Le jeune Chan Tong-kai, recherché pour meurtre à Taïwan où il ne peut être extradé, à sa sortie de prison le 23 octobre 2019 à Hong Kong.
Le jeune Chan Tong-kai, recherché pour meurtre à Taïwan où il ne peut être extradé, à sa sortie de prison le 23 octobre 2019 à Hong Kong.
Philip Fong / AFP
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Crise à Hong Kong: tout est parti d’un simple fait divers

Le gouvernement de Hong Kong a officiellement retiré le projet de loi d’extradition le mercredi 23 octobre 2019. Carrie Lam, cheffe de l’exécutif, pourrait être remplacée au printemps à cause de sa mauvaise gestion de l’immense mouvement de protestation depuis juin. L’origine de cette crise se trouve dans un fait divers qui oppose l’ancienne colonie britannique à Taïwan.
По Joris Zylberman -

Il est sorti de prison le mercredi 23 octobre 2019. Chan Tong-kai a bénéficié d’une réduction de peine. Il a été condamné pour malversation à deux ans et demi d’emprisonnement. Mais son bon comportement lui a permis d’être libéré au bout d’un an et demi. Qui est Chan Tong-kai ? Pourquoi parler de cette affaire d’apparence banale ?

Pour comprendre, il faut remonter en février 2018. Chan Tong-kai est un jeune Hongkongais de 19 ans. Il file le parfait amour avec Poon Hiu-wing, 20 ans et enceinte de leur premier enfant. Ils décident de partir en voyage à Taipei. Pourtant, Chan revient seul à Hong Kong. Plus tard, le corps de Poon est retrouvé sans vie dans la capitale taïwanaise. S’ensuit un inextricable contentieux judiciaire entre Hong Kong et Taïwan. Personne ne se doute alors de l’improbable effet papillon qui provoquera la gigantesque contestation politique toujours en cours dans l’ancienne colonie britannique.

Comment en est-on arrivé là ? En mars 2018, Chan est arrêté pour meurtre par la police hongkongaise. Mais il est condamné uniquement pour blanchiment d’argent dans la gestion des biens de sa compagne à Hong Kong. Impossible de le livrer à Taïwan, où l’enquête sur le meurtre apporterait les preuves décisives, malgré les requêtes de Taipei. La Chine, dont Hong Kong fait de nouveau partie depuis 1997, ne reconnaît pas l’existence des autorités judiciaires taïwanaises et il n’existe aucun traité d’extradition.

Combler un « vide juridique »

Chan commence à purger sa peine sans que rien ne se passe durant près d’un an. C’est en février 2019 que la « petite »histoire va rejoindre la « grande ». Le bureau de la sécurité de Hong Kong propose de réviser le régime d’extradition de la cité. Il s’agit d’autoriser le transfert de tout fugitif vers les États et territoires qui n’ont pas signé d’accord d’extradition avec Hong Kong. Parmi eux, la Chine continentale, Macao et Taïwan. L’affaire Chan Tong-kai est explicitement utilisée pour combler un « vide juridique ».

Sauf qu’ici rien n’est anodin. S’il n’y a pas d’accord avec le continent chinois, ce n’est pas pour rien : la justice sous contrôle du Parti communiste ne garantit pas un procès impartial et équitable. L’extradition représenterait une brèche dans l’autonomie juridique de Hong Kong : son statut négocié par l’accord anglo-chinois de 1984 sur la rétrocession à la mère-patrie protège les libertés civiles et l’État de droit pour les citoyens hongkongais.

Mais rien n’y fait. L’exécutif de Hong Kong paraît soit aveuglé sur les conséquences de ses actes, soit guidé depuis Pékin par une autre raison que la simple affaire Chan Tong-kai. Une raison d’État. Le 20 mai, le ministre hongkongais de la Sécurité John Lee Ka-chiu annonce que le projet de loi sera soumis le 12 juin à l’examen du Conseil législatif. Personne ne s’y trompe : une partie de la population de la ville se mobilise contre une loi jugée « liberticide » et accusée de menacer l’identité politique de Hong Kong, distincte du régime de Pékin.

A l’appel du Front civil pour les droits de l’homme, un million de Hongkongais descendent dans la rue le 9 juin. Le 12, le Conseil législatif est envahi par les manifestants, forçant l’ajournement de l’examen du projet de loi. Carrie Lam attendra le 4 septembre pour annoncer le retrait du texte, officialisé ce mercredi. Trop tard. Les manifestants sont passés à autre chose : ils revendiquent, entre autres, le suffrage universel dans l’élection du Parlement et du chef de l’exécutif hongkongais, et surtout la protection de l’État de droit contre l’influence jugée « invasive » de Pékin. L’impasse dure encore.

« Juridiction non compétente »

Revenons à la « petite histoire ». Cinq jours avant sa libération, Chan Tong-kai annonce sa volonté de se rendre aux autorités taïwanaises. « Je suis prêt à retourner à Taïwan pour faire face au procès et purger ma peine », déclare le jeune homme à la presse, à sa sortie du pénitencier de Pik Uk.

Cependant, l’imbroglio juridique est loin d’être fini. Le 21 octobre, Taipei a demandé des pourparlers afin de mettre en place un « cadre d’assistance mutuel » dans le cas précis de Chan Tong-kai. Sans quoi, l’île n’accueillera pas le jeune homme.

Nouveau refus de Hong Kong qui en appelle au « bon sens » des Taïwanais. Toujours pas question d’une coopération judiciaire avec une « juridiction non compétente », maintient l’exécutif hongkongais. Déjà accablée par la contestation pro-démocratie, Carrie Lam veut sortir de ce nouveau casse-tête sans heurter Pékin. Taipei doit donc se débrouiller seul et accueillir Chan Tong-kai en « homme libre », dit le communiqué de l’exécutif.

Guerre des mots

C’est mal connaître l’opiniâtreté des Taïwanais lorsqu’on nie leur souveraineté juridique. Ce mardi 22 octobre, la présidente Tsai Ing-wen monte elle-même au créneau pour demander à nouveau une coopération avec Hong Kong. « Si Chan vient à Taïwan, explique le même jour son Premier ministre Su Tseng-chang, ce ne sera pas pour faire un bilan de santé. La justice ne peut pas le poursuivre en se fondant uniquement sur son témoignage quand une partie substantielle des éléments de l’enquête se trouve à Hong Kong. »

Taipei a donc proposé d’envoyer ses policiers à la sortie de la prison pour éviter que Chan Tong-kai ne parte dans la nature. « Totalement inacceptable », rétorque l’exécutif hongkongais qui dénonce une « volte-face ».

L’impasse s’est désormais transformée en « guerre des mots ». « Ne tentez pas d’exploiter l’affaire politiquement pour atteindre certains objectifs au détriment de la justice ! », a lancé ce mardi l’ancienne ministre hongkongaise de la Sécurité Regina Ip Lau Suk-yee. Proche de Pékin, elle accuse Taipei de vouloir « embarrasser le gouvernement de Hong Kong ».

« Notre nation ne sera pas dupée par la Chine », a prévenu le Premier ministre taïwanais Su Tseng-chang, pour qui Pékin « voudrait envoyer Chan à Taïwan pour justifier le retrait de sa loi d’extradition ». Chan Tong-kai n’est pas prêt de prendre l’avion pour Taipei.

À lire aussi : Hong Kong: qui sont les « forces étrangères » dénoncées par Pékin ?

Опубликовано 12/11/2019 - Изменено 12/11/2019

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