Les victoires de Jon Ossoff et Raphael Warnock aux sénatoriales en Géorgie offrent au camp démocrate le contrôle du Sénat.
Les victoires de Jon Ossoff et Raphael Warnock aux sénatoriales en Géorgie offrent au camp démocrate le contrôle du Sénat.
REUTERS - ELIJAH NOUVELAGE
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Sénatoriales en Géorgie: «Une victoire des démocrates autant qu’une défaite des républicains»

Le camp démocrate a remporté, le mercredi 6 janvier 2021, les deux sièges de sénateurs en jeu en Géorgie, un État traditionnellement républicain. Entretien avec Lauric Henneton, maître de conférences à l’université de Versailles-Saint-Quentin et spécialiste des États-Unis.
По Mikaël Ponge -

Alors que les démocrates contrôlaient déjà la Chambre des représentants, ils ont également obtenu ce mardi la majorité au Sénat grâce au vote en faveur de leurs deux candidats en Géorgie. Le révérend Raphael Warnock a battu la républicaine Kelly Loeffler et Jon Ossoff a gagné face au sénateur David Perdue. Cette double victoire historique des sénateurs démocrates en Géorgie doit permettre à Joe Biden d’avoir tous les leviers du Congrès pour faire passer son programme. 

RFI : La victoire des candidats démocrates en Géorgie est-elle une victoire du camp Biden et des démocrates ou une défaite de Donald Trump et des républicains ?

Lauric Henneton : Je pense qu’il est impossible de dissocier les deux. C’est effectivement et incontestablement une victoire des démocrates et pas seulement du camp Biden. Car le travail de fond, de mobilisation – qui est un travail très ingrat – mené notamment par Stacey Abrams [ex-parlementaire afro-américaine, qui a mobilisé les citoyens qui ne votaient pas, notamment les Afro-Américains] en Géorgie depuis des années, s’ancre notamment sur des mutations démographiques assez profondes. Il y a des raisons véritablement structurelles, indépendantes de Donald Trump, mais qui sont catalysées et accélérées par Trump. Il y a aussi des événements conjoncturels qui nourrissent ce double événement.  

Donc c’est autant une victoire démocrate qu’une défaite des républicains et le rôle de Trump n’est pas négligeable. Il faut aussi préciser que « Trump en 2020 » a fait plus que « Trump en 2016 » en Géorgie. Il y a donc un double « effet Trump » : un effet de démobilisation parce qu’il a dit que les élections allaient être truquées, donc, certains électeurs ont dû être un peu perdus.  Mais en même temps, c’est vrai que Trump a fait mieux en 2020 qu’en 2016, donc il n’y a pas d’effet « anti Trump ».  

Mais les deux candidats qui concourraient pour le camp républicain étaient des soutiens de Trump. Les électeurs ne le leur ont-ils pas fait un peu payer ?

Certains, oui, sans doute. Il ne faut pas beaucoup de mouvement pour faire basculer l’élection. Il suffit qu’il y ait quelques milliers d’électeurs républicains « modérés » ici et là qui pensent que ce n’est vraiment pas une bonne idée de donner les « clés du camion » [du Sénat] à Mitch McConnell [chef de la majorité républicaine au Sénat], car cela castrerait complètement la présidence Biden. Il suffit qu’il y en ait quelques-uns qui préfèrent voter contre les « trumpistes » pour faire basculer l’élection. Mais cela ne signifie pas que c’est un mouvement de fond. 

Pour les démocrates, cette double victoire en Géorgie est-elle un événement politique majeur ?

C’est en effet un événement politique majeur dans la configuration actuelle, car il faut rappeler que les démocrates n’ont pas toujours été sur la même ligne : dans les années 1960-70, ils étaient ségrégationnistes – et nostalgiques de la ségrégation. A l’époque, il y avait en effet des sénateurs démocrates en Géorgie, mais ce n’était pas forcément une bonne nouvelle pour les Afro-Américains. Depuis, les choses ont beaucoup changé et cette victoire est donc historique dans la configuration partisane actuelle où les démocrates sont ceux que nous connaissons actuellement. Et jusque dans les années 80 voire les années 2000, il y avait des sénateurs démocrates « clintoniens » [modérés, centristes] en Géorgie.

Le vote afro-américain et le vote urbain sont-ils deux éléments qui ont beaucoup compté dans ce scrutin ?

Tout a compté. Il suffit d’un léger recul chez les évangéliques dans les bastions républicains pour faire basculer le résultat. Evidemment, le vote noir est déterminant en Géorgie, puisqu’ils sont présents dans tout l’État – environ 30% de la population de Géorgie sont afro-américains. Mais il faut distinguer les Noirs de l’État et ceux qui viennent d’autres États, des grandes villes du nord, pour s’installer en Géorgie. Ce qu’on a remarqué au cours de ces dernières élections, c’est que les nouveaux arrivants sont très largement démocrates. Donc dans ces élections serrées, ce sont ces nouveaux venus des villes du nord qui font basculer l’élection. 

Il faut aussi souligner le vote des Blancs diplômés des banlieues « chics » qui a aussi fait basculer l’élection, car ce sont des gens qui votaient plutôt républicain pour des raisons économiques, fiscales, et qui maintenant ont changé leur vote. 

Cette double victoire va avoir une incidence lourde pour Joe Biden sur la mise en place de sa politique législative. Mais avec seulement un Sénat à 50/50 et une voix de plus pour la vice-présidente Kamala Harris, le 46e président aura-t-il les coudées franches pour gouverner ?

Un petit peu plus que ce qu’il aurait eu avec un Sénat républicain bien entendu. Le ciel s’éclaircit pour les démocrates, pour tout ce qui concerne les nominations des ministres (secrétaires d’État…) mais également celles des juges – on en a suffisamment parlé avec Trump. De ce point de vue, les démocrates ont une fenêtre de tir, d’environ deux ans, pas très longue mais qui sera appréciable. Cela va leur permettre également de légiférer « avec » le Congrès et pas « malgré » le Congrès. 

Car avec des républicains aux commandes du Sénat, le Congrès partagé en deux n’aurait rien fait (Chambre des représentants à majorité démocrate / Sénat à majorité républicaine), ce qui est un peu ce qu’on voit depuis des années. Biden aurait été obligé de réformer uniquement par décret et pas de voter des réglementations dans les agences gouvernementales, les agences fédérales et les ministères. Biden lorsqu’il était vice-président, c’est ce qu’il a été obligé de faire avec le président Obama qui était dans la même configuration. 

Désormais [avec la majorité dans les deux chambres], ce sera tout de même un peu plus confortable pour les démocrates. Mais on a des mid-terms [élections de mi-mandat] qui arrivent en 2022, donc très rapidement. Ces mid-terms sont généralement défavorables à l’équipe en place, donc un programme trop ambitieux serait fatal aux démocrates. Donc il va falloir faire attention à légiférer mais de manière relativement modérée pour ne pas trop effrayer les centristes.  

Il va donc falloir s’entendre entre républicains et démocrates, est-ce que ce sera possible actuellement en 2021 de s’entendre dans cette classe politique qui est si polarisée, si divisée ? 

Il y a quelques sénateurs républicains qui sont encore relativement modérés. On en a beaucoup parlé au moment des nominations des juges à la Cour suprême. Par exemple Susan Collins dans le Maine, qui a été réélue très confortablement, la sénatrice Lisa Murkowski en Alaska, Mitt Romney en Utah qui n’est pas complètement borné, Ben Sasse dans le Nebraska… Ce sont des gens qui sont ouverts. 

Mais ils ne sont pas non plus ouverts à tout et n’importe quoi. Ils bloqueront des politiques considérées comme trop ambitieuses, à l’instar de celles voulues par Bernie Sanders [sénateur indépendant du Vermont et ex-candidat à la primaire démocrate] ou Alexandria Ocasio Cortez [députée démocrate proche de Bernie Sanders]. Mais ces républicains modérés donneront le feu vert à un certain nombre de nominations parce qu’ils estiment que l’administration Biden a le droit de se constituer comme elle l’entend. Ils vont peut-être mettre leur veto à des nominations qui seront peut-être « trop à gauche », mais globalement, ils vont le laisser faire. 

Les événements de ce mercredi au Congrès augurent-il ce qui se prépare après quatre années de présidence Trump ? 

Oui, car ce qui disparaît, c’est Trump, mais ce qui reste, ce sont ses électeurs : 74 millions, c’est une manne incontournable et il ne faut surtout pas se les aliéner. Tous ces gens [des sénateurs comme Ted Cruz] se lancent dans une sorte de théâtre où ils montrent qu’ils sont dans le dernier carré, qu’ils soutiennent le chef jusque dans les derniers retranchements pour les échéances à venir ! 

Car, dans le camp républicain, il va y avoir des primaires. Ces primaires sont toujours gagnées à droite, il va donc falloir laver « plus blanc que blanc » en prévision de ces primaires en 2022 et pour la présidentielle aussi en 2024, pour rappeler aux électeurs à ce moment-là que « j’étais là, j’étais dans le dernier carré… ». C’est donc du théâtre et de la communication politique, on se place le plus à droite possible : il va falloir être « trumpiste » sans Trump.

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Опубликовано 12/01/2021 - Изменено 12/01/2021

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