Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo-Kinshasa, arrêté à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), le 1er novembre1960.
Patrice Lumumba, Premier ministre du Congo-Kinshasa, arrêté à Léopoldville (aujourd'hui Kinshasa), le 1er novembre1960.
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Un héros littéraire nommé… Patrice Lumumba

Assassiné par les puissances impérialistes avec la complicité de ses adversaires politiques, le Congolais Patrice Lumumba hante nos imaginaires collectifs. Son destin tragique a inspiré de nombreux livres, des essais mais aussi des œuvres littéraires aux ambitions cathartiques.
По Tirthankar Chanda -

Il y a soixante ans, le 17 janvier 1961, disparaissait Patrice Lumumba, le Premier ministre du Congo nouvellement indépendant. Cette mort hante notre imaginaire collectif, car le leader révolutionnaire est mort quasiment sous les yeux des téléspectateurs de son époque. Selon les historiens, l’assassinat du Congolais fut peut-être le premier grand événement de l’Afrique post-coloniale rapporté par les médias internationaux. Les photos de la descente d’avion à Elizabethville (Lumumbashi) du Premier ministre déchu pour être exhibé comme un trophée de chasse par ses adversaires avides de sang, avant qu’il ne soit abattu le jour même, firent le tour du monde, révélant au grand public les enjeux secrets de la décolonisation de l’ancien Congo belge. Au cours des jours qui suivirent, des manifestations se déroulèrent à travers le monde pour protester contre ce crime barbare, qui avait été orchestré par les puissances impérialistes occidentales. Cette tragédie a fait du leader congolais le « martyr de la révolution mondiale », comme le déclara à l’époque Che Guavera dans son hommage au disparu.

Lumumba est devenu « toute l’Afrique »

La postérité du révolutionnaire congolais ne s’arrête pas aux réactions et hommages enregistrés dans la foulée de sa mort. Au cours des soixante années qui se sont écoulées depuis, la destinée tragique de Lumumba a inspiré de nombreux livres : des essais, des analyses, mais aussi des textes littéraires. Ces ouvrages ont permis de perpétuer l’intérêt du grand public pour cette figure incontournable de l’Afrique moderne, devenue aujourd’hui symbole mondial de la lutte des peuples opprimés. Le long essai que publie en 1963 l’écrivain et philosophe français Jean-Paul Sartre présentant la vie et l’œuvre de Patrice Lumumba1 et le drame poético-épique au titre rimbaldien Une Saison au Congo2, sous la plume du grand poète martiniquais Aimé Césaire, demeurent à ce jour sans doute les deux plus grands textes qui ont été consacrés à cette figure du nationalisme africain.

« Avec sa mort, Lumumba a cessé d’être une personne, il est devenu toute l’Afrique », écrit le philosophe français. Séparé en deux parties intitulées respectivement « L’entreprise » et « Les raisons de l’échec », l’essai sartrien propose une analyse sociologique de la trajectoire fulgurante du leader congolais, selon une grille de lecture marxiste. Une Saison au Congo est une pièce de théâtre en trois actes. Son auteur, Aimé Césaire, fut l’un des plus grands poètes de langue française du XXe siècle et chef de file du mouvement de la négritude avec ses compères Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas. Sa magnifique pièce sur Lumumba fait résonner poétiquement la vision politique de son héros et invite à lire sa mort comme une tragédie aux accents à la fois shakespeariens et christiques.

« La pensée politique de Patrice Lumumba »

 Sartre en 1964

Sartre en 1964 | Domaine Public

Publié dans les pages de la revue Présence Africaine en 1963, l’essai de Sartre a servi de préface à une anthologie des discours de Lumumba publiée la même année, sous le titre « La pensée politique de Patrice Lumumba ». Sartre ne connaissait pas Lumumba. C’est lors de l’accession à l’indépendance du Congo belge, le 30 juin 1960, que l’écrivain français a réellement découvert le leader révolutionnaire congolais, son attention étant retenue à l’époque par le conflit algérien, comme en témoignent les articles qu’il faisait paraître dans sa revue les Temps modernes.

La question coloniale occupait une place centrale dans la réflexion de Sartre sur la condition humaine. Dans les années 1940, le philosophe s’était rapproché des écrivains et intellectuels africains qui militaient à Paris pour l’émancipation culturelle et idéologique de leurs pays. En 1948, il avait préfacé, à la demande d’Alioune Diop de Présence Africaine, l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, publiée chez Gallimard par Senghor. Intitulée « Orphée noir », cette préface annonçait l’émergence d’une poésie africaine moderne en français, attirant l’attention sur le pouvoir subversif de cette littérature qui envisage à la fois l’aliénation culturelle et la libération poétique. Le texte posait indirectement le problème du colonialisme, jetant des ponts entre la conception existentielle de l’homme et l’être-dans-le-monde du Noir, victime du racisme et de la domination politique.

« Le degré zéro de l’histoire congolaise »

Dans les années 1950-1960, la situation politique changea profondément en Afrique, avec les anciens pays colonisés accédant à l’indépendance. L’Afrique entra dans l’ère du néo-colonialisme, qui était la nouvelle forme de domination et d’exploitation imaginée par les impérialistes pour garder leur mainmise sur les pays colonisés. Situant l’émergence de Lumumba dans ce qu’il appelle « le degré zéro de l’histoire congolaise où les Blancs ne commandent plus, mais continuent d’administrer, où les Noirs sont au pouvoir mais ne commandent pas encore », Sartre analyse avec une lucidité professorale les raisons de l’échec du projet révolutionnaire de son personnage.

Elles sont au nombre de trois, selon le maître. Primo, la naïveté de Lumumba, qui avait refusé de jouer le jeu des néo-colonialistes, avant même d’avoir mesuré le rapport de forces qui lui était largement défavorable. Secundo, les contradictions inhérentes aux origines petites-bourgeoises du leader congolais et ses appels pour un Congo unitaire. Issu de la classe des évolués dont il avait longtemps soutenu les revendications corporatistes, il n’a pas su trouver un modus vivendi entre son jacobinisme universaliste qui va le couper de sa classe et les « trois millions de Noirs prolétaires du Congo », aux revendications confuses. Enfin, arrivé à la primature sans une véritable révolution puisque l’indépendance avait été octroyée et non conquise, Lumumba n’avait pas d’assise populaire et devait son pouvoir à la classe dominante qui s’était alliée au capitalisme international. « Le 1er juillet 1960, Lumumba, leader d’un cartel majoritaire et chef du gouvernement est seul, sans pouvoir, trahi par tous et déjà perdu », écrit le philosophe français, comparant le révolutionnaire congolais à Robespierre, un Robespierre noir, sans révolution et bientôt sans armée suite à la défection de son chef d’état-major… un certain colonel Mobutu.

Organisé comme une oraison funèbre, le récit sartrien des heurs et malheurs de Lumumba est aussi une consécration de l’homme politique érigé en intellectuel, en avance sur son temps, mort trop tôt avant la synthèse qui lui aurait permis de s’élever au-dessus de ses contradictions contingentes de classe et d’origine. Sartre n’avait pas d’intention littéraire, mais son Lumumba, qui se définit par sa « conscience malheureuse », n’est pas sans rappeler les héros des « aventures ambiguës » que tant de romanciers africains de la première génération ont racontées dans des romans devenus des classiques.

Triptyque sur la condition des Noirs dans le monde

Aimé Césaire est l'auteur de huit recueils de poèmes, de deux essais et de quatre pièces de théâtre

Aimé Césaire est l'auteur de huit recueils de poèmes, de deux essais et de quatre pièces de théâtre | AFP

Aimé Césaire a écrit Une saison au Congo cinq ans après la disparition de Lumumba. Il s’agit d’une pièce de théâtre d’une incomparable force d’imagination et d’écriture qui, en l’espace de trois actes brefs (exposition, crise, dénouement), donne à voir les enjeux historiques et idéologiques du triomphe éphémère, l’agonie et la mort de l’ancien Premier ministre congolais.

« Il faut considérer mes pièces comme des tragédies », revendiquait l’auteur. Il s’agit en l’occurrence d’une tragédie, dans le sens grec du terme : « Œuvre lyrique et dramatique en vers, représentant quelque grand malheur arrivé à des personnages célèbres de la légende ou de l’histoire, et propre à exciter la terreur ou la pitié » (Le Petit Robert). Portée par sa langue, la pièce est aussi une réflexion sur le temps de l’Histoire et ses turbulences, ce que suggère le titre du drame aux réminiscences rimbaldiennes.

« Césaire en vient au théâtre après 1960, dans une deuxième étape de sa carrière littéraire, après s’être fait connaître comme le grand poète de la révolte anti-coloniale avec la publication en 1939 de son opus Cahier d’un retour au pays natal », rappelle Romuald Fonkoua, biographe de Césaire et spécialiste de son œuvre littéraire. « La dramaturgie de Césaire est fondée, ajoute le professeur Fonkoua, sur le souci du poète de donner à voir les luttes des peuples noirs pour s’émanciper. »

L’histoire devient mythologie

Une Saison au Congo est la deuxième des trois textes pour la scène qu’a écrits le poète martiniquais. Elle est publiée aux éditions du Seuil en 1965 et a été jouée pour la première fois à Bruxelles en 1967, avant d’être montée dans la capitale française par le metteur en scène fétiche du poète, Jean-Marie Serreau. Dans une interview au journal Le Monde lors de la première à Paris, le dramaturge explique que sa pièce s’inscrit dans un triptyque dramatique qu’il avait entrepris d’écrire sur la condition des Noirs dans le monde. Sa première pièce, Le roi Christophe, dont l’action se déroule en Haïti, était le volet antillais, Une Saison au Congo était le volet africain et le troisième volet, qui n’avait pas encore été écrit, devait porter sur les Noirs aux Etats-Unis. Une Tempête paraîtra en 1969.

En choisissant de consacrer le volume africain de son triptyque aux événements tragiques du Congo à l’heure de la décolonisation, qu’il voyait comme emblématiques de la situation de l’homme noir en Afrique, Césaire confirme la portée symbolique de sa pièce. Contrairement à l’essai de Sartre, celle-ci ne s’attarde pas sur les origines sociales de son protagoniste ni sur les débuts de sa carrière politique, pour se concentrer sur les dernières années de sa vie. Césaire ne connaissait pas non plus intimement la vie mouvementée du Premier ministre congolais, mais il s’était renseigné auprès des proches de celui-ci afin de pouvoir reconstituer le tracé global de ce destin exceptionnel.

Cela donne un texte de grande portée, avec une dimension quasi cosmique. Brechtienne dans son refus de psychologie, la pièce procède par rapprochements poétiques et métaphoriques, érigeant son héros en un homme-symbole, symbole de la tragédie de « la décolonisation sans indépendance ». Césaire saisit Lumumba dans sa dimension de prophète qui va au-devant de l’Histoire. Il est Prométhée, symbole de la révolte des hommes contre la tyrannie, marchant vers sa mort, qui est un sacrifice nécessaire à la renaissance de l’Afrique. « Dans ce processus cathartique mis en scène par le dramaturge, explique Romuald Fonkoua, la mort du héros n’est pas perçue comme une défaite, elle devient la condition même de l’émancipation de l’homme noir. »

C’est ainsi que l’art transforme l’histoire en mythologie.  

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1 La Pensée politique de Patrice Lumumba, in « Présence Africaine », juillet-septembre 1963.

2 Une saison au Congo, Aimé Césaire, Editions du Seuil, 1966.

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Boniface Mongo-Mboussa enseigne la littérature francophone au Sarah Lawrence College, à Paris. Il est aussi le biographe du poète Tchicaya U Tam’Si dont il a coordonné les œuvres complètes aux éditions Gallimard. Entretien.

RFI : Quel rapport entretient la littérature africaine avec l’histoire du continent ?

Boniface Mongo-Mboussa : La littérature africaine moderne entretient un rapport fécond avec l’histoire du continent. Songeons à la réécriture de Chaka de Thomas Mofolo (roman historique sud-africain) par Senghor, Tchicaya U Tam Si, Seydou Badian, etc. Puis vint  Soundiata de Djibril Tamsir Niane sur la genèse de  l’Empire du Mali, Doguicimi de Paul Hazoumé, roman historique et ethnologique sur le royaume d’Abomey au Dahomey, Sarraouinia du Nigérien Abdoulaye Mamani, qui évoque l’expédition coloniale du Tchad- Niger, la pièce de théâtre Béatrice du Kongo de Bernard Dadié, consacrée à la résistance de Kimpa Vita au royaume du Kongo au XVIe siècle contre les Portugais, Les Bouts de bois de Dieu de Sembène Ousmane retraçant l’un des épisodes de la grève des cheminots de Dakar Niger en 1948, la pièce de Boris Boubacar Diop sur les revendications des tirailleurs au Camp Thiaroye, et qui deviendra le beau film de Sembène Ousmane. Il y a Monné Outrages et défis de Kourouma sur la conquête coloniale au XIXe siècle  sans oublier le beau projet « Rwanda 1994: Écrire par devoir de mémoire » initié par le Tchadien Nocky Djedanoum et l'Ivoirienne Maimouna Coulibaly.

Quelle a été en Afrique la postérité littéraire de Lumumba, figure du nationalisme congolais ?

Deux images sur les rives du fleuve Congo. Il y a comme un partage de rôles. Sur la rive gauche, c’est-à-dire en République démocratique du Congo (RDC), l’homme politique est représenté par l’art populaire. Il donne de lui l’image d’un Moïse noir, d’un héros culturel et d’un Christ sacrifié. Cela est éloquent dans la peinture de Tsibumba Kanda. Sur la rive droite, Lumumba est un martyr, un mythe. On le voit dans le poème de Henri Lopes, « Du côté de Katanga ». Une sorte d’oraison funèbre où le nom de Lumumba n’est jamais évoqué. Ou encore dans Léopolis, le récit de Sylvain Mbemba. Lumumba, ici, s’appelle Fabrice Mfumu (qui signifie « chef, roi », en langue kongo). Ce personnage mythique est l’objet d’une recherche universitaire d’une Afro-Américaine, Miss Nora Northom. Disons qu’on est au bord de la falaise. On ne tombe pas dans l’hagiographie, mais on est sur la crête. Enfin, il y a le Lumumba de Tchicaya U Tam Si. Un Lumumba rêvé.

Comment s’explique ce rapport très fort que Tchicaya a entretenu avec Lumumba ?  

Les intellectuels africains et ceux de la diaspora ont vécu la disparition de Lumumba comme un séisme. Et leurs réactions ont été à la hauteur de l’événement. Frantz Fanon, qui était très proche de lui, disait « ne pas se pardonner cette mort », Césaire a donné à lire Une saison au Congo. Or, de tous les écrivains et artistes, aucun ne s’est identifié à lui de manière aussi fusionnelle que Tchicaya U Tam Si. Quatre raisons à cela. Le jeune Tchicaya a travaillé aux côtés de l’homme politique en tant que journaliste. Lumumba confondait Gerald-Felix Tchicaya (nom du poète à l’État civil) et Jean-Felix Tchicaya, le père du poète, qui fut le premier député congolais (de la rive droite) au Palais Bourbon. Secindo, Lumumba est mort à un jour d’intervalle de la mort du père du poète. Enfin, Lumumba est abattu avec deux de ses disciples, Mpolo et Okito. Tchicaya a identifié sa mort à celle du Christ, vivant dans un contexte colonial, et trahi par un proche comme Mobutu. Or, la trahison est un thème majeur de l’oeuvre de Tchicaya. Toutes ces raisons font que Tchicaya privatise le deuil de tout un continent.

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Опубликовано 02/02/2021 - Изменено 04/02/2021

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