Sony Labou Tansi enchante les Francophonies en Limousin
Étienne Minoungou lors de sa lecture-performance « Sony Labou Tansi, l’avertisseur entêté » aux Francophonies en Limousin.
Christophe Péan
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Sony Labou Tansi enchante les Francophonies en Limousin

Les 2 et 3 octobre 2015, les Francophonies en Limousin se terminent en beauté avec une création qui met en scène et en musique des manuscrits poétiques inédits de Sony Labou Tansi. Conçu et interprété par le jeune Brésilien Marcus Borja, acteur, metteur en scène, dramaturge, musicien et chef de chœur, « Le Chant des Signes » sera le point d’orgue d’une édition dédiée au grand écrivain congolais avec une lecture, deux pièces de théâtre et une grande exposition.
По Siegfried Forster -

« L’Histoire fait mal au rire », cette phrase de Sony Labou Tansi a été mise en exergue sur l’affiche et le programme de cette 32e édition du plus grand festival de la création francophone. Mais c’est le sourire d’Étienne Minoungou qui a apporté la meilleure réponse à cette époque noire que nous vivons actuellement. L’artiste burkinabè, parti en plein putsch militaire du Burkina Faso pour assurer sa présence aux Francophonies en Limousin, avait réussi l’exploit le plus remarquable des Francophonies en Limousin.

Avec sa lecture-performance Sony Labou Tansi, l’avertisseur entêté, il a fait fusionner son engagement personnel avec l’actualité politique et la puissance artistique d’un maître à penser. Dans un spectacle modeste de taille, donné à un endroit humble, le Bar du théâtre de l’Union à Limoges, il a fait éclater de nombreuses vérités écrites d’une manière prémonitoire par Sony Labou Tansi, hélas mort il y a vingt ans : « La vie est un scandale, mais pas un drame. » « La haine n’a jamais sauvé personne. » « Seuls les révoltés peuvent sortir l’humanité de l’impasse. » « La base du terrorisme est le monde moderne d’aujourd’hui. » « Ce qu’on appelle l’Afrique, c’est le monde de demain. »

« Le Burkina Faso est Sony Labou Tansi »

Accompagné par deux musiciens qui ont tantôt caressé tantôt râpé le rythme des mots, Étienne Minoungou n’a pas seulement ressuscité l’œuvre poétique et politique de ce monument de la littérature, mais le sens profond de son engagement en tant qu’écrivain-poète qui embrasse le monde. Visiblement aussi éprouvé qu’illuminé par les expériences qu’il venait de vivre à Ouagadougou et à Limoges, Minoungou (par ailleurs aussi directeur du Festival Les Récréâtrales à Ouagadougou et membre de la Coalition des artistes et des intellectuels pour la Culture au Burkina Faso) a déclaré lors du spectacle, donné deux jours après la fin du putsch militaire : « Le Burkina Faso est Sony Labou Tansi. J’ai lu ses textes pendant la révolution, pour avoir le courage ».

Un Sony Labou Tansi revient de plus en plus sur le devant de la scène, avec deux grands ouvrages publiés en septembre dont son œuvre poétique complète (CNRS éditions) et Encre, sueur, salive et sang ! (éditions du Seuil), nominé dans la catégorie Essais pour le Prix Renaudot 2015. Cette offensive éditoriale est accompagnée par une grande exposition Sony Labou Tansi, Brazzaville-Limoges, aller-retour, conçue par la Bibliothèque francophone multimédia (Bfm) qui dispose d’un fonds d’archives exceptionnel sur la vie et l’œuvre de l’écrivain.

EM Expo Sony Labou Tansi
« Sur la plage à Pointe Noire » (1977) © N. Martin-Granel. | Siegfried Forster / RFI

 
►Entretien avec Bernard Magnier, auteur de la pièce Sony Congo ou la chouette petite vie bien osée de Sony Labou Tansi et commissaire de l’exposition Sony Labou Tansi, Brazzaville-Limoges, aller-retour.
  
RFI : « 1995-2015, 20 ans d’absence, 20 ans de solitude » est écrit sur un panneau de votre exposition. Ces derniers vingt ans, Sony Labou Tansi était-il absent ?
 
Bernard Magnier : L’absence de Sony Labou Tansi était plus celle de la visibilité extérieure. On lisait un peu moins Sony Labou Tansi, on voyait un peu moins son théâtre. Pour ma part, c’était différent. J’avais un rapport d’amitié avec lui. Lorsqu’on perd un ami, on le perd, mais en même temps, il reste avec nous. On était quelques-uns à dire : faisons en sorte qu’on lise à nouveau son œuvre. Aujourd’hui, vu les différents événements, je dirais que le pari est réussi.
 
On voit beaucoup de manuscrits, photos et documents très personnels. Est-ce pour pouvoir littéralement toucher la vie et l’œuvre de Sony Labou Tansi ?
 
J’avais envie de partager ce que moi j’avais connu. Il se trouve qu’on est à Limoges, le lieu qui a rassemblé l’œuvre de Sony Labou Tansi. Beaucoup de personnalités qui l’ont connu, comme Monique Blin, Gabriel Garran, Daniel Mesguich… ont donné leurs archives personnelles. Ce qui fait qu’il y a un matériel unique à montrer.
 
Avec toutes les ratures visibles dans ses lettres et manuscrits que peut-on découvrir sur le cheminement de sa pensée et de son écriture ?
 
On découvre le travail d’un écrivain. Aujourd’hui, avec l’ordinateur, la version précédente disparaît avec la nouvelle. Du coup, on n’a pas la trace des remords, des repentirs comme on dit en peinture. Ici, on a tout cela. Par exemple, on a quatre versions d’un même roman. Il réécrivait entièrement le roman sur des petits cahiers. C’est extraordinaire. On voit évoluer sa graphie, son écriture, sa manière de dire et d’écrire. On voit son rapport au texte, à la chose écrite, combien il souhaitait dire et transmettre des choses, combien le souci d’écrire était présent.
 
Quelle était la mission des scénographes ?
 
J’avais deux axes pour les scénographes : d’abord, on parle d’un écrivain, pas d’un écrivain noir, africain, francophone, même s’il était tout cela, mais on parle d’un écrivain tout court. Deuxième axe : on voit quelqu’un qui écrivait tout le temps, qui écrivait surtout et sur tout.
 
Sony Labou Tansi évoquait « le rire de sauvetage ». L’édition 2015 des Francophonies a mis en exergue sa phrase : « L’histoire fait mal au rire ». Quelle était l’importance du rire dans l’œuvre et dans la vie de Sony Labou Tansi ?
 
Dans la vie, c’était volontiers quelqu’un qui aimait rire, même si ce n’était pas toujours un expansif, mais c’était quelqu’un qui aimait la vie, qui était en permanence engagé dans la vie. « Je sais que je mourrai vivant », disait-il. Dans son œuvre, ce n’était pas un auteur comique. Mais il y a ça et là des manières d’aborder, par exemple, la politique, de dire des choses avec une distance, avec un masque de rire. Il ne fait pas de blagues, mais il y a une manière de mettre en scène, de rendre cocasse, de souligner le trait…
 
Dans l’exposition on trouve beaucoup d’écrans. Est-ce nécessaire de « moderniser » la perception de son œuvre ?
 
C’est surtout une manière de rendre présent des traces de Sony Labou Tansi. De rendre présents des gens qui l’ont connu et qui ont été des compagnons, des successeurs de son travail. Par exemple, j’ai interrogé des écrivains comme Emmanuel Dongala, Dieudonné Niangouna, Henri Lopes… pour savoir le rôle qu’il avait pu jouer dans leur vie. Et puis, j’ai interrogé bon nombre de compagnons de route du Rocado Zulu Théâtre : Nicolas Bissi, Victor Mbila Mpassi, Matondo Kubu Ture…
 
L’exposition a été déjà montrée dans une version réduite à Brazzaville. Quelles étaient les réactions ?
 
Ce qui était très émouvant, c’était de voir des élèves et étudiants congolais venir devant ces panneaux, prendre des photos, des notes, dans un pays où les bibliothèques sont rares et souvent mal fournies, où le livre est une denrée rare. Il y a très peu de maisons d’édition ou de librairie. Grâce à l’exposition, les gens qui ont connu Sony Labou Tansi venaient pour retrouver le Sony qu’ils avaient connu.
 
Dans les vitrines, on découvre les dernières traces écrites de Sony Labou Tansi, mais on découvre aussi les derniers livres publiés en septembre 2015… Est-ce qu’il y a actuellement un nouveau chapitre en train de s’ouvrir ?
 
J’espère que cette année qui voit un certain nombre de lectures, de mises en scène, de publications, d’expositions, contribuera à ce que Sony trouve et retrouve sa place. De toute façon, il restera un maillon essentiel dans l’histoire littéraire africaine. Ça, c’est indéniable. Après, son devenir est déjà dans la trace qu’il a laissée auprès d’un certain nombre d’écrivains. Il reste à faire qu’il soit lu et monté encore davantage et que ceux – je dirais presque qui ont la chance de ne pas encore le connaître – puisse aujourd’hui le découvrir. 
 
Le Chant des signes, création de Marcus Borja sur des textes de Sony Labou Tansi, le 2 et 3 octobre aux Francophonies en Limousin.
 
Sony Labou Tansi, Brazzaville-Limoges, aller-retour, exposition à la Bfm de Limoges, jusqu’au 14 novembre.

Опубликовано 11/03/2016 - Изменено 11/03/2016

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