Le professeur Pat Utomi à Abuja le 12 avril 2007.
Le professeur Pat Utomi à Abuja le 12 avril 2007.
PIUS UTOMI EKPEI / AFP
Заметка

Patrick Utomi : «Le Nigeria n’a pas si mal réussi»

Le Nigeria fête le 1er octobre 2010, les 50 ans de son indépendance à l'égard de la Grande Bretagne. Patrick Utomi, professeur d’économie politique à la Lagos Business School dresse un bilan. Candidat à l’élection présidentielle de 2007 sous la bannière de l’African Democratic Party (ADC), il est aussi le président du SDMP (Social Democratic Mega Party). En dépit de tous les problèmes ethnique, religieux et de développement, il estime que le Nigeria est « à certains égards une success story ». Il répond aux questions de notre correspondante à Lagos. 
По Julie Vandal -

RFI : Dans quelle situation se trouvait le Nigeria en 1960 ?
Patrick Utomi
: C’était surtout une économie axée sur l’agriculture. L’époque coloniale a vu l’éclosion des plantations, noix de coco au sud-ouest, huile de palme au sud-est, coton au nord et arachide. Mais cela s’est vite ralenti parce que le nouveau gouvernement nigérian était soucieux d’industrialiser le pays, ce que n’avaient pas du tout fait les colons. En 1960, il y avait tout au plus deux ou trois entreprises de transformation dans le pays, des brasseries, des fabricants de moto etc... Les autorités ont alors commencé à industrialiser les villes, Ikeja, Lagos, Port-Harcourt, Kano, Kaduna et des entreprises ont progressivement émergées.

RFI : Le Nigeria était donc un pays très prometteur …
P.U
: Oh oui ! Extrêmement prometteur ! Je crois que les projections de l’époque rangeaient l’Inde, le Brésil et le Nigeria au rang des grandes puissances émergentes. Beaucoup de ces pays très peuplés ont décollé économiquement, malheureusement le Nigeria demeure un pays à fort potentiel, mais on a des problèmes de gouvernance. Imaginez, au début des années 1980 le secteur secondaire représentait 30% du PIB, mais la tendance s’est dramatiquement inversée et on est entré dans un processus de désindustrialisation. Le secteur représente moins de 3% du PIB. L’agriculture aussi a souffert. Et c’est aujourd’hui le  [pétrole. NDLR] brut qui domine et rapporte 90% des devises.

RFI : Les Nigérians dénoncent les récurrentes coupures d’électricité faute de production suffisante, le mauvais état des routes, la corruption des dirigeants, à quoi imputez-vous ces échecs ? 
P.U :
Il y a deux choses. D’une part, les régimes militaires et d’autres part le pétrole. Bien sûr, la découverte du pétrole en 1956 a été une chance qui, dans l’absolu, peut conduire au développement. Mais si vous n’avez pas les dirigeants adéquats, vous obtenez ce que les économistes appellent «l’effet loterie». Or, les militaires sont arrivés au pouvoir, au moment même ou le pétrole devenait un enjeu important. Ce qui a causé beaucoup de dégâts en termes de développement. Le pouvoir était alors concentré entre les mains d’une petite élite qui se pensait seule capable de résoudre les problèmes. La corruption s’est généralisée avec le boom pétrolier des années 70. Et surtout, les régimes militaires ont instauré une tradition de l’homme fort alors que ce dont nous avons besoin ce sont des institutions fortes.

RFI : Justement, la corruption gangrène encore aujourd’hui la classe politique, c’est selon-vous le grand défi que le Nigeria doit relever dans les années à venir ?
P.U
: Je ne le dirais pas comme ça. Le grand défi, c’est celui du citoyen responsable. On parle toujours de nos mauvais dirigeants. Oui, nous avons de mauvais dirigeants mais si on a des citoyens responsables, on n'aura plus de politiciens corrompus. On doit se regarder en face. Les entrepreneurs, les intellectuels, les Nigérians diplômés ne croient pas dans le rôle qu’ils peuvent jouer. Ils pensent encore qu’il suffit de profiter du système, de se faire de l’argent et jouir de son confort. Je crois pourtant que si on veut faire des progrès, on doit arrêter de se terrer dans son salon pour s’investir, stopper les charlatans et les empêcher de prendre les décisions à notre place. Vous savez dans la plupart des régions du Nigeria, les décisionnaires, les grands politiciens sont des criminels, ils devraient être en prison. La majorité des intellectuels a déserté l’arène politique. Qui a pris leur place ? Des criminels. On parle de démocratie depuis 1999, mais il y a encore beaucoup de Nigérians qui ne croient pas dans le suffrage universel, qui pensent qu’il s’agit d’une simple formalité pour obtenir le pouvoir. Des politiques qui sont de purs produits des militaires continuent à penser comme eux, même dans l’entourage du président Goodluck Jonathan.

RFI : Comment voyez-vous l’avenir du Nigeria?
P.U :
En regardant à quel point le pays était divisé, que ce soit en termes religieux, ethnique ou de conception politique, ça aurait pu être bien pire. Il faut être honnête, le Nigeria n’a pas si mal réussi. Je dirais même que c’est à certains égards une «success story». Ce qui a fait tenir le pays, c’est certes négatif, mais c’est un moyen comme un autre de rester uni : c’est l’économie de rente. Malgré tous les problèmes ethniques et religieux, quand il s’agit de partager la gâteau du pétrole, l’élite est très pragmatique, elle connaît les limites à ne pas franchir pour continuer à servir ses intérêts personnels. Et j’ose croire que le Nigeria est à une période charnière. Il y a un entrepreunarial très fort. Les forces sont telles que vous ne pouvez pas imaginer une majorité laisser indéfiniment des gens peu sérieux prendre des décisions à sa place. L’économie croit de 7,5% par an. On le prend pour acquis mais c’est phénoménal. Au-delà des richesses, le Nigeria a l’avantage d’avoir une élite formée. Et une diaspora dans le monde entier à qui le boom de la consommation au Nigeria doit beaucoup. Notre économie pourrait croître de 16 ou 17% assez facilement, si on faisait quelques efforts…

Опубликовано 29/09/2020 - Изменено 29/09/2020

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias