Paris, février 2020.
Paris, février 2020.
© Olivier Favier
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La curieuse et instructive histoire du mot «féminisme»

« Impression, j’en étais sûr ! » « Monsieur Braque réduit tout à des cubes ! » L’impressionnisme et le cubisme, on le sait, doivent leur nom aux moqueries de critiques d’art qui n’en appréciaient guère la nouveauté. Il a été de même du féminisme, qui a d’abord décrit, au propre comme au figuré, la perte des caractères virils chez certains hommes. RFI consacre, lundi 8 mars, une journée spéciale à la Journée internationale des droits des femmes en mettant à l'honneur les femmes scientifiques
Par Olivier Favier -

La légende a la vie dure. Sur le Trésor de la langue française informatisé, on trouve comme première acception du mot « féminisme » une citation du philosophe français Charles Fourier, datée de l’année de sa mort en 1837 et tirée d’un livre de Marcel Braunschwig : « Doctrine visant à l’extension du rôle des femmes », une définition sans doute un peu réductrice, mais voisine du sens qu’on lui donne aujourd’hui. 

L’étude en question se réfère à d’autres ouvrages ou articles, dont aucun n’apporte de précision sur la source, et pour cause… Le philosophe bisontin, auteur de la Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, ne l’a jamais employé et n’en a jamais eu connaissance.  

Socialisme utopique et féminisme: un lien complexe 

Malgré cela, la confusion se retrouve encore sur des éditions relativement récentes du Robert et dans l’Encyclopedia Universalis, qui se contente d’émettre des doutes sur cette attribution. Plusieurs articles universitaires ont pourtant fait justice de cette origine crédible, mais inventée. 

Charles Fourier rêvait, il est vrai, d’instaurer un nouvel ordre amoureux, aimait les néologismes et écrivait beaucoup de choses dans le genre de cette citation célèbre, plutôt surprenante sous la plume d’un penseur du XIXe siècle : « Le bonheur de l’homme, en amour, se proportionne à la liberté dont jouissent les femmes. »  

Néanmoins, s’il souhaitait réellement « l’extension du rôle des femmes », il n’imaginait guère les hommes prenant part aux tâches domestiques et au quotidien de la vie familiale. Malgré ses limites, beaucoup de femmes avides d’émancipation se référèrent souvent, du moins jusqu’à la Commune de Paris en 1871, à ses écrits et à ceux du penseur Saint-Simon, qu’on rangea ensemble sous l’étiquette de « socialistes utopiques ». 

Elles durent se battre en revanche contre un troisième penseur qui leur est souvent associé, Joseph Proudhon, dont la misogynie proverbiale participa largement à la défiance des militantes pour les droits des femmes à l’égard des autres mouvements sociaux, qui se révélaient parfois les concernant à peine moins rétrogrades que leurs adversaires conservateurs ou libéraux.  

L’arrivée du marxisme, avec des figures comme August Bebel ou Friedrich Engels en Allemagne, ou encore sur le versant réformiste Anna Kuliscioff en Italie, vit quelques tentatives pour associer le combat des femmes à celui des ouvriers. Mais l’équation fut là aussi loin d’être systématique. Chemin faisant, le féminisme apprit à exister comme une fin en soi. 

Du médical au politique 

Revenons à l’origine du terme. Il apparaît bien en France, mais il y a 150 ans, dans une thèse intitulée Du féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux. Le sens du mot, on l’aura compris, n’est alors pas du tout politique ou social, mais médical et biologique: il décrit les caractères « féminins » apparus chez un homme en raison de la tuberculose qui vient perturber la croissance (d’où l’usage curieux pour nous du terme « infantilisme ») et une « masculinisation » incomplète.  

Ironie du sort, l’auteur de cette thèse, publiée en janvier 1871, est un disciple de Charles Fourier. Il devait mourir sur les barricades de la Commune en mai de la même année, sans connaître la curieuse fortune de son néologisme. L’année suivante, tout Paris se passionne pour l’affaire Du Bourg, un mari jaloux et féminicide. L’homme est condamné à cinq ans de prison et la peine, pourtant légère, fait scandale: dans ce genre d’affaires, l’acquittement est de mise.  

L’humiliation de la défaite et les massacres de la Commune sont dans tous les esprits. Il est de bon ton d’accuser les femmes de la décadence morale de l’époque, ainsi des « pétroleuses », les incendiaires supposées du centre de Paris lors de la Semaine sanglante, qui en réalité n’ont jamais existé. Le polémiste Alexandre Dumas fils préfère les nommer « femelles, par respect pour les femmes à qui elles ressemblent quand elles sont mortes. » 

Face à cet « ordre moral » très conservateur, les militantes pour les droits des femmes ont puisé dans le récent épisode révolutionnaire une plus grande force revendicative qu’elles savent faire entendre. L’issue de l’affaire Du Bourg en témoigne.  

Du féminicide au féminisme 

La réaction n’en est que plus violente.  Alexandre Dumas fils, toujours lui, se fend alors d’un pamphlet pétri de poncifs et de ressentiment, d’une misogynie sidérante. Et c’est ici que le mot féminisme prend son sens actuel : « Les féministes, passez-moi ce néologisme, disent : Tout le mal vient de ce qu’on ne veut pas reconnaître que la femme est l’égale de l’homme, qu’il faut lui donner la même éducation et les mêmes droits qu’à l’homme. (…) Nous nous permettrons de répondre aux féministes que ce qu’ils disent-là n’a aucun sens. » 

On notera que pour lui le féministe est un homme, ou plutôt un Homme-femme pour reprendre le titre de son pamphlet, autrement dit, quelqu’un qui, moralement, politiquement cette fois, aurait perdu les attributs de son sexe. La conclusion du pamphlet, un « Tue-la ! » adressé aux Du Bourg présents et futurs, fera de ce mauvais torchon un succès à scandale.

Dix ans plus tard, le terme de féminisme, porté notamment par Maria Deraismes, devient d’usage courant parmi les militantes. Il traverse la Manche en 1894. En 2016 et en 2017, il est le mot dont la définition est la plus recherchée sur internet aux États-Unis. Il résume désormais l’un des plus grands combats d’émancipation de l’histoire humaine, le seul, précisément, qui n’aura jamais tué. 

À lire : 
► Bibia Pavard, Florence Rochefort, Michelle Zancarini-Fournel, Ne nous libérez pas, on s’en charge. Une histoire des féminismes de 1789 à nos jours, La Découverte, 2021. 17,99 euros. 
► Vient d’être republié chez Gallimard, le livre d’Édith Thomas
Les «Pétroleuses», Édition préfacée et enrichie par Chloé Leprince, Collection Folio histoire (n° 305). 9,20 euros.

Publié le 08/04/2021 - Modifié le 08/04/2021

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