Nicolas Werth est historien et directeur de recherche au CNRS.
Nicolas Werth est historien et directeur de recherche au CNRS.
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Octobre 1917: «Un coup d'État et en même temps une révolution»

Si la révolution russe, dont on célèbre le centenaire, s’est en réalité déroulée sur plusieurs années, elle s’est cristallisée sur la nuit du 6 au 7 novembre 1917 (soit les 25 et 26 octobre dans le calendrier julien qui avait cours dans la Russie de l’époque), quand les Bolcheviks de Lénine ont pris le pouvoir à Petrograd, l’actuel Saint-Pétersbourg. Nous revenons sur ces journées particulières avec l’historien Nicolas Werth, spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique et auteur de nombreux ouvrages sur le sujet.
По Christophe Carmarans -

Dans quel contexte général survient cette révolution d’Octobre ?
Elle survient dans un contexte de crise économique et sociale généralisée, de faillite des institutions et de faillite de l’État. Il y a donc une situation explosive, due d’abord à la lassitude des combattants qui ne veulent plus rester au front [en guerre contre l’Allemagne depuis le 1er août 1914, la Russie a subi d’énormes pertes et les troupes sont complètement démoralisées ; ndlr]. Il y a également les révoltes des paysans qui veulent s’approprier les terres et il y a enfin les révoltes des nationalités. Voilà. Donc les Bolcheviks profitent de cette situation de crise et de faillite de l’État depuis l’été et le début de l’automne pour prendre le pouvoir par un coup militaire.

Y a-t-il eu des prémices annonciatrices de cette journée du 25 octobre ?
Oui. C’était un secret de polichinelle : tout le monde savait que les Bolcheviks réparaient une insurrection puisque deux de leurs dirigeants opposés à l’insurrection – Zinoviev et Kamenev – avaient dévoilé les plans de prise de pouvoir imminente par Lénine et Trotski dans Nouvelle Vie le journal de gauche de Maxime Gorki. Malgré ce secret éventé, le putsch a réussi, car il n’y avait pas de forces capables de s’opposer à eux, dans la mesure où l’État était en faillite et où Kerenski, le chef du dernier gouvernement provisoire, a fait preuve d’une très grande légèreté en se disant « que les Bolcheviks se dévoilent, on va leur régler leur compte !  » Mais en fait, le rapport de force ne lui permettait pas du tout de s’opposer à ça.

Y a-t-il eu un événement particulier qui a servi d’étincelle ?
Oui, c’est le fait que Lénine était absolument décidé à ce que le coup d’État se passe avant la convocation du deuxième Congrès des soviets. Pourquoi ? Parce qu’il ne voulait pas aller au pouvoir avec une coalition de socialistes révolutionnaires de gauche et d’internationalistes. C’est donc bien quelque chose d’absolument prémédité. Lénine voulait absolument faire son coup avant la soirée du 25 octobre 1917. S’il n’avait pas fait son coup d’État, il aurait dû aller au pouvoir avec une coalition.

Quel est l’état d’esprit de Lénine et de Trotski à ce moment-là ?
Lénine est absolument décidé à prendre le pouvoir tout seul. Et Trotski, qui fait partie d’un petit groupe non bolchévique au départ, mais proche – ceux que l’on appelle les internationalistes – se rallie petit à petit à la position de Lénine. Ce sont évidemment deux grands stratèges du politique qui s’allient pour prendre le pouvoir.

Qui est le plus grand stratège des deux dans cette prise de pouvoir ?
C’est un travail conjoint. Trotski venait à ce moment-là d’être élu président du soviet de Petrograd. Il avait été élu au mois de septembre et il avait donc à sa disposition un certain nombre de groupes d’activistes, de groupes armés, de gardes rouges, etc. Et Lénine, lui, était peut-être un peu moins dans l’organisation spécifique que dans la théorie et l’approche strictement politique. Trotski était un peu le bras armé de Lénine de ce point de vue.

C’étaient deux grands orateurs ?
Trotski oui. Lénine n’était pas un grand orateur au sens classique du terme, c’est-à-dire quelqu’un qui manie admirablement la langue et les harangues. Mais il avait une pensée roborative assez logique, répétant plusieurs fois les mêmes choses, ce qui était facilement assimilable par des masses peu cultivées.

Épisode assez cocasse : les insurgés ne le reconnaissent pas tout de suite au début de l’insurrection, car il a dû changer d’apparence pour ne pas se faire arrêter…
Oui il avait mis une perruque parce qu’il était sous un mandat d’arrestation depuis sa fuite en Finlande au mois de juillet.

De quels milieux viennent les insurgés et combien sont-ils ?
Les dirigeants viennent tous des milieux intellectuels. Quant aux activistes, qui ne sont que quelques centaines il faut le rappeler, ils viennent de milieux populaires, que ce soient les gardes rouges ou les marins de Cronstadt. Les têtes pensantes sont des marxistes patentés et les autres sont des activistes populaires qui ont saisi l’occasion d’entrer au parti. Voire de n’être pas au parti, mais de faire le coup de main.

Et, au final, ils ne rencontrent pratiquement aucune résistance. Lénine dit qu’il n’a eu qu’à se baisser pour ramasser le pouvoir comme un plume.
Absolument. Parce qu’il y avait une déliquescence du pouvoir qui s’était produite, surtout après l’échec du putsch contre-révolutionnaire de Kornilov à la fin du mois d’août. On parle toujours de coup d’État, mais stricto sensu il n’y avait quasiment plus d’État.

Peut-on faire un parallèle entre la prise du palais d’Hiver de Petrograd en octobre 1917 et la prise de la Bastille à Paris en juillet 1789 ?
Oui et non. En juillet 1789, il y avait un véritable mouvement populaire. La seule comparaison que l’on peut faire, c’est au niveau du symbole. Mais dans un cas, on a une véritable émeute, une révolution à laquelle participe le peuple de la capitale française. Tandis qu’à Petrograd, il y a bien eu une révolution populaire, mais c’est évidemment celle de février 1917. En octobre, c’est un petit nombre seulement qui participe à cette insurrection. En revanche on est dans un contexte où le pays est en révolution, mais avec des buts différents et des objectifs différents. Quand les paysans s’emparent des domaines pour pendre la terre, ils n’ont rien de Bolcheviks. Quand les soldats fraternisent avec l’ennemi ou désertent, ils ne sont pas nécessairement Bolcheviks. Il s’agit donc à Petrograd d’une insurrection, d’un coup d’État ou d’un coup militaire si l’on veut, mais dans un contexte effectivement révolutionnaire.

Dans leurs écrits, Lénine et Trotski n’évoquent d’ailleurs pas d’une révolution quand ils évoquent cette journée du 25 octobre 1917…
Non pas tout de suite. À ce moment-là, ils parlent d’un « grand jour », d’un « jour historique », d’une « ère nouvelle dans l’histoire de l’humanité ». Mais le mot de révolution n’est pas prononcé tout de suite en effet.

L’épisode du croiseur Aurore – qui n’a pas de munition et tire un coup de canon à blanc sur le Palais d’hiver – est d’ailleurs assez symptomatique de cette journée…
Le gouvernement provisoire – ou du moins ce qu’il en reste, car il n’y a plus qu’une petite poignée de ministres apeurés et enfermés dans une salle du Palais d’hiver – n’a guère pour le défendre qu’un petit bataillon de femmes volontaires, une unité qui devait faire honte aux hommes qui désertaient en masse et qui avait été créée en juillet 1917 par Maria Botchkareva. Alors évidemment quand ils entendent ce coup de canon à blanc qui égratigne quelques corniches, ils disent : « voilà, c’est la fin ! »

Néanmoins, cette prise du Palais d’hiver a été un peu enjolivée, notamment dans le film « Octobre » d'Eisenstein, en 1928.
Absolument. En réalité, de part et d’autre, on n’a pas eu plus de 200 ou 300 combattants.

Combien de temps la prise de pouvoir des Bolcheviks met-elle à se propager dans tout le pays ?
C’est assez long. À Moscou, il y a de véritables combats qui durent entre une et deux semaines après l’événement de Petrograd. Et ensuite, cela varie énormément suivant les rapports de force. Mais le pays ne sera vraiment « bolchévisé » si l’on peut dire qu’à l’issue d’une guerre civile de plusieurs années. Les Bolcheviks tiennent le centre du pays, mais toutes les régions périphériques ne se sont pas bolchevisées avant 1919 voire 1922. C’est un très long processus.

En ce 25 octobre 1917, où est Staline et que fait-il ?
Il est à Petrograd aussi, mais il joue les seconds rôles. Il va être nommé dès la constitution du gouvernement bolchévique, le 26 octobre, au poste de commissaire du peuple aux nationalités. Donc il est là, il est présent, il n’a pas un rôle moteur, mais il fait déjà partie du staff des dirigeants bolchéviques.

Dans votre livre « 1917 : La Russie en révolution », vous évoquez trois interprétations, trois écoles de pensée sur la Révolution d’Octobre. Vous pourriez développer votre pensée pour conclure ?
Oui il y a l’interprétation soviétique, marxiste, traditionnelle dans laquelle octobre est la troisième des révolutions après la répétition générale de 1905, la révolution bourgeoise de février 1917 et enfin la révolution prolétarienne d’octobre. Il y a ensuite la version libérale qui dit que c’est juste un coup d’État d‘une bande de fanatiques qui n’avaient aucune légitimité et qui n’avaient au fond aucune assise dans le pays. Et enfin l’interprétation dite « révisionniste » qui s’est développée depuis les années 1960 à partir d’historiens plutôt de gauche, aux États-Unis avec Léopold Haimson, et en France avec Marc Ferro dès les années 1970, et qui essaie de montrer – comme je l’écris moi-même, car je suis pleinement d’accord avec cette interprétation – qu’octobre a été « à la fois un coup d’État et un coup de force » auquel peu de gens ont participé « et en même temps une révolution » dans le sens où ce qu’il se passe à Petrograd n’est possible que parce que des révolutions sont en marche dans tout le pays : révolution des soldats, révolution des paysans, révolution des nationalités et révolution des ouvriers qui demandent le contrôle ouvrier, mais qui ne sont pas nécessairement Bolcheviks. Ce sont ces révolutions qui ont mis à bas, bien avant octobre, l’État russe et ont permis la victoire si facile des Bolcheviks. Donc octobre, pour conclure, c’est à la fois un coup d‘État bolchévique, mais aussi des révolutions qui se cristallisent sur cette fin d’année 1917.

Nicolas Werth en bref
Nicolas Werth est un historien français spécialiste de l’histoire de l’Union soviétique. Né en 1950, il est chercheur à l’Institut d'histoire du temps présent, affilié au CNRS. Il est le fils du journaliste anglais d’origine russe Alexander Werth (1901-1969), qui fut notamment le correspondant de la BBC en URSS durant la Seconde Guerre mondiale. Ancien élève de l'École Normale Supérieure de Saint-Cloud, agrégé d'histoire, Nicolas Werth a enseigné dans le secondaire et à l’étranger (Minsk, New York, Moscou, Shanghai). Il a également occupé les fonctions d’attaché culturel auprès de l’ambassade de France à Moscou durant la perestroïka (1985-1989). Il a signé de nombreux ouvrages dont Être communiste sous Staline (chez Gallimard en 1981), 1917 : La Russie en révolution (aux Découvertes Gallimard en 1997), Histoire de l’Union soviétique : de l’Empire russe à la Communauté des États indépendants 1900-1991 (aux PUF en 2008), ou encore La Route de Kolyma (chez Belin en 2012).

Опубликовано 02/11/2017 - Изменено 06/11/2017

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