Détail de la couverture du livre de Quentin Deluermoz, « Commune(s), 1870-1871, Une traversée des mondes au XIXe siècle ».
Détail de la couverture du livre de Quentin Deluermoz, « Commune(s), 1870-1871, Une traversée des mondes au XIXe siècle ».
© Le Seuil
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La guerre de 1870 et les Communes: deux histoires globales

Le 150e anniversaire de la guerre de 1870 et de la Commune de Paris en 1871 n’a pas le même écho ni les mêmes enjeux que le centenaire de la Grande Guerre qui s’est achevé il y a deux ans. La question pourtant est loin d’être aussi froide qu’il pourrait y paraître.
По Olivier Favier -

Au printemps dernier, la guerre de 1870 s’est invitée dans un débat politique d’ampleur mondiale autour du déboulonnage des statues honorant des personnages historiques liés à l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Au collectif « Faidherbe doit tomber » mené par l’historien Thomas Deltombe, dénonçant le fauteur d’une « guerre d’extermination » au Sénégal, a répondu une autre mémoire, défendue notamment par la maire de Lille, Martine Aubry : celle du général républicain et futur sénateur de gauche antiboulangiste, auteur d’une demi-victoire le 25 décembre 1870 à Bapaume, laquelle permit, dit-on, au Nord-Pas-de-Calais de résister à l’envahisseur jusqu’à la capitulation. 

La question n’a rien d’anecdotique, puisqu’elle inscrit la condamnation des crimes coloniaux dans un débat où les clivages politiques à l’œuvre en métropole ne sont pas toujours utiles ou signifiants. Il ne faudrait pas croire pour autant que la mémoire de la guerre de 1870 n’a de sens que dans un cadre strictement hexagonal, voire en Alsace-Lorraine et dans les régions du quart nord-est de la France où se déroulèrent les opérations.  

L’aurore sanglante de la guerre industrielle  

Dans une somme inédite parue en septembre, Nicolas Bourguinat et Gilles Vogt rappellent que la guerre de 1870 marqua avec la guerre de Sécession un tournant dans l’histoire militaire de l’Occident, annonçant les conflits beaucoup plus destructeurs du XXe siècle. Pour la première fois en Europe ou presque, l’artillerie fut capable de mener la guerre au loin, écrasant un ennemi invisible sous un déluge d’acier. La cavalerie en sortit très affaiblie.  

Le conflit fut suivi au quotidien, du moins en Europe, par les non-belligérants. Le même télégraphe qui avait permis à la Prusse de vaincre l’Autriche à Sadowa, quatre ans plus tôt, permit aux journalistes de transmettre parfois heure par heure les nouvelles du front. L’un des plus grands reportages de guerre du temps, Sedan ou les charniers, publié en 1871, fut l’œuvre d’un jeune écrivain belge, Camille Lemonnier, présent sur les lieux d’abord comme simple témoin puis rapidement comme ambulancier de fortune.  

La rivalité franco-prussienne, devenue franco-allemande à la faveur de la proclamation de l’Empire à la Galerie des Glaces de Versailles, le 18 janvier 1871, passionna les capitales européennes. Beaucoup se satisfirent dans un premier temps de la défaite française, l’arrogance de Napoléon III éveillant des craintes et les mauvais souvenirs d’une France aux ambitions hégémoniques. L’Italie profita même du départ des troupes de l’Empereur censées protéger les possessions du pape pour reconquérir Rome et en faire sa capitale.

Une guerre européenne

Le traité de Francfort, en mai 1871, laissa pourtant la France amputée et humiliée. Benjamin Disraeli, le chef de file de l’opposition conservatrice en Angleterre, perçut immédiatement qu’un nouveau déséquilibre s’était installé en Europe continentale et que l’Empire allemand avait pris la place des Français. Si l’on veut comprendre les tragédies qui ont ravagé l’Europe durant la première moitié du XXe siècle, c’est bien sans doute à cette « année terrible » qu’il faut remonter.  

Peu après l’effondrement du Second Empire au soir de la Bataille de Sedan le 1er septembre 1870, des volontaires vinrent du monde entier au secours de la nouvelle République française, proclamée le 4. Le plus célèbre d’entre eux, Giuseppe Garibaldi, était binational depuis le rattachement de sa ville natale, Nice, à la France en 1860. Pour s’être illustré dans l’indépendance de l’Uruguay et l’unité de l’Italie, il avait gagné le surnom de « héros des Deux Mondes ». Ses succès militaires lui valurent un siège de député qu’il quitta bien vite face à l’hostilité d’une chambre qui le voyait toujours comme un étranger. Ici se dessine cependant la solidarité d’une Europe latine face à ce qu’on nommera au tournant du siècle les Empires centraux, où dominent les cultures germanophones. Au prix d’un retournement d’alliance, elle sera l’un des moteurs de la propagande pour l’entrée en guerre de l’Italie en 1915, aux côtés des Alliés.  

La fin de la guerre de 1870 fut marquée par une révolution parisienne, dont les visées sociales firent se rapprocher tactiquement les deux protagonistes. Le « spectre du communisme » menaçait un monde dont ils se disputaient les parts. Ce que la mémoire de la Commune a représenté pour la gauche française génération après génération a été magistralement raconté par Éric Fournier dans son essai La Commune n’est pas morte paru en 2013, chez Libertalia.

L’historien Quentin Deluermoz.   © Olivier Favier / RFI

L’historien Quentin Deluermoz. | © Olivier Favier / RFI

La Commune comme « expression historique du possible »

Le regard posé par Quentin Deluermoz dans son essai récemment publié au Seuil, Commune(s) 1870-1871, est radicalement différent. Il replace d’abord ce qu’il appelle un « quasi-événement aux effets importants [qui n’entraîna pas] de rupture majeure » dans un contexte plus large, qui va de l’insurrection du sud de la Martinique en 1870, aux Communes de Lyon, Marseille, mais aussi Thiers, Narbonne, Le Creusot. Il s’attarde aussi sur la Commune d’Alger. Comme à Lyon, elle s’esquissa dès la proclamation de la République en septembre 1870 et devint insurrectionnelle l’année suivante. Là aussi, deux lectures se superposent suivant qu’on la rattache aux visées émancipatrices de la Commune de Paris et à ses référents révolutionnaires de 1793 ou de 1848, ou si l’on considère que le désir d’autonomie algérien visait tout simplement à organiser comme un monde à part la domination européenne blanche sur les populations locales.  

Quentin Deluermoz commence d’ailleurs l’évocation du cas algérien par l’insurrection kabyle, dont il précise « qu’elle se déroula non en 1871, mais en l’an 1288 de l’Hégire ». À côté du décret Crémieux - qui faisait des juifs algériens des citoyens français à part entière, souvent perçu comme l’origine de la révolte -, ce fut surtout la faiblesse soudaine du colonisateur qui précipita la décision. « Le règne des Français est fini », répétait-on sur un ton messianique.  

Un autre aspect étudié par Quentin Deluermoz est la portée symbolique, médiatique et politique de l’événement hors de France. Comme en province, l’image d’une révolte sanguinaire culmina lors de la Semaine sanglante, du 21 au 28 mai 1871, où les massacres des troupes versaillaises, pourtant sans précédent au cours du siècle, furent éclipsés par les flammes qui ravagèrent les Tuileries et les fantasmes sur les femmes incendiaires - les « pétroleuses ». Jusque dans les milieux syndicaux, on chercha parfois à se démarquer d’un événement jugé trop sulfureux. Dans d’autres cas, on y fit référence comme à une preuve vivante qu’un autre monde était possible. « La plus grande mesure sociale de la Commune était son existence en actes », écrivit Karl Marx et Quentin Deluermoz de rappeler que l’ambition de Lénine, en octobre 1917, était de durer plus que les 72 jours des communards.  

 À lire aussi : Regard nouveau sur une guerre oubliée: «France-Allemagne(s) 1870/71»

Quentin Deluermoz, Commune(s), 1870-1871, Une traversée des mondes au XIXe siècle, Le Seuil, 2020. 25€.  

Nicolas Bourguinat, Gilles Vogt, La Guerre franco-allemande de 1870, une histoire globale, Flammarion, 2020. 15€.

Опубликовано 25/03/2021 - Изменено 31/03/2021

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