L’indépendance du Biafra opposera le président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, et l’empereur d’Éthiopie, Hailé Sélassié.
L’indépendance du Biafra opposera le président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, et l’empereur d’Éthiopie, Hailé Sélassié.
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[Série] Une Afrique plus divisée, plus impuissante que jamais 4/5

Le conflit qui a opposé le gouvernement du Nigeria aux indépendantistes biafrais a déchiré l’Afrique, y compris l’Afrique francophone, certains États armant le Biafra et d’autres, le Nigeria. La Côte d’Ivoire et le Gabon, qui reconnaîtront diplomatiquement le « foyer national » des Ibos, apporteront à Enugu une importante aide militaire. Des soutiens africains comme le Niger enverront, eux, des armes à Lagos, révèlent des archives françaises.
Par Michel Arseneault -

« Le Vieux » s’est trompé, mais de peu. Le président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, qui suit la situation au Nigeria de très près, croit que « la guerre civile se rallumera » en mars ou avril 1967. C’est du moins ce qu’il confie à un diplomate français en poste à Abidjan, qui s’empresse de le rapporter au Quai d’Orsay. Elle éclatera plutôt par suite de la proclamation de l’indépendance, en mai 1967.

La Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny prend fait et cause pour le Biafra pour affaiblir un Nigeria, estime-t-elle, sous influence musulmane. Le président ivoirien est persuadé, en ces temps de Guerre froide, que l’islam fait le lit du communisme qu’il redoute.

Il est vrai que, depuis le coup d’État de juillet 1966, qui a coûté la vie au président Ironsi et à de nombreux officiers ibos (principalement chrétiens), des hauts gradés haoussas (principalement musulmans) tiennent le haut du pavé dans les rangs de l’armée nigériane.

Opposition à « l'hégémonie islamique »

La Côte d’Ivoire« est convaincue qu’elle s’oppose à l’hégémonie islamique, fourrier des communistes qu’ils soient russes ou chinois », écrit l’ambassadeur de France à Abidjan, Jacques Raphael-Leygues, un proche de Jacques Foccart, le patron de la « cellule Afrique » de l’Élysée. « Dans cette affaire, le président ivoirien compte beaucoup sur la France et lui est reconnaissante de l’assistance qu’elle a apportée jusqu’ici au Biafra. »Nous sommes en 1969.

Un conseiller français d’Houphouët-Boigny, Jean Mauricheau-Beaupré, un espion de la France libre passé par la « cellule Afrique », le conforte dans une lecture religieuse du conflit. Proche des milieux catholiques français, ce conseiller fait valoir qu’il faut soutenir les Ibos, entre autres, parce qu’ils sont chrétiens.

Abidjan, comme Libreville, deviendront donc des plaques tournantes dans le trafic d’armes à destination du Biafra. Le Gabon servira même de base à une fausse « école de pilotage » dont les petits avions de tourisme de fabrication suédoise sont transformés en France pour leur permettre de larguer des fusées françaises.

D’autres pays africains aideront le Nigeria, soit parce qu’ils craignent des mouvements indépendantistes chez eux, soit par solidarité islamique. Ils perçoivent ce pays comme musulman depuis qu’un dirigeant du Nord, la grande région musulmane, est au pouvoir. Tant pis si Gowon, le « numéro un » nigérian, est chrétien…

Leur soutien ne se limitera pas à la sphère diplomatique. Selon la correspondance diplomatique, l’Égypte fournira au Nigeria des pilotes pour ses avions soviétiques ; la Libye, des armes ; le Soudan, des avions de combat. Tant de pays musulmans appuient Lagos au sein de l’Organisation de l’unité africaine que le général Ojukwu, le « numéro un » biafrais, la rebaptise « Organisation de l’unité arabe » !

Religion et commerce

Cette fraternité n’est pas uniquement religieuse ; elle est aussi commerciale. Car les pays arabes colonisés par le Royaume-Uni revendent des armes britanniques, que les militaires nigérians connaissent déjà…

Dans leur soutien au Nigeria, peu de pays iront aussi loin que le Niger du président Hamani Diori, qui sait que seules ses bonnes relations avec le Nigeria lui garantissent un accès à la mer… Niamey servira de plaque tournante pour les livraisons d’armes entre l’Europe et le Nigeria : des avions belges, allemands et espagnols livreront donc des fusils belges et des canons antiaériens suisses via Niamey. Même si le plus grand secret entoure ces ventes, elles arrivent vite aux oreilles des diplomates français.
« Les armes sont déchargées secrètement à Niamey, sous le contrôle de la garde présidentielle, entreposées au palais et rechargées de nuit sur des camions nigériens et nigérians, qui voyagent isolément et effectuent une rotation entre Niamey et Kano », explique une note du Quai d’Orsay déclassifiée à la demande de RFI.

La Côte d’Ivoire s’en inquiète. Le président Houphouët-Boigny invite son homologue nigérien « à considérer les conséquences qu’aurait la formation à ses frontières d’une communauté haoussa exagérément puissante », précise cette note datée du 23 novembre 1967. À Paris, le ministère des Affaires étrangères fait la même lecture de la situation. « La constitution d’un État haoussa nigérian pourrait constituer un facteur d’attraction de caractère centrifuge et mettre en cause l’intégrité du pays » au Niger, où vivent 1,5 million de Haoussas, assure un document du Quai d’Orsay.

Empêcher « l'irréparable »

Le Sénégal, lui aussi opposé à la sécession, tentera de convaincre Ojukwu de revenir sur sa position. À quelques jours de la proclamation de l’indépendance, le président Léopold Sédar Senghor dépêche un ambassadeur à Enugu dans l’espoir d’empêcher Ojukwu de commettre l’« irréparable ».

Lors de leur rencontre, l’ambassadeur Bouna Kane aligne les arguments en faveur de l’unité du Nigeria : « Vous ne pouvez tenir plusieurs fronts face à une opération militaire. Vous n’êtes pas même suivi par tous les Ibos, sans parler des minorités ethniques. » Elles sont pourtant importantes. Le tiers de la population biafraise (13 millions d’habitants au début du conflit) ne serait pas ibo.

Auprès d’Ojukwu, l’ambassadeur sénégalais se fera pressant. « Vous n’avez aucune chance d’être reconnu par aucun pays africain », assure-t-il (à tort). « Aucune chance d’être admis à l’OUA », ajoute-t-il (avec raison).

L'humanitaire doit primer

Tous les pays musulmans ne volent pas pour autant au secours de Lagos. Le président Bourguiba gardera ses distances, expliquant que, pour la Tunisie, le Biafra est si durement frappé par la famine que des considérations humanitaires doivent primer.

Le Biafra mettra à mal l’unité africaine à laquelle aspire l’OUA, créée en 1963. Des chefs d’État comme Kenneth Kaunda de Zambie et Julius Nyerere de Tanzanie, qui passe pour être près de la Chine, prendront fait et cause pour Enugu. Le président tanzanien, un socialiste, assimile le nouvel État à une poche de résistance « progressiste » au nord « rétrograde ». Dar-Es-Salaam reconnaîtra, dès 1968, le Biafra. Comme le feront la Zambie, la Côte d’Ivoire et le Gabon (de même qu’Haïti).

Cette question divisera également les régimes prosoviétiques d’Afrique. À l’instar de Moscou, des pays socialistes comme la Guinée de Sékou Touré et l’Algérie de Houari Boumediene appuieront le Nigeria. Le président du « Conseil de la Révolution » algérienne traitera même les défenseurs du Biafra d’« impérialistes ». Il ne faut pas s’étonner si les armes que l’Union soviétique envoie à Lagos transitent par Alger…

Dans le camp socialiste, toutefois, la République populaire du Congo ne restera pas insensible à la cause du Biafra. À Brazzaville, on croit y voir émerger un mouvement quasi révolutionnaire. « D’une attitude a priori favorable aux partisans de l’unité du Nigeria, les dirigeants congolais en [sont] venus à reconsidérer leur point de vue et finalement à souhaiter en privé que le règlement de la crise tienne compte des intérêts légitimes d’Enugu », rapporte l’ambassadeur de France à Brazzaville, Louis Dauge, vers la fin de la guerre.

L'apartheid au second plan

L’Afrique est si divisée par le Biafra que même l’apartheid, cette autre ligne de fracture, est relégué au second plan. Déterminés à combattre l’Union soviétique en Afrique, les régimes racistes en Afrique du Sud et en Rhodésie apportent leur soutien à Enugu, bien que discrètement. Les leaders biafrais répliquent qu’ils s’associeraient au « diable » lui-même s’il pouvait assurer la survie de leur pays.

De son côté, la Rhodésie (Zimbabwe) achemine aux sécessionnistes « d’importantes quantités d’armements » via l’Angola, rapporte l’ambassade de France à Salisbury (Harare). Des envois, encore là, téléguidés par la « cellule Afrique » de l’Élysée…

Les diplomates africains essaieront de séparer les belligérants à plusieurs reprises. Quelques semaines à peine après le début des hostilités, un des « pères » de l’OUA, l’empereur Hailé Sélassié d’Éthiopie tentera une médiation, lui qui craint que l’Érythrée, qu’il a annexée en 1962, ne s’inspire du Biafra. Mais ses efforts n’aboutiront à rien, comme toutes les initiatives diplomatiques entreprises pendant les 30 mois que durera le conflit (de juillet 1967 à janvier 1970).

Le Nigeria n’espère pas grand-chose de ces médiations internationales, qu’il assimile à des atteintes à sa souveraineté. Le Biafra s’en méfie lui aussi : il sait bien que l’intangibilité des frontières héritées du colonialisme est un principe fondateur de l’OUA…

Ce ne sont pas les tentatives de médiation qui manquent pourtant… Il sera même question, en 1969, d’une rencontre entre les belligérants et Paul VI à l’occasion du premier voyage d’un pape en Afrique, à Kampala. Mais le président ougandais, Milton Obote, finira par renoncer à cette initiative sur les conseils d’un président qui l’estimait peu réaliste, Houphouët-Boigny, encore lui.

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Pour le Biafra indépendant, une guerre à la vie, à la mort 1/5
Quand la France espérait affaiblir le Nigeria en armant le Biafra libre 2/5
Une poignée de mercenaires français sur le champ de bataille 3/5
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Publié le 17/11/2020 - Modifié le 20/11/2020

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