Affiche de mai 68 - Sans tampon (Montpellier)
Affiche de mai 68 - Sans tampon (Montpellier)
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Souvenirs du mois de mai

Étudiant, mère de famille, employée, médecin... Jacques, Thérèse, Thierry, Françoise, Luc racontent à Stéphane Lagarde et Sarah Tisseyre comment Mai 68 a happé leur vie.
Par Stéphane Lagarde et Sarah Tisseyre -

Thérèse Clerc a 42 ans en 1968 et elle s'ennuie. Elle vit à Paris, avec ses 4 enfants et un mari qui a une petite entreprise. Elle a reçu une éducation catholique, bourgeoise mais a découvert Marx, grâce aux prêtres ouvriers de sa paroisse. Elle dirige aujourd'hui la Maison des Femmes de Montreuil, en banlieue parisienne.

Thérèse Clerc
Thérèse Clerc | DR

Mon mari trouvait que c'était vraiment la chienlit. Je me suis dit : oh la chienlit cela ne doit pas être si mal. Si j'allais y voir... Vite, vite, vite, je faisais le matin de la cuisine. Je ne partais qu'après le déjeuner quand la maison était propre et le dîner prêt. Je filais aux Beaux-Arts et à la Sorbonne. Je revenais à 6h moins cinq le soir pour que les enfants me trouvent à la maison. Je ne disais rien mais je vivais cela dans l'euphorie intérieure. Je me disais, mais oui, la liberté c'est ça ! Mais moi, il y a des années que je pense ça, mais pourquoi je n'ose pas ! Ils ont raison ces gosses de 20 ans, et moi, je suis une vieille peau de 42 ans. Je m'ennuie à périr ! Je suis en train de gâcher ma vie ! D'un seul coup, je me suis dit : mais oui, la liberté, elle est là ! Je ne peux plus rester mariée. Et puis, il y a eu le 13 mai, la manif' la plus longue. J'ai fait la manif'. Là, il y a eu une vraie fraternité. Il y a eu une solidarité. Il y a eu quelque chose d'inoubliable. Je me suis dit qu'il y avait des centaines, des milliers de gens qui pensaient pareil qui se trouvaient à plus d'un titre aliénés quelque part dans leurs vies et qu'il était temps d'en sortir.

Après ses études de médecine, Jacques Milliez fait son service militaire en 1968. Il est aujourd'hui, responsable du pôle de gynécologie-obstétrique, à l'hôpital Saint-Antoine, à Paris.

J'étais en Algérie comme volontaire du service national actif, VSNA, interne à l'hôpital Mustapha d'Alger. Et le 13 mai, j'ai entendu, donc de très loin, les échauffourées et donc, là, j'ai été absolument incrédule parce que j'avais 24 ans. Pour moi, le grand enjeu à venir, ce n'était pas la lutte des classes mais la lutte entre les pays du Sud et les pays du Nord. Le 23 mai 1968, j'ai pris le dernier avion, la dernière Caravelle qui a atterri à Orly. Après tous les aéroports ont été bouclés, fermés. J'étais en permission non régulière -j'étais militaire- et je me suis dit, je vais voir les copains que je n'avais pas vu depuis longtemps. J'ai pris avec moi une trousse d'urgence car j'avais bien compris qu'il y avait des blessés. Je suis allé à la faculté de medecine, à mon ancienne fac', qui était occupée, en plein cœur de Paris. À ce moment-là, on a commencé à prendre des grenades sur la figure. Hélas, - et ça, c'est pour l'anecdote - le lendemain, j'avais ma photo en première page de France-Soir ! N'oubliez pas, j'étais en perm' irrégulière ! Bref, les autorités militaires m'ont refoutu dans l'avion et je suis reparti par l'aéroport de Villacoublay, immédiatement pour l'Algérie, le 25 mai.

Françoise Foucault dirige aujourd'hui le comité du film ethnographique au Musée de l’Homme à Paris.

Françoise Foucault
Françoise Foucault | © Stéphane Lagarde/RFI

On a beaucoup, beaucoup marché. On manifestait beaucoup. Je me souviens de l'occupation de la gare de Lyon et du Théâtre de l'Odéon à Paris. On manifestait contre la guerre au Vietnam. On était farouchement opposé à cette guerre et contre ce qu'on appelait à l'époque l'impérialisme des Américains. D'ailleurs quand les Américains sont entrés en Irak, la dernière fois, je suis de nouveau descendu dans la rue pour protester. En 68, j'avais 26 ans. Je me souviens que tout le monde se parlait et c'était vraiment nouveau. Les jeunes avaient enfin le droit de dire ce qu'ils pensaient. Oui... je me souviens de ce souffle de liberté et de changement. On voulait changer le monde. Après 68, je me souviens avoir dit comme beaucoup d'autres que « plus rien ne serait  comme avant ». On voit le résultat aujourd'hui...

Vous semblez déçue ?
Je trouve même que la situation est de pire en pire. Mai 68 n'a rien changé au fond quand on voit ce qui se passe avec Nicolas Sarkosy. J'aime beaucoup les États-Unis, mais seulement en vacances. Or aujourd'hui, la France est exactement comme les États-Unis. Le président français mène la même politique que Georges Bush. Il passe tout le temps à la télévision comme les présidents américains, ce n'était pas le cas dans notre pays avant. Pourquoi il ne va  pas se présenter aux élections américaines tant qu'on y est ! Non, 68 est aujourd'hui bien fini. Cela a duré ce que dure les roses : l'espace d'un matin. Car en France il y a quand même un problème de calendrier. On avait beaucoup manifesté, on était allé jusqu'à Cannes dans le sud pour arrêter le festival international du film. On a beaucoup marché, on était épuisé et il y a eu les vacances d'été. C'était fini ! En France, on a jamais fait la révolution pendant les vacances, faut quand même pas exagérer !!! Si 68 avait démarré en septembre, alors peut-être que ça aurait duré plus longtemps.

Thierry Van Eersel était étudiant math sup' au lycée Pierre de Fermat à Toulouse en 1968. Il vit depuis quatorze ans en Polynésie française.

Le mouvement a démarré, les garçons de Nanterre voulant visiter le dortoir des filles. C'était vraiment très dans l'air. Les visites dans les dortoirs : ça parlait à tout le monde. Il y a eu aussi le pillage des caves du lycée Pierre de Fermat. On a cassé les portes. On est descendu dans les caves. Les grandes Écoles ont de belles caves... Après on a fait celles de Normale Sup' , rue d'Ulm à Paris, ce sont des grandes caves, des milliers de bouteilles ! Donc voilà, on est descendu et on a bu toutes les bouteilles. C'était franchement festif, surtout chez les matheux qui ne sont pas du tout politisés, qui sont franchement enfants. J'ai passé trois ans au lycée Pierre de Fermat : une année de mathématiques supérieures et deux années de mathématiques spéciales. J'ai réussi les concours de Aerosup', mais je n'ai pas poursuivi. Dans ma classe de maths spé', j'étais le seul à avoir vraiment tout largué. J'ai rejoint les potes de Normale Sup', rue d'Ulm. On squattait le 3ème étage. C'était le début des communautés. C'était un petit temple de la défonce. On se laissait pousser les cheveux. Il y en a qui allaient aux Indes et qui ramenaient ce qu'il faut. Moi, ma branche, c'était plutôt celle-là. Elle a commencé festive et elle est restée festive. Elle n'a jamais été très politisée.

- Pourquoi ?
Parce qu'il y avait un discours très pesant, marxiste, de jeunes étudiants qui voulaient récupérer un mouvement totalement festif. Les tronches de 68, les penseurs... ce sont les situationnistes qui étaient des anar' artistes. Tous les slogans viennent de là. « La fête est dans la rue »... Le côté rouge de l'affaire était une récup' totale pour moi.

Pour l'anthropologue et ethnologue belge, Luc de Heusch, qui a vécu 68 à Paris et surtout chez lui à Bruxelles, le mouvement de Mai constitue une « formidable libération des corps. »

Luc de Heusch
Luc de Heusch | © Stéphane Lagarde/RFI

« Evidemment en Belgique, nous suivions de très près ce qui se passait dans le Quartier latin à Paris. Il y a eu aussi un mai 68 à Bruxelles, mais qui a été uniquement circonscrit à l'Université de la Libre Belgique. Nous avons occupé les amphithéâtres et l'État-major.

Je faisais partie des rares membres du corps professoral qui ont rejoint les étudiants. On m'a dit à l'époque que j'étais un « révolutionnaire modéré ».

-  Selon vous, quelles sont les origines du mouvement ?
En tant que surréaliste, j'ai toujours cru à une société meilleure. J'avais 17 ans au sortir de la Seconde guerre mondiale. À la Libération, je suis allé à Paris pour rencontrer André Breton l'un des chefs de file du mouvement surréaliste. Et déjà à l'époque, je prenais très au sérieux le mot d'ordre des Surréalistes« Changez le monde, changez la vie ! ». Nous y avons cru très fort car nous avions vécu pendant quatre ans, en Belgique comme en France, dans la nuit noire de l'occupation nazie. Pour nous, tout était possible après ça. Mai 68 a finalement été la résultante de l'enthousiasme qui a suivi vingt ans de paix. Et d'une certaine manière, 68 vient du mouvement Surréaliste.
 Je crois que mai 68 c'est d'abord la volonté de se libérer de certains codes et de certains modes de domination dont les jeunes ne voulaient plus. Et puis 68, c'est aussi et peut-être surtout, une formidable libération des corps. On a été très surpris au début. Les jeunes gens se sont mis à se promener tout nu. C'était la libération sexuelle, mais aussi dans la société, la danse qui est devenue frénétique et pour les acteurs la découverte d'une autre façon de jouer la comédie par exemple. Pour ce qui est des courants de pensées, à l'époque les artistes en avaient vraiment assez de la tyrannie du réalisme socialiste, représenté par le courant des Lettres Françaises de Louis Aragon et surtout du Parti communiste français. Le mouvement de contestation a duré, comme en France, le temps d'un printemps. C'est la dernière fois d'ailleurs qu'il s'est passé quelque chose en Belgique. Depuis, il ne se passe rien à Bruxelles c'est une catastrophe !

-  Vous pensez que 1968 n'a servi à rien ?
Je suis revenu sur beaucoup de mes illusions. On a cru pendant un moment que Mai 68 allait tout changer, mais on ne change pas comme ça la nature de l'homme. L'homme reste un animal qui peut faire le bien comme le mal. Et puis, Mai 68 correspondait aussi à la fin de la civilisation chrétienne. Les Chrétiens ont perdu beaucoup de pouvoir dans la société. Mais il reste aujourd'hui l'Islam qui est une religion beaucoup plus jeune. L'Islam est source de violence dans certains pays, car l'Islam n'a pas encore fait son Mai 68. Le Surréalisme a sans doute accordé une trop grande place aux rêves, et pas assez à la réalité.

Publié le 09/12/2015 - Modifié le 20/02/2018

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