L’avenir de la laïcité en Asie du Sud
Couverture du livre: Politique et religions en Asie du Sud - le sécularisme dans tous ses états? Par Christophe Jaffrelot et Aminah Mohammad-Arif
Éditions EHESS
Заметка

L’avenir de la laïcité en Asie du Sud

La laïcité a-t-elle un avenir en Asie du Sud ? La montée du phénomène religieux dans le sous-continent indien menace-t-elle les démocraties dites sécularistes ? Le sécularisme peut-il fonctionner sans la sécularisation des pratiques sociales ? Dans une publication de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, quelques-uns des meilleures spécialistes de la région répondent à ces questions et analysent les dynamiques à l’œuvre dans les pays concernés.
По Tirthankar Chanda -

Christophe Jaffrelot et Aminah Mohammad-Arif, indianistes de renom, ont coordonné le numéro 30 de la revue Purusartha, de l’École des Hautes études en Sciences sociales (EHESS), consacrée à l’évolution de l’idée séculariste dans le sous-continent indien. Un volume riche et intellectuellement stimulant, composé de 13 articles qui jettent des éclairages précieux sur l’état des pays de la région vu sous l’angle de l’imbrication grandissante du politique et du religieux.  

L’approche est comparatiste, expliquent les deux coordonnateurs : « Ce numéro de Purusartha  s’attache à comparer les relations qu’entretiennent politique et religions(s) en Asie du Sud ». L’objectif est de confronter « la diversité des trajectoires suivies par les régimes sud-asiatiques dans leur rapport à la religion », avec comme hypothèse de travail une large convergence de trajectoires entre les principaux pays de la région, de l’Inde à l’Afghanistan, en passant par le Pakistan, le Bangladesh, le Népal et Sri Lanka. « La tendance est à l’identification – à des degrés divers – de l’État à une religion majoritaire ».
 
Tentation séculariste
 
L’hypothèse surprend. Dans quelle mesure peut-on parler de convergence de trajectoire entre un pays comme l’Inde qui a inscrit la laïcité dans sa Constitution et le Pakistan ou le Bangladesh qui se sont définis d’emblée comme des pays islamiques, travaillés dès leurs origines par des tentatives d’imposition de la sharia comme loi fondamentale, comme le rappellent dans leurs contributions Michel Boivin et Ali Riaz, spécialistes respectifs du Pakistan et du Bangladesh.
 
La même question se pose, s’agissant de la comparaison entre l’Inde qui s’est engagée dans la voie républicaine et laïque dès 1947 et le Népal qui a été jusqu’à encore récemment un royaume hindou, dont le monarque devait appartenir à la « culture aryenne et à la religion hindoue ». Le grand spécialiste français du Sri Lanka, Eric Meyer, ajoute pour sa part que l’ancienne île de Ceylan a, elle aussi, inscrit très tôt la notion de religion d’Etat dans sa Constitution et se revendique de son héritage bouddhiste.

Ces divergences, essentiellement entre l’Inde et ses voisins, masquent la fortune qu’a connue l’idée séculariste dans le sous-continent. L’apport principal de ce volume est de nous rappeler que, contrairement à l’idée reçue, les pères fondateurs de l’Inde moderne n’étaient pas les seuls hommes politiques à avoir été tentés par la laïcité. L’exemple le plus frappant est peut-être celui de Mohammad Ali Jinnah, fondateur du Pakistan, qui a développé, dans un discours prononcé trois jours avant la naissance de son pays, le 14 août 1947, sa vision d’une société pakistanaise multiculturelle et multiconfessionnelle : « Vous pouvez être de n’importe quelle religion, caste ou croyance, ce n’est pas l’affaire de l’État. (…) Nous partons du principe que nous sommes tous des citoyens et les citoyens égaux d’un même État (…) (…) Vous verrez qu’avec le temps, les Hindous cesseront d’être des Hindous et les musulmans des musulmans, pas au sens religieux, parce qu’à cet égard, c’est une affaire de foi personnelle propre à chaque individu, mais au sens politique, comme citoyen de l’Etat. » Aujourd’hui, au Pays des Purs » - le Pakistan -, on est à mille lieux de cette vision fondatrice qui n’a pourtant jamais cessé de hanter les législateurs pakistanais.

Rappelant dans son excellent article sur le Pakistan que c’est seulement dans les années 1970 avec Zulfikar Bhutto, père de Benazir Bhutto, puis avec le général Zia-ul-Haq, que ce pays s’est détourné du sécularisme, Michel Boivin montre combien l’ombre du père fondateur et ses velléités "progressistes" continuent de peser sur les politiques du gouvernement pakistanais. Il en veut pour preuve « la dualité du système juridique (pakistanais), une partie s’inspirant du droit islamique, l’autre du droit anglo-indien ».

 
Minorités religieuses précarisées
 
Preuve aussi que le sécularisme n’est pas un vain mot dans le sous-continent indien : pour Jaffrelot et Mohammad-Arif, ce souci d’inscrire l’hétérogénéité de la foi dans le fait politique s’enracine dans une longue tradition de tolérance religieuse en Asie du Sud dont les premières manifestations remontent au 3e siècle avant l'ère chrétienne.
 
Il n’en reste pas moins que le sécularisme est une idée essentiellement occidentale, étroitement liée à l’émergence du rationalisme qui a proposé de libérer l’individu, du poids de la pensée magique. Profondément influencés par les idées venues de l’Europe, les pères fondateurs de l’Inde moderne ont inscrit la laïcité dans la Constitution (1950), tout en indianisant la notion pour mieux la greffer sur une civilisation où le religieux et le politique ont toujours été étroitement liés. C’est en Inde que le sécularisme s’est le mieux épanoui. Mais, au cours des dernières décennies, on assiste à son déclin, notamment sous les coups de boutoir des nationalistes hindous qui réclament davantage de droits pour leur communauté majoritaire aux dépens des minorités religieuses précarisées.
Ce constat du déclin du sécularisme à l'indienne conduit l'équipe de recherche à l'origine de ce volume de Purusartha à avancer l'hypothèse que  le pays de Gandhi et de Nehru qui a longtemps été le champion de la distanciation entre le religieux et les institutions étatiques est en train de s’aligner sur le processus de « dé-sécularisation » à l’œuvre chez ses voisins. La récente victoire d’un parti pro-musulman aux élections régionales dans l’Uttar Pradesh, l’État le plus peuplé d’Inde, semble contredire une telle hypothèse. Ces résultats vont plutôt dans le sens de ce qu’affirme dans ce recueil le spécialiste de l'Inde Anwar Alam : « la doctrine du sécularisme indien (…) continue à fournir un espace institutionnalisé à la communauté musulmane pour vivre sa religion, sa culture, ses traditions, sa langue et sa dignité ». La victoire électorale du Samajwadi Party (parti socialiste) – qui a permis à un nombre record de musulmans d’accéder au parlement local, est sans doute la preuve que le modèle multiculturel indien n'a pas encore dit son dernier mot.
 
Politique et religions en Asie du Sud. Le sécularisme dans tous ses États ? Etudes réunies par Christophe Jaffrelot et Aminah Mohammad-Arif. Paris, Purusartha, n° 30. Édition de l’École des Hautes Études en Sciences sociales, 2012. 381 pages. 30 euros.

 

Опубликовано 13/02/2017 - Изменено 22/02/2017

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