertie, le manque de créativité, la paresse. Il faut que ça change ! Il y a bien d’autres valeurs culturelles dans le domaine de littérature, de l’art, de l’éducation à faire connaître à l’étranger.

Comment se passe le voisinage avec la Chine en ce moment ?

Depuis quelques années, quand il y a des visites des dirigeants, des échanges entre les deux pays, les internautes, les personnes âgées, comme c’est le cas de mon père (il a plus de 90 ans) ou même les jeunes générations, tout le monde s’inquiète et se sent parfois tendu. Parce que la Chine ne cesse de provoquer en mer de Chine méridionale, de faire pression sur le Vietnam dans tous les domaines : diplomatie, culture, éducation, opinion publique et même liberté d’expression. Sur internet, des groupes de « hooligans » chinois ont attaqué les sites vietnamiens, surtout aux moments où il y a eu des appels au boycott des produits chinois, des critiques, des manifestations contre les activités agressives de Pékin en mer de Chine méridionale. On entend de belles paroles sur l’amitié entre les deux pays, mais la réalité est tout autre. Ceux qui n’ont pas l’occasion d’exprimer leur colère à travers les médias étrangers la font connaître sur les réseaux sociaux : ils publient des articles, des photos dénonçant l’attitude chinoise et défendent la souveraineté nationale.

Le Vietnam arrive dans les dix derniers pays au classement de Reporters Sans Frontière pour la liberté de la presse dans le monde. Comment réagissez-vous ?

Comme je travaille dans la communication, j’ai pu apprendre durant ma formation qu’en ce qui concerne la diffusion des informations il y a toujours des groupes de gens qui ne sont jamais contents. En Europe, en Amérique, en Asie, partout, il y a toujours des gens qui se plaignent du manque d’information. Sous cet angle, j’aimerais connaître les critères de RSF pour classer les pays en termes de liberté d’expression. En tout cas, voici mon point de vue : il y a plusieurs canaux qui diffusent des informations - la presse, l’internet, les réseaux sociaux… Le fait qu’un article soit censuré ne signifie pas forcément violation de la liberté d’expression. Il s’agit peut-être d’un acte d’un rédacteur, d’un responsable ou d’une manœuvre bien calculée par une entreprise pour gérer une crise.

A mon avis, il faudrait considérer la liberté d’expression comme un environnement qui aide un individu à exprimer son souhait, sa volonté, son point de vue. Je constate que, depuis une dizaine d’années, cet environnement s’est amélioré au Vietnam, grâce à internet, aux réseaux sociaux. Le monde actuel est saturé d’informations. Le besoin d’information des Vietnamiens augmente. Grâce à internet et aux réseaux sociaux, on peut facilement trouver des informations, échanger les points de vue. Reste à discuter de la qualité, du niveau des échanges dans cet espace internet…

Vous-même avez-vous déjà été soumise à la censure ?

J’ai pas mal d’articles qui n’ont pas été autorisés à la publication. Exemple : j’ai écrit un article sur le bonheur d’une mère de trois enfants. C'était il y a  trois ans et il n’a toujours pas été publié. Selon le rédacteur du journal, il ne faut pas encourager les femmes à avoir trois enfants car, selon le planning familial, chaque famille ne peut avoir que deux enfants. De mon point de vue, cet article n’est pas nuisible car il parle du bonheur qui est le mien, en tant que mère de trois enfants. Et c’est moi qui ai décidé d’avoir trois enfants. Tout dépend donc du point de vue de chacun. Autre expérience, il y a des articles que j’ai écrits sur Facebook et que je ne voulais pas publier ailleurs. Comme il y a eu nombreux commentaires sur ces articles, certains journaux les ont publiés sans mon autorisation. Je cite deux exemples pour montrer qu’en matière de liberté d’expression, du comportement face à un sujet à traiter, il y a beaucoup à apprendre de la part des journalistes et des responsables de l’information.

Vos ouvrages sont-ils traduits à l’étranger ?

Actuellement, tous mes livres sont publiés au Vietnam car, à mon avis, ils sont difficiles à traduire et ne répondent peut-être pas aux attentes des étrangers. Les lecteurs qui ne vivent pas au Vietnam ne peuvent pas comprendre ce dont je parle dans mes livres, des lourdes tâches familiales qu’assument les femmes vietnamiennes, de la nécessité d’aider les plus faibles. Des sujets considérés comme normaux dans les sociétés dites civilisées, provoquent ici des débats. Si on ne comprend pas la société vietnamienne, la mentalité vietnamienne, on ne peut pas expliquer pourquoi mes livres sont des best-sellers ici.

Un grand merci à Bich Magnard, et à la rédaction vietnamienne de RFI, pour leur aide précieuse et pour la traduction

Опубликовано 08/02/2016 - Изменено 08/02/2016

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