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Andrei Ujica : « Nicolae Ceausescu », la première biographie complète d’un dictateur du XXe siècle

Andrei Ujica
Andrei Ujica
DANIEL MIHAILESCU / AFP
Le réalisateur roumain Andrei Ujica a montré un film hors normes et hors compétition dans la sélection officielle: « L’autobiographie de Nicolae Ceausescu ». Un documentaire marathon de trois heures, fabriqué uniquement avec des archives de films souvent inédites.

09’14’’ -  Première diffusion 19/05/2010

Le réalisateur, né en 1951 à Timisoara, avait déjà présenté les Vidéogrammes d’une révolution en 1992. En 1995, il confrontait dans Out of the Present des images de la révolution roumaine de 1989, tournées par des cinéastes amateurs, et le point de vue du cosmonaute Sergueï Krikalev pendant son séjour de dix mois à bord de la Station Mir. Cette fois, Ujica montre des scènes souvent surréalistes et très actuelles de la période où Ceausescu a été au pouvoir (1965-1989). Andrei Ujica était l’invité de l’émission « Culture Vive » sur RFI, le 19 mai 2010.

RFI : Est-ce que Ceausescu était un personnage hors norme ?  

Andrei Ujica : À la fin, je crois qu’il était hors norme. Je le connais un peu seulement, depuis le film, c'est-à-dire maintenant. C’est la raison pour laquelle j’ai fait le film. Pour notre génération en Roumanie, il était seulement un écran sur lequel nous avons projeté toute notre haine contre tout le totalitarisme qu'il représentait. Je voulais savoir qui il était vraiment.

Comment avez-vous procédé ? J’imagine qu’il y a des montagnes d’archives.

Il faut savoir que Ceausescu a été filmé en moyenne une heure par jour, vingt-cinq années sans interruption. Après sa disparition, on avait une archive gigantesque autour de 10 000 heures. De ces 10 000 heures, on a préservé autour de 10 000 heures, qui se trouvent dans de grandes archives à Bucarest : l’Archive nationale du cinéma et l’Archive de la télévision nationale.

Il y a aussi des images privées, il y a des scènes incroyables, dans votre film, où on voit Ceausescu jouer au volley, aller en croisière, assister aux obsèques de sa mère, essayer de nager avec sa femme. À cette époque-là, dans les années 70, ils ont l’air très à la mode.

C’est toute une évolution de ce Bucarest qui était un peu swinging, dans les années 60. Et concernant ces images privées, c’était une sorte de « home movie » avant la lettre. Il aimait être filmé. Il a renoncé complètement à une vie privée.

Lui, qui n’avait pas fait d’études, avait très très vite compris ce qu’était la communication moderne. Les hommes d’État aujourd’hui ne font pas des choses si différentes que cela.

Oui. Je regrette de dire ça, mas j’ai découvert qu’il était à la fin un personnage plein de qualités. Il était très professionnel dans ce métier politique. Il était enfermé dans une idéologie totalitariste, pour laquelle il a payé de sa vie. Il avait un grand talent pour la politique étrangère et aussi quelques intuitions comme celle-là, sur les médias, qui lui sont très propres.

La mise en scène est très précise et presque bipolaire. D’une part le Ceausescu surpuissant, qui fait des discours devant des milliers de personnes en délire - et on dirait presque un rocker - et de l’autre côté le Ceausescu beaucoup plus modeste et homme du peuple, qui va manger des petits bouts de fromage sur des marchés.

Il avait toutes ces facettes. Il est originaire d’un petit village au sud de la Roumanie qui respecte ses parents et l’enterrement de sa mère... tous les rituels du village. D’une part, il était un homme du peuple et, sur la fin, il avait une sorte de complexe aristocrate pharaonique. Il était complètement sur une autre orbite, avec l'idée de construire des pyramides « kitch » pour l’avenir, comme sa maison du peuple à Bucarest.

Nicolae Ceausescu

Nicolae Ceausescu | ©Archives Télévision et Cinéma Roumanie

Vous mettez très bien en regard les deux anniversaires, celui des 55 ans et celui des 60 ans, et on voit bien qu’en cinq ans il y a eu un énorme bond en avant dans la dictature.

Oui, il y a deux flash back : l’un très court, pendant la visite de Charles-de-Gaulle à Bucarest - quand de Gaulle part de Bucarest dans la nuit, très précipité parce que c’était en mai 68 et que Paris était en révolution- et Ceausescu reste sur la piste et se souvient très bien d’une phrase de Gaulle devant la grande Assemblée nationale. Et après c’est un autre flash back. La période entre 73 et 78 était une ligne triomphale : il a été institué comme premier président de la République en Roumanie. Après il y a eu toute une série maléfique qui annonçait la fin de cette période. Ça a commencé avec le grand tremblement de terre à Bucarest, après la mort de sa mère, et finalement une contestation à l’intérieur du comité central.

Vous dites « en fin de compte le dictateur n’est qu’un artiste qui a la possibilité de mettre son égoïsme totalement en pratique. Ce n’est qu’une question de niveau esthétique, qui s’appelle Baudelaire, Louis XIV ou Nicolae Ceausescu ».

À certains moments, la solitude du dictateur idéologique est très proche de la solitude d’un artiste qui a peur, qui ne peut pas terminer son œuvre. La différence, c’est que le dictateur a la possibilité de mettre totalement en pratique l’égoïsme de sa vision. L’artiste non. L’artiste, il peut terroriser seulement sa famille, quelques amis, qu'ils restent des amis ou pas. Et en plus il existe une instance critique par rapport à l’artiste. Le dictateur annule tout ça. On voit ça très clair dans le rapport entre Kim-Il-Song en Corée et sa nation.

Quelle est l’actualité de cette dictature ?

Il n’existe en cinéma jusqu’à présent aucune biographie complète de grands dictateurs de XXe siècle. On a des fragments, des biographies fragmentaires sur Hitler, sur Staline. Je crois que Ceausescu a eu une biographie qui est exemplaire pour un dictateur du XXe siècle. Il était un dictateur d’un calibre moyen, parce qu’il n’était pas le dictateur d’un grand pouvoir, comme la Russie ou l’Allemagne. C’était un pays de moyenne importance. Un très bon cas d’étude pour la figure de dictature.

Il garde quelque chose de l’humanité. Dans votre film, il est parfois un peu sympathique, il a l’air assez sincère. C’est ce qui est peut-être le pire.

Oui, oui. Oui, oui… c’est ça.

Scène de « L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu », dans laquelle le dictateur fait un pas de danse en compagnie de Kim Il-sung.

Scène de L’Autobiographie de Nicolae Ceausescu, dans laquelle le dictateur fait un pas de danse en compagnie de Kim Il-sung. | ©Archives Télévision et Cinéma Roumanie

Опубликовано 10/12/2019 - Изменено 06/01/2020 - По Elisabeth Lequeret / Pascal Paradou

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