Une statue de Léopold II recouverte de peinture rouge à Anvers, en Belgique, le 4 juin 2020.
Une statue de Léopold II recouverte de peinture rouge à Anvers, en Belgique, le 4 juin 2020.
JONAS ROOSENS / BELGA / AFP
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En Belgique, les statues du roi Léopold II tombent

Vandalisées et peintes en rouge sang avant la manifestation Black Lives Matter du dimanche 7 juin 2020, les statues à l’effigie du roi Leopold II (1835-1909), qui avait fait du Congo sa propriété privée, ont commencé à tomber dès le lendemain.
По Sabine Cessou -

La mairie d’Anvers a fait retirer le 9 juin une statue de Léopold II brûlée puis couverte de peinture rouge, pour la rénover dans le musée de Middelheim. La raison invoquée pour déboulonner ce symbole d’une période coloniale qui fait polémique en Belgique, car elle représente encore un motif de fierté pour sa « mission civilisatrice » ? Elle ne tient pas à de quelconques excuses sur le passé colonial, mais à une question de « sécurité publique », selon le porte-parole de la mairie, dirigée par la NVA, un parti de nationalistes flamands opposé à l’immigration.

Dans la nuit du 11 au 12 juin, ce sont des activistes qui ont déboulonné une autre statue de Léopold II sur le square du souverain à Auderghem, une commune de la périphérie de Bruxelles. Face aux caméras de la Radio-télévision belge francophone (RTBF), les militants ont déclaré que « les récents événements aux États-Unis nous rappellent que le racisme est un fléau important et global. Cet héritage colonial colle à nos êtres, à nos interactions et à nos manières de faire dans la société. Sa violence s'incarne jusqu'aux noms de nos rues, jusqu'au choix des statues qui ornent nos places ».

Didier Gosuin, le maire d’Auderghem, a condamné cette action. « Ce n’est pas comme ça qu’on procède dans une démocratie. Ce n’est pas comme ça qu’on remet l’Histoire dans le droit chemin. Qu’il y ait un débat autour de l’Histoire, du passé colonial, de la manière dont le récit historique est inculqué à nos générations, certes, je suis d’accord et il faut l’ouvrir, poursuit-il. Mais pas par des voies d’activistes. »

Il n’empêche, les statues de Léopold II sont couvertes de peinture rouge sang à travers les villes belges, de la même manière que les statues de Christophe Colomb tombent aux États-Unis ou celles de Cecil John Rhodes en Afrique du Sud. Un buste du roi Baudouin, jugé responsable de l’assassinat de Patrice Lumumba, le père de l’indépendance du Congo, a aussi été maculé de rouge dans le centre-ville de Bruxelles. Une « pratique décoloniale » pour les militants de ce mouvement, qui réfutent le terme de « vandalisme ». Ces actions s’imposent comme une forme de street art à la symbolique forte.

Un débat au sein de la famille royale

Le débat a été, pour une fois, jusqu’au cœur de la famille royale. La princesse Esmeralda, arrière-petite nièce de Léopold II, a plaidé depuis Londres pour des excuses officielles de la Belgique au sujet de la colonisation. « Évidemment, les statues qui sont dans l’espace public et qui sont à la gloire des colonisateurs ou des marchands d’esclaves heurtent, blessent toute une communauté, a-t-elle déclaré, je pense qu’il faudrait une grande consultation populaire où tout le monde participe, les minorités raciales, tous les habitants de la communauté, pour décider quoi en faire. Peut-être les mettre dans un musée, peut-être mettre des plaques explicatives, mais il y a un débat à avoir, et ce débat est vraiment urgent. »

De son côté, le prince Laurent, frère cadet du roi Philippe, reste sur une position de déni. Selon lui, « Léopold II n’est jamais allé au Congo lui-même. Je ne vois pas comment le roi a pu faire souffrir des gens sur place ». Il affirme à Sudpresse : « Vous devez savoir qu'il y avait beaucoup de gens qui travaillaient pour Léopold II et ceux-là ont vraiment abusé, mais ce n'est pas pour ça que Léopold II a abusé. »

Ce relativisme choque du côté des activistes, qui s’époumonent depuis des années sur la reconnaissance des méfaits de la colonisation. Celle-ci s’est soldée par des exactions et atrocités largement documentées, à commencer par les mains coupées dans les plantations de caoutchouc, en guise de sanction pour ceux qui ne produisaient pas assez. L’anthropologue Martin Vander Elst résume bien l’état d’esprit du côté du mouvement décolonial : « Nous gardons la force tranquille des transformations historiques profondes. La décolonisation de la société belge dans tous les aspects de l’existence est irréversible. »

Un « mur du silence » désormais fissuré

Il a fallu des années de bataille pour que la ville de Bruxelles accepte d’instaurer, en 2018, un square Lumumba. Quant aux remontrances formulées en février 2019 par un groupe d’experts des Nations unies au sujet d’un « mur du silence sur le passé colonial » en Belgique, elles n’ont guère fait bouger les lignes. Les experts avaient plaidé en vain pour des excuses de l’État belge, estimant qu’elles seraient un « premier pas vers une vraie réconciliation ».

Aujourd’hui, la position de la famille royale reste pour le moins circonspecte au sujet de l’aïeul honni. Elle estime que les historiens ne font pas consensus sur la responsabilité de Léopold II, souvent décrit comme « le roi bâtisseur ». Une partie des anciens du Congo belge, nombreux dans ce qui fut une colonie de peuplement, soutiennent mordicus que la colonisation fut une « grande aventure » - le titre d’un livre de l’Union royale belge pour les pays d’outre-mer (Urome) vendu dans la boutique du MuseumAfrica, l’ancien Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren.

Le « mur du silence » prévaut depuis des décennies dans la famille royale, qui mentionne sur son site, pour l’année 1904 : « Suite à des excès commis par les Européens en Afrique, la réputation de Léopold II et son œuvre d’outre-mer sont mises en cause. Le roi institue une commission internationale d’enquête, qui reconnaît les mérites de l’action royale au Congo, tout en relevant des abus et des lacunes. »

« Mapping décolonial »

Signe des temps qui changent et d’un fort mouvement de bascule générationnel, une pétition lancée par Noah, un adolescent de 14 ans, a été signée par 65 000 personnes, pour réclamer le retrait des statues. Aujourd’hui, une partie du débat, plutôt houleux, porte sur la nécessité ou non de retirer les statues de l’espace public. Une façon de blanchir le passé, comme s’il n’y avait plus rien à voir, sans aucune contextualisation ? Les points de vue restent très partagés, y compris parmi les collectifs d’afro-descendants et décoloniaux.

Les villes belges vont-elles rebaptiser leurs rues, nombreuses à porter les noms des anciens généraux coloniaux ? L’artiste Laura Nsengiyumva, architecte de formation, travaille depuis plusieurs années sur un « mapping décolonial » de ces noms à Bruxelles. Elle estime qu’il existe un « temps » éminemment politique pour leur retrait. L’avenir dira si ce temps est advenu.

Опубликовано 02/07/2020 - Изменено 03/07/2020

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