Marwan, Asma et Mohamed Mami, à Tunis le 12 janvier 2021.
Marwan, Asma et Mohamed Mami, à Tunis le 12 janvier 2021.
© RFI/Cyril Etienne
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La déception à Tunis, dix ans après la révolution

Une décennie après la fuite de Ben Ali, les cœurs ne sont pas à la fête en Tunisie. La crise économique, les problèmes sociaux et le Covid-19 qui s’amplifie mettent à mal les espérances qui dominaient les consciences en 2011. Reportage auprès d’une famille de la capitale.
По Anne Bernas -

De notre envoyée spéciale à Tunis,

Il faut enjamber les énormes flaques de boue que les fortes pluies froides de ce mois de janvier ont créées pour arriver à la porte de Marwan Mami. Masque baissé sous le menton, ce père de famille de trois enfants tousse pourtant à plein régime, il fait très froid dans sa grande maison aux murs épais dans la banlieue nord de Tunis. Le vent glacé perce les fenêtres de la grande bâtisse.

La crise économique est passée par là, tout s'est en quelque sorte arrêté pour lui et les siens. À 49 ans, ce diplômé d’un master en langue arabe a dû se reconvertir dans la menuiserie pour subvenir aux besoins du foyer. « J’ai cru, le 14 janvier 2011, que tout allait changer, en mieux, on avait plein de projets », se lamente-t-il en énumérant tous les problèmes qui sont survenus en matière économique et sociale depuis une décennie. « On n’a jamais été soutenus en fait, même moralement, par les politiques. Ils n’ont jamais essayé d’écouter la rue, et cette dernière a donc forcément perdu confiance. » Et Marwan de s’interroger : « Est-ce que demain, j’aurai toujours du travail ? »

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Une « pièce de théâtre mal faite »

« Je ne ferai pas la fête ce 14 janvier, on trouvera des excuses. Qu’est-ce qu’on va fêter ? » Entre deux gorgées de thé chaud baigné d’amandes, Mohamed garde la tête haute, chapeau traditionnel tunisien sur la tête. Pourtant, lui comme son fils Marwan semblent avoir du mal à digérer ce qui s'est passé. Il suffit d’évoquer la liberté d’expression, retrouvée le 14 janvier 2011 : « J’approuve la liberté d’expression, mais ça ne veut pas dire "dis ce que tu veux et nous on fait ce qu’on veut". »

La démocratie ? Une notion qui ne convient pas non plus à ce haut diplômé et fin politicien dans l’âme. « La démocratie, c’est tenir compte de ce que l’opposition dit. » « Tout ça, c’est une mauvaise pièce de théâtre », interrompt Marwan. « La révolution n’a pas été faite pour instaurer la démocratie », poursuit-il. « La révolution, renchérit Marwan, c’était un pas vers l’avant, mais tout cela a été dévié par les islamistes. Le peuple a été mis à l’écart. »

Le père et le fils se refusent à regretter l’ère Ben Ali, mais tempèrent. « Dictateur, je dis non, despote, je dis non, mais rigide, je dis oui. Qu’on le veuille ou pas, il a été patriote », affirme Mohamed, droit dans ses bottes du haut de ses 75 ans. Pour ce retraité depuis 2011, c’est l’épouse de l’ancien président qui a rendu le régime tel qu’il était sur la fin. « On ressentait à cette époque de l’humiliation, de la frustration à cause de la corruption, de la police, mais aujourd’hui, la Tunisie est le premier exportateur de jihadistes, et regardez aussi, par exemple, le taux de chômage qui ne cesse de grimper. »

« L’impunité se poursuit »

En effet, depuis une dizaine d’années, le taux de chômage, et en particulier celui des jeunes diplômés, ne cesse de croître, il atteint les 16% aujourd’hui. Mohamed, comme grand nombre de Tunisiens croisés dans les rues de la capitale, fait le triste constat que ni le social, ni l’économie n’ont été au programme des hommes politiques qui se sont succédé après Ben Ali, comme si la révolution avait été volée au peuple qui est descendu dans la rue pour le faire chuter. « Je ne suis pas nostalgique de Ben Ali, met-il en garde, mais lorsque que je regarde ce qui se passe actuellement, je vois qu’il n’y a aucun projet, la justice ne progresse pas, l’impunité se poursuit. [...] Les politiciens ont déboulonné la révolution dont le slogan était "liberté, dignité, travail". »

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« On ne doit pas baisser les bras »

Discrète, Asma écoute attentivement la conversation. La frêle épouse de Marwan est elle aussi sans emploi, bien que diplômée d’un master en documentation. La jeune femme cherche ses mots en français, elle n’a plus l’occasion de le pratiquer depuis qu’elle a fini ses études et se retrouve à la maison.

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Asma et son beau-père Mohamed, à Tunis le 12 janvier 2021. | © RFI/Cyril Etienne

La vie de cette famille se fait au jour le jour. Pourtant, quand elle se remémore son 14 janvier 2011, les souvenirs heureux illuminent son visage. Elle avait alors 23 ans. « Nous étions avec mes amies à l’université, c’était la joie », s’exclame-t-elle. « Certes, nous avions peur que la situation dégénère, mais avant tout, nous étions heureux car nous pouvions enfin nous exprimer. On avait rêvé cette fuite de Ben Ali. Là, c’était le bonheur, on imaginait une autre vie, avec du travail, etc. »

Si Asma vit grâce à Marwan et se désespère d’être au chômage, elle n’en demeure pas moins optimiste quant à l’avenir : « Ça n’a pas marché, on n’a plus confiance aux politiciens, mais on ne doit pas baisser les bras, même si c’est très dur. Je garde espoir. J’aime mon pays, j’aime la Tunisie. » « On doit avoir espoir, oui, parce qu’on a des enfants, mais en fait, on ne sait rien. On n’a pas le choix. Mais il faut que ça bouge, c’est plus que nécessaire pour tout le peuple tunisien », conclut amèrement Marwan.

Опубликовано 28/01/2021 - Изменено 28/01/2021

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