Des enfants mal-nourris à l'hôpital général d'Aba dans la région du Biafra au Nigeria, le 27 juillet 1968.
Des enfants mal-nourris à l'hôpital général d'Aba dans la région du Biafra au Nigeria, le 27 juillet 1968.
Kurt Strumpf / AP Photo
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[Série] Vu à la télé : une famine en Afrique 5/5

Lorsque le Biafra proclame son indépendance, en 1967, le Nigeria impose un blocus maritime et terrestre. Pour Lagos, il faut empêcher la région rebelle d’exporter son pétrole. La famine, inéluctable, sera meurtrière. Il est question d’« hécatombes » et de « génocide » dans les archives diplomatiques françaises.
Par Michel Arseneault -

C’est la guerre au Biafra. Sur le terrain, des reporters constatent que la faim fait des ravages. Dans la foulée, des consultants en communication, à Genève et à New York, organisent des « voyages de presse », pour les autorités biafraises. Des télévisions occidentales montreront, sans retenue aucune, des enfants squelettiques au ventre ballonné. C’est une première. Dans plusieurs pays occidentaux, l’opinion est bouleversée. Journalistes et parlementaires évoquent le spectre d’un « génocide ». Les gouvernements de plusieurs pays sont pressés de « sauver » les Ibos qui ont proclamé leur indépendance.

Cette catastrophe humanitaire n’a rien d’une catastrophe naturelle. Au contraire, Obafemi Awolowo, un des « pères » de l’indépendance nigériane, a déjà déclaré qu’affamer l’ennemi serait « une arme de guerre légitime ». De son côté, le « numéro un » biafrais, le général Ojukwu, en excluant toute reddition, pénalisera les enfants, les premières victimes du blocus.

Les diplomates français en poste à Lagos s’en émeuvent. Dans leurs télégrammes, ils soulignent que des centaines de personnes meurent de faim chaque jour dans les camps où sont reléguées les personnes déplacées par le conflit, selon le Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Lagos craint que les secours servent à acheminer des armes et munitions aux sécessionnistes, d’autant plus que le Nigeria ne fait guère confiance au CICR. Tant pis s'il a mis en place ce qu’il présente comme sa plus importante opération humanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale. Les relations entre Lagos et la Croix-Rouge sont tendues, surtout depuis que cette ONG a plaidé publiquement pour une levée du blocus.

Les craintes du Nigeria sont loin d’être farfelues, selon l’ambassadeur de France, Marc Barbey. « Les équipes de la Croix-Rouge n’arrivent pas à conserver le contrôle de leurs véhicules qui passent de main en main et servent au transport des armes et des troupes », écrit-il le 8 juillet 1968.

Même si le président des États-Unis, Richard Nixon, presse Lagos d’autoriser les opérations humanitaires, les Mig de l’aviation nigériane ciblent parfois les avions du CICR, dont les vols passent par la Guinée équatoriale et le Dahomey (le Bénin aujourd’hui). Un de ces appareils sera même abattu en plein vol, en juin 1969, mettant fin au pont aérien du CICR.

Les vols de ravitaillement sont suspendus, car trop dangereux pour les pilotes. Résultat : un million d’hommes, femmes et enfants ne reçoivent plus, pendant la seconde moitié de 1969, qu’un repas tous les deux ou trois jours, rapporte l’ambassade de France au Gabon. Le riz, le lait en poudre et le poisson séché ne tombant plus du ciel, les Biafrais devront se contenter de ce qu’ils trouvent sur les marchés : des grenouilles et des rats.

Pour se défendre des accusations de génocide et montrer qu’il se soucie des populations de la région de l’Est, le Nigeria réclame que soit mis en place un corridor humanitaire traversant son territoire par voie terrestre ou fluviale. Le Biafra s’y oppose de peur de recevoir des vivres empoisonnés en cours de route, mais aussi pour ne pas donner l’impression de se soumettre aux diktats de Lagos. Car la république autoproclamée est elle aussi soucieuse d’affirmer sa souveraineté…

Pourtant, les conséquences du conflit sont terribles et criantes. Dans un document « confidentiel », l’ambassadeur Barbey rapporte, en juillet 1968, que la situation dans les environs de la ville biafraise de Calabar, où il ne rend pas toutefois personnellement, est catastrophique : « Les gens meurent […] de faim par milliers. Le banditisme s’installe. Le cannibalisme a fait son apparition. Les haines ancestrales qui opposent les clans alimentent les désordres. »

Le diplomate pointe les ravages des distributions alimentaires improvisées. Un enfant sous-alimenté ne peut pas recommencer à manger comme si de rien n’était. Certains secouristes semblent l’ignorer… « Là où les secours sont parvenus, la mortalité infantile s’est accrue dans des proportions foudroyantes, les enfants lapant à même les boîtes, un lait trop riche ou dilué dans des eaux polluées, explique-t-il. La légende de l’empoisonnement des envois s’en est trouvée largement accréditée. »

Des médecins français, dont Bernard Kouchner, se rendront au Biafra pour la Croix-Rouge française. Faisant fi du devoir de réserve que lui impose cette dernière, le Dr Kouchner dénoncera le massacre de « deux millions d’individus » dans la presse. Le débat sur le nombre de victimes n’a toujours pas été tranché, mais l’ONG qu’il cofondera, Médecins sans frontières, s’autorisera à témoigner et à dénoncer (contrairement à la Croix-Rouge), inaugurant un nouveau chapitre dans l’histoire de la médecine humanitaire.

Les victimes du Biafra imprégneront longtemps l’imaginaire des Occidentaux, les images que beaucoup d’entre eux se font des crises alimentaires. La page « sous-alimentation » de Wikipédia est, encore aujourd’hui, illustrée par la photo d’une petite Biafraise.

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Publié le 17/11/2020 - Modifié le 20/11/2020

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