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[Vidéo] Paul Kagame : « La France et le Rwanda ont désormais l’opportunité de bâtir une bonne relation »

Le président rwandais Paul Kagame, lors de son entretien avec RFI et France 24, le 17 mai 2021.
Le président rwandais Paul Kagame, lors de son entretien avec RFI et France 24, le 17 mai 2021.
© RFI
Après plus de 25 ans d’échanges tendus, suite à l’intervention française au Rwanda durant le génocide des Tutsis dans ce pays, les relations entre les deux pays se sont nettement réchauffées ces dernières années, sous la présidence française d’Emmanuel Macron. En visite à Paris pour le Sommet sur l’économie africaine, le président rwandais Paul Kagame s’est félicité de cette normalisation des relations entre les deux pays lors d’une interview exclusive à RFI et France 24.

17'29'' - Première diffusion le 17/05/2021

 

Marc Perelman : Monsieur le président, vous avez salué un récent rapport d’un historien français comme étant « un pas important ». Le rapport Duclert commandé par le président français Emmanuel Macron conclut que « la France porte une responsabilité lourde et accablante » dans le génocide des Tutsis de 1994. Le président français devrait se rendre au Rwanda dans quelques jours. Est-ce un tournant dans vos relations ? Sommes-nous au bord d’une totale normalisation des relations entre la France et le Rwanda ?

Paul Kagame : Pour commencer, comme nous l’avons déjà dit, je pense que c’est un grand pas en avant que nous saluons côté Rwanda et je pense qu’il en va de même pour beaucoup en France. Nous pouvons en effet établir les faits, faire ressortir la vérité par des personnes indépendantes, des commissions indépendantes puisqu’il y a le rapport Duclert qui est sorti, ainsi qu’une autre commission de notre côté, la commission Muse qui a livré son rapport. Il y a donc une convergence sur les faits, les preuves de ce qui s’est passé. Je pense que la France et le Rwanda ont ainsi la possibilité dès à présent, ont une bonne base sur laquelle nouer de bonnes relations comme cela aurait dû être le cas. Et ensuite, pour ce qui est du reste, nous pouvons laisser cela derrière nous, ne pas l’oublier, mais pardonner et aller de l’avant de la meilleure façon. Et je pense qu’effectivement, nous avançons très bien.

Alexandra Brangeon : Monsieur le président, vous parlez d’avancée, de convergences de faits. Le rapport a conclu à la « responsabilité accablante » de la France, mais il n’a pas conclu à la complicité de la France. Etes-vous d’accord avec cette conclusion ?

Je suis d’accord avec beaucoup de choses établies par les deux rapports. Un travail supplémentaire peut être réalisé, mais la chose la plus importante a été traitée. Lorsque vous parlez de  la « responsabilité accablante », ça, c’est un terme très connoté, très chargé.  Ce n’est pas à moi de dire : ‘c’est ce qu’ils auraient dû dire’ ou ‘les choses sont ainsi’.  Mais je peux m’en accommoder et dire : prenons acte de ce qui a été établi, c’est-à-dire cette « responsabilité accablante ».

A.B. : Vous dites que vous pouvez vous en accommoder, mais dans une interview de 2014, vous avez dit que la France n’était pas seulement complice, mais qu’elle avait participé de façon active au génocide. Qu’est-ce qui a changé depuis lors ?

Pour moi, j’ai le droit d’avoir ma propre opinion. J’ai vécu cette situation. J’en faisais partie. Donc, j’ai dit ce que j’avais à dire. Je peux même croire ce que j’avais dit à l’époque, même maintenant. Mais nous parlons de commissions indépendantes qui se sont penchées sur cette situation et le fait, comme vous le dites, qu’elles ne se soient pas prononcées dans un sens ou dans un autre, c’est leur problème et pas le mien.

M.P. : Les Etats-Unis, les Nations unies, la Belgique – ancien empire colonial –, se sont tous formellement excusés de ce qu’ils ont fait ou pas fait en 1994. Ce n’est pas le cas de la France. Souhaitez-vous que la France s’excuse comme un geste de bonne volonté pour bâtir cette nouvelle relation que vous décrivez ?

Tout ce qui compte, c’est vraiment à la France de décider ce qu’il lui convient le mieux. La pire des choses, et je ne souhaiterais pas faire cela, c’est de demander à quiconque de présenter des excuses ou de faire ceci ou cela. Je m’en remets à eux de s’exprimer, que cela ressorte de façon honnête et franche. C’est au monde de juger, pas à moi.

M. P. : Mais ce serait un geste important. Je comprends que vous n’allez pas le demander. Mais si cela devait se passer, vous le considéreriez comme important ?

Je pense que oui. Dès lors que quelqu’un reconnaît qu’il y a un problème et agit en conséquence, c’est le meilleur résultat que je saluerais.

M. P. : Comme vous auriez apprécié le fait qu’un ambassadeur français aille au Rwanda après des années sans que ce soit le cas ?

Oui, tout à fait. Nous sommes dans un processus de normalisation.

M. P. : Vous pensez que ce sera le cas bientôt ?

Je le souhaite, mais c’est à la France d’en décider.

M.P. : Il y a quelques mois, la France a arrêté Félicien Kabuga. Il était pour ainsi dire le financier du génocide. D’après vous, est-ce un signal qui montre que la France est enfin réellement prête à poursuivre les génocidaires sur son sol ?

Je pense que c’est un bon début. On peut sans doute faire davantage. Donc, mon point de vue, c’est d’encourager, que les bonnes choses continuent à se produire dès lors que la France est disposée à le faire. Il y a encore un certain nombre de génocidaires présumés qui sont en France, dont les procès n’ont pas été traités comme ils auraient dû l’être. 

M.P. : Prenons un exemple, Agathe Habyarimana, veuve de l'ex-président rwandais [Juvenal Habyarimana] tué, a des ennuis judiciaires ici en France. Souhaiteriez-vous que la France l’expulse, l’extrade ? Ce serait bien sûr un geste très symbolique. C’est une situation qui pèse sur les relations depuis des années.

Oui, je pense que la situation peut encore s’améliorer avec Agathe ou d’autres individus, ils sont nombreux ici.

M.P. : Mais elle serait importante, n’est-ce pas ?

Oui. Elle en fait partie. Elle est sur la liste, sur la très longue liste. Elle est tout en haut. Mais, c’est la France qui prendra la décision. Je ne vais surtout pas prodiguer de conseils. Je peux simplement leur demander et que cela soit fait officiellement par les canaux officiels. Mais, je ne cherche nullement à leur dire quoi faire. Je peux simplement émettre la demande.

A.B. : Toujours à propos de justice et de responsabilité, le mois dernier, Denis Mukwege, prix Nobel de la paix congolaise, était à Paris. Il a demandé à la France d’aider à ce que justice soit faite contre les responsables des crimes commis à l’est de la RDC. Certains sont le fait de soldats de la région, de pays voisins, selon des experts des Nations unies. Seriez-vous d’accord pour que des officiers rwandais soient poursuivis pour des crimes commis en RDC suite au génocide ?

Comme vous le savez peut-être, le rapport du projet Mapping a été extrêmement controversé.  Et en réalité, il est hautement contesté par les gens que ce soit en RDC ou dans les pays voisins. Il a été très politisé. Mukwege devient un symbole, un outil de ces forces que l’on n’aperçoit pas et il reçoit le prix Nobel, donc on lui dit quoi dire. Et j’ajouterai qu’il y a d’autres rapports qui sont sortis qui contestent, qui disent tout à fait l’inverse.

A.B. : Le contraire ? Qu’il n’y a pas eu de crimes dans la région ?

Mais, il n’y a pas eu de crimes.

A.B. : A l’est de la RDC ?

Non, absolument pas, que ce soit par les personnes évoquées ou les pays cités. C’est, si vous voulez, la théorie du double génocide, qui est à l’œuvre ici.

M.P. : Dans l’est de la RDC, la situation sécuritaire demeure très mauvaise. Certains disent qu’elle continue à se détériorer. Le gouvernement congolais a décrété un état de siège dans deux zones, Ituri et Nord-Kivu, pour 30 jours peut-être plus. Est-ce que c’est une bonne mesure, la soutenez-vous ?

L’état d’urgence à mes yeux, c’était un peu comme si on disait ‘il y a un énorme problème ici, prenons des mesures qui vont nous donner une bonne base pour traiter les choses’. C’est pourquoi je dis que c’est une chose que de mettre en place d’état d’urgence. Pour ma part, je le ferai. Mais je suivrais cela aussi par des actions bien réfléchies et planifiées pour traiter les choses de façon concrète et de ne pas repasser sur les choses et d’avoir les mêmes problèmes au bout de cinq ans ou un problème encore plus grand. Mais, il y a aussi les forces des Nations unies. Et les Nations unies qui sont venues de l’extérieur et qui sont là depuis maintenant 24 ans. Mais, il y a toujours ces responsabilités du monde qui sont passées sous silence. Et personne ne dit : « Mais qu’avez-vous fait là pendant 24 ans, vous y êtes allés pour régler un problème, que s’est-il passé ?

M.P. : C’est un échec ?

Je pense que c’est un énorme échec, c’est peu dire.

A.B. : A propos d’en faire plus, les relations entre votre pays et la RDC semblent s’être améliorées depuis l’élection du président Tshisekedi. Vous êtes d’accord pour renforcer la sécurité à la frontière entre les deux pays pour lutter contre les rebelles. Où en êtes-vous de ces discussions ? Envisagez-vous des opérations militaires conjointes ?

Les discussions sont en cours, mais la chose la plus importante ici, c’est qu’au moins, il y a cette ambiance qui nous permet de dialoguer et qui faisait défaut auparavant. Et bien sûr, les gens qui travaillent ensemble trouvent une solution.

A.B. : Mais des opérations militaires conjointes sont envisageables ?

Oui, je pense que ce n’est pas à exclure. Mais cela dépend toujours de la situation au moment dit. Il faut que les deux parties discutent pour voir si cela peut marcher, quels sont les coûts d’une part, les bénéfices de l’autre, et qu’une décision peut être prise. Il faut que les gens soient souples.

A.B. : Parce que, selon des experts des Nations unies, des militaires rwandais seraient déjà en train d’intervenir en RDC… 

Oui. Mais moi, je souhaite qu’ils aillent encore plus loin, que les Nations unies se posent la question : pourquoi le Rwanda devrait-il se rendre en RDC alors que ce sont eux les responsables de la situation ?

M.P. : Cela signifie-t-il que vous reconnaissez qu’il y a des troupes rwandaises en RDC ?

Non, non. Je ne reconnais pas ça du tout.  C’est peut-être un échec.

A.B. : Leur échec…

En RDC… Un échec total.

M.P. : Y a-t-il des troupes rwandaises en RDC en ce moment-même ?

Non, si nous y étions, nous ne serions pas en échec. Ça, je peux  vous assurer qu’on n’aurait pas échoué à régler le problème.

A.B. : Pour en revenir aux affaires intérieures du Rwanda, Paul Rusesabagina, le héros du film Hôtel Rwanda, est en cours de jugement à Kigali. Il est sous le coup de 9 chefs d’accusation dont terrorisme et soutien à un groupe armé. Il dit n’avoir jamais encouragé la violence…

Tout d’abord, il n’est pas seul dans ce procès. Il y a une vingtaine de prévenus qui comparaissent avec lui, accusés d’avoir commis ces crimes contre les Rwandais. Ils comparaissent tous au tribunal et certains d’entre eux, quelques-uns donnent des preuves accablantes contre lui. Donc, je ne vois pas pourquoi les gens font tout ce bruit. Il est devant le tribunal, il n’est pas caché quelque part, il est au tribunal comme beaucoup d’autres.

A.B. : Vous dites, pourquoi tant de bruit autour de cette affaire ? C’est peut-être à cause de son arrestation. Il dit avoir été piégé pour revenir au Rwanda…

Qui a-t-il de mal à piéger un criminel ? Lorsque vous le trouvez, qu’est-ce que vous en faites ? Vous le traduisez devant la justice, c’est acceptable, non ?

M.P. : Les Etats-Unis, l’Union européenne et d’autres ont exprimé leur préoccupation au sujet de son procès. Sera-t-il équitable ? Ils suspectent que ce ne sera pas le cas en raison de la manière dont il a été piégé et ils ne pensent pas qu’il aura le droit à un procès équitable. J’imagine que cela vous préoccupe ?

Bien sûr, moi, j’en appelle à un procès équitable de mon côté. Ce n’est pas le Royaume-Uni ou les Etats-Unis ou l’Union européenne. Non, je souhaite voir un procès équitable aussi. Pourquoi ? Le fait d’être équitable appartient à l’Europe, aux Etats-Unis ou à quelqu’un d’autre, et pas à nous. Pourquoi ? Oui, vous savez, c’est ainsi que les gens disent des choses insensées et finissent par être racistes. C’est comme si on disait, la seule façon d’être juste en Afrique ou au Rwanda, c’est que cela soit surveillé par l’Europe, les Etats-Unis ou un autre pays. Non, pas du tout.

A.B. : C’est peut-être parce que votre régime est accusé par des think tank et des ONG de réduire les critiques au silence ? Je vais vous donner un autre exemple : le chanteur de gospel rwandais Kizito Mihigo, qui a critiqué votre régime, a été accusé d’incitation à la haine et est mort dans une cellule de police. Selon la version officielle, il s’est suicidé. Mais, ce n’est pas l‘avis d’ONG des droits de l’homme.

Les préoccupations sont là, mais moi, je n’ai pas ces préoccupations. Tout est réglé par les enquêtes et le tribunal.

A.B. : Vous accepteriez une enquête indépendante ?

Indépendante de quoi ? C’est-à-dire que l’on doit sans cesse avoir une enquête indépendante pour des choses qui se sont produites ici à Paris en France ?

A.B. : Pour conclure, vous êtes chef d’Etat depuis 21 ans. Les prochaines élections ont lieu dans trois ans. Serez-vous candidat ?

Vous savez, surtout je souhaite que Dieu continue à m’accorder une bonne santé. Cela est sur un plan personnel. Maintenant, pour ce qui est de la politique, les Rwandais vont décider et je peux aussi prendre une décision personnelle. Et si les Rwandais disent : ‘non, nous souhaitons vous garder’, c’est important. Mais je peux aussi leur dire : ‘vous savez, je peux aller faire autre chose’. 

 

En savoir plus :
- Rapport Mapping sur les violations des droits de l’homme en RDC 1993-2003 (texte intégral)
- Rapport Duclert. La France, le Rwanda et le génocide des Tutsi (1990-1994) (texte intégral)
- Rapport de la commission Muse (texte intégral, en anglais)

Опубликовано 20/05/2021 - Изменено 04/06/2021 - По Alexandra Brangeon

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