Un homme d'origine albanaise passe devant un graffiti «La MINUK (mission de l'ONU au Kosovo) - ne perdez pas notre confiance», dans la ville de Vucitrn, au nord de la capitale Pristina.
Un homme d'origine albanaise passe devant un graffiti «La MINUK (mission de l'ONU au Kosovo) - ne perdez pas notre confiance», dans la ville de Vucitrn, au nord de la capitale Pristina.
Ermal Meta / AFP
Pour la grande majorité des Albanais, la paix ne tient pas ses promesses. La situation économique demeure catastrophique, et la colère monte contre l’administration des Nations Unies.
По Jean-Arnault Dérens -

De notre envoyé spécial à Pristina (Kosovo),

À Vushtrri, dans le centre du Kosovo, le temps a du mal à refermer les blessures de la guerre. La route nationale qui file de Pristina à Mitrovica traverse les faubourgs de Vushtrri, autrefois habités par des Serbes et des Rroms. Tous ont été chassés dès la fin de la guerre. En quelques jours, les pillards ont mis à sac et incendié les maisons, sous le regard impuissant des soldats de la KFOR et notamment du contingent français de cette force internationale.

Les Français sont basés à Mitrovica, à dix kilomètres de Vushtrri. C’est auprès d’eux que Rizah travaille aujourd’hui comme traducteur. Cet ancien professeur de français, militant de toujours de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti d’Ibrahim Rugova, a perdu son poste du temps de l’administration serbe. Durant sept ans, de 1992 à 1999, il a été directeur du lycée albanais clandestin de la ville. « J’ai été arrêté et battu à plusieurs reprises par la police serbe », raconte-t-il. « Et puis pendant la guerre, j’ai dû m’enfuir en Turquie. Quand je suis revenu à Vushtrri, début juillet 1999, l’UCK avait nommé un autre directeur », raconte Rizah.

« Les gens n’ont plus d’argent »

La femme de Rizah, qui était institutrice avant d’être chassée de son poste par les Serbes, est devenue couturière. Avant 1999, elle vendait des robes de mariage sur les marchés du Kosovo. Elle va tous les quinze jours acheter tissu et accessoires en Turquie. « En 1999, les affaires marchaient bien, explique-t-elle, avec le retour à la paix et la liberté, les gens se mariaient, mais aujourd’hui, ils n’ont plus d’argent ».

Malgré l’abondance des petits commerces qui fleurissent dans les rues de Vushtrri, l’argent reste le grand problème. Au lycée, les anciens collègues de Rizah gagnent 180 euros par mois. Plusieurs enseignants cumulent leur emploi avec un travail auprès de l’administration internationale. D’autres, professeurs paysans, cultivent la terre. Les prix des produits courants sont en effet presque à des niveaux occidentaux.

Rizah fait volontiers visiter sa ville. La mosquée du centre, flanquée de petites échoppes, datait du XVIIe siècle. Elle a été rasée au bulldozer par les forces serbes. Depuis quelques mois, la construction d’une nouvelle mosquée est financée par une « Fondation humanitaire Zayed bin Sultan ». Le bulbe central est déjà sorti de terre : la mosquée ressemblera à toutes celles construites ces dernières années dans les Balkans par des organisations venues du Golfe persique, rompant avec le style ottoman traditionnel de la région. Longtemps base du bataillon militaire des Émirats arabes unis au sein de la KFOR, la mission de l’OTAN au Kosovo, la ville de Vushtrri est travaillée par des missionnaires islamistes, qui obtiennent certains succès auprès des jeunes.

« Il faudrait que Belgrade demande pardon »

Rizah a sévèrement jugé les émeutes anti-serbes du mois de mars. Il reste en effet attaché à la perspective d’un Kosovo multiethnique : « les choses commençaient à aller mieux, certains réfugiés revenaient, mais tout est perdu. En deux jours, le Kosovo a effacé tous les progrès qui avaient été accomplis ces deux dernières années. Maintenant, la Serbie va peut-être réussir à faire accepter par la communauté internationale son plan de partage du Kosovo  ».

Rizah a reconnu certains de ses anciens élèves parmi les jeunes gens qui ont incendié les maisons des Rroms. « Les extrémistes n’avaient aucun mal à manipuler ces jeunes qui n’ont pas de travail ni de perspective d’avenir ». Près de 50% des habitants du Kosovo ont moins de vingt ans, et ces jeunes rejettent de plus en plus le protectorat international, assimilé à une nouvelle « occupation » du Kosovo.

Rizah se déclare favorable au dialogue avec Belgrade. « Pour discuter avec la Serbie, il faudrait que Belgrade demande pardon pour les crimes commis », nuance-t-il cependant. « Nous devons établir des relations normales avec la Serbie, mais comme deux États voisins, le Kosovo doit devenir indépendant ». Rien ne peut ébranler sa confiance en Ibrahim Rugova. Pour lui, « les partis issus de l’UCK (Armée de libération du Kosovo) ne regroupent que des criminels et des trafiquants de drogue ».

« Le Kosovo se transforme en bantoustan mafieux »
 
Rizah a beau être un modéré, son discours est de plus en plus critique envers la Mission des Nations unies au Kosovo. « Pourquoi sont-ils venus ? Pour nous aider ? Alors, il faudrait commencer par lutter contre le crime organisé. Aujourd’hui, par lâcheté, les forces internationales laissent faire et le Kosovo se transforme en bantoustan mafieux. Je désapprouve mais je comprends de plus en plus les jeunes qui veulent jeter des pierres sur les véhicules blindés des Nations Unies, de l’OTAN ou de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe) ».
Le soir, à l’heure de rentrer à la maison, il faut marcher dans l’obscurité en se méfiant des trous et des nids de poule qui parsèment les rues de Vushtrri. La mairie, tenue par la LDK, n’a aucun moyen pour entreprendre des travaux, la ville est régulièrement privée d’eau et d’électricité, et les donations internationales se font toujours plus rares. « Si l’Europe abandonnait à nouveau le Kosovo, je crois qu’elle ferait une grave erreur  », souffle Rizah.

Опубликовано 20/02/2018 - Изменено 13/04/2018

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