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Nigeria: Marc-Antoine Pérouse de Montclos décrypte la guerre du Biafra

Des membres du mouvement séparatiste biafrais se rassemblent lors d'un événement à Umuahia, au Nigeria, le 28 mai 2017.
Des membres du mouvement séparatiste biafrais se rassemblent lors d'un événement à Umuahia, au Nigeria, le 28 mai 2017.
Lekan Oyekanmi/AP Photo
Il y a 50 ans, le 30 mai 1967, le Biafra proclamait son indépendance. Mauvais choix. Après trois ans de guerre civile et un blocus causant une famine épouvantable - plus d'un million de morts -, l'armée biafraise capitulait devant l'armée fédérale du Nigeria. Mais aujourd'hui, les habitants du sud-est nigérian n'oublient pas ce drame et cette journée de mardi risque d'être extrêmement tendue. Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherches à l'Institut de recherches pour le développement (IRD). Il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

05'25" - Première diffusion le 30/05/2017

RFI : Marc-Antoine Pérouse de Montclos, cinquante ans après, qu’est-ce qu’il reste du rêve indépendantiste des Biafrais?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos : Chez les Igbos, qui sont majoritaires dans ce qu’on a appelé le Biafra, il reste effectivement une image, à la fois d’un traumatisme, parce que beaucoup de gens sont morts - essentiellement du fait de la famine -, à la fois d’un sentiment de persécution qui perdure jusqu’à aujourd’hui, et, en même temps, un souvenir glorieux d’un passé avec une république indépendante qui voulait innover en Afrique subsaharienne.

Ce mardi 30 mai 2017, les deux principaux mouvements indépendantistes de la région appellent à une journée ville morte. Mais est-ce qu’ils sont suivis par la population ?

Pas tellement par les milieux commerçants qui souffrent énormément de ces manifestations qui entravent les flux commerciaux. Il y a un sentiment partagé que les Igbos sont exclus du pouvoir depuis qu’ils ont perdu la guerre du Biafra en 1970. Les Igbos ont regagné un peu de terrain au sein de l’armée nigériane, mais, en revanche, c’est vrai qu’au niveau de la présidence ils ont le sentiment d’être systématiquement exclus, de ne pas pouvoir présenter de candidats aux présidentielles.

De là, à comparer la situation aujourd’hui, à celle qui prévalait au sortir des pogroms monstrueux de 1966, qui, en fait, avaient amené les Igbos à revenir dans leur région d’origine et à proclamer l’indépendance, vraiment, là, il n’y a pas de commune mesure. Là, aujourd’hui, on est au sein d’une démocratie parlementaire. Les Igbos ont quand même d’autres moyens pour faire valoir leurs intérêts au sein du gouvernement fédéral nigérian. Il y a quand même des canaux qui permettent de faire remonter leurs revendications autrement que par la violence.

Nigeria: Marc-Antoine Pérouse de Montclos (IRD) décrypte la guerre du Biafra

 

L’année dernière, après l’arrestation du chef indépendantiste biafrais Nnamdi Kanu, des émeutes ont éclaté, notamment à Aba et à Onitsha. Est-ce que la répression de ces émeutes a fait plusieurs dizaines de morts, comme le dit Amnesty International ?

Oui, indéniablement. On le sait bien, malheureusement, et ça vaut aussi pour Boko Haram. Ce que l’armée et la police nigériane savent très bien faire, c’est tirer dans le tas. Donc, il y a beaucoup de non combattants qui sont tués - des dizaines de morts -, oui, indéniablement. Heureusement, on n’est pas encore sur des niveaux qu’on avait pu voir avec des pogroms de 1966 qui avaient fait 66 000 morts en deux, trois semaines. C’était absolument effrayant. Non, vraiment, on en est, fort heureusement, très, très loin.

Nnamdi Kanu, le leader indépendantiste, a été arrêté il y a dix-huit mois, et il a été libéré il y a un mois. Est-ce à dire que le régime du président Buhari ne sait plus très bien quelle attitude adopter à son égard ?

A mon avis, il a été relâché, justement, dans la perspective du cinquantenaire de l’indépendance du Biafra pour essayer un peu de calmer le jeu. Donc je pense que c’est une attitude plutôt intelligente. On se demande pourquoi le gouvernement ne fait pas la même chose en ce qui concerne le leader des chiites du nord-ouest du Nigéria, Zakzaky, qui, en revanche, est toujours en prison depuis plus de deux ans et malgré des injonctions de la Cour suprême qui demande sa libération, parce qu’il n’est pas jugé. Donc on voit que le gouvernement, finalement, est beaucoup plus ferme - bien que Buhari soit lui-même un musulman - avec des groupes pseudo-jihadistes de type Boko Haram ou bien chiites que, finalement, avec les Biafrais - où, là, les Igbos, lors des dernières présidentielles, n’ont pas voté du tout pour Buhari. C’est vraiment un bloc régional assez fort, ce qui, en fait, renforce un sentiment aussi d’exclusion du jeu politique face à un président qui est perçu, lui, comme représentant les intérêts des musulmans du Nord.

Est-ce que de nombreux Biafrais continuent de rêver à un référendum d’autodétermination et est-ce que ce rêve n’est pas un peu illusoire face à la puissance de l’Etat central ?

En fait, je ne crois pas que beaucoup d’Igbos rêvent à une nouvelle indépendance puisque les Igbos sont d’excellents commerçants et ils ont plus intérêt à avoir un marché commun nigérian de trente-six Etats fédérés avec qui commercer, plutôt que d’avoir une république indépendante qui se retrouverait finalement exclue d’une union douanière. Et finalement, se retirer de cette première économie du continent, les commerçants Igbos n’y ont pas intérêt. Donc je crois qu’on est plutôt dans une illusion. On veut évoquer un passé glorieux pour revendiquer davantage de droits politiques, mais de là à basculer dans l’indépendance, je crois que notamment les milieux commerçants Igbos n’y sont pas du tout favorables.

A l’époque de la guerre du Biafra, la région pétrolifère du delta du fleuve Niger faisait partie du Biafra dit « indépendant ». Mais aujourd’hui, quelle est l’attitude des groupes rebelles du delta ?

Ce qu’il faut voir, c’est que pendant la guerre d’indépendance du Biafra, les populations de la côte où se trouvent les zones pétrolifères dans le delta du fleuve Niger n’étaient pas favorables à l’indépendance, elles. Donc elles ont tout de suite rejoint le camp fédéral et elles se sont plutôt battues contre les Igbos, qui leur en ont d’ailleurs énormément voulu. Donc, aujourd’hui, on va dire contre l’IPOB ou le MASSOB et les mouvements rebelles des zones du delta, il y a un ennemi commun, le pouvoir central, l’Etat fédéral à Abuja. En revanche, il n’y a pas d’agenda politique commun. C’est-à-dire qu’en aucun cas, les populations de la côte, notamment les Ijaws qui sont dominants dans le delta du Niger, ne seraient prêtes à aller se battre avec les Igbos pour une indépendance du Biafra.

Quand on regarde une carte du Nigéria d’aujourd’hui, on ne voit pas le mot Biafra. Pourquoi ?

Quelquefois on fait encore mention du golfe du Biafra. Mais, effectivement, ça réveille de mauvais souvenirs, donc, au sortir de la défaite biafraise en 1970, ça s’est conjugué avec un boom pétrolier, notamment avec la première crise pétrolière de 1973. Et, avec l’argent du pétrole, l’Etat central s’est efforcé, justement, à la fois de reconstruire des régions ravagées par le conflit et vraiment de faire oublier cette histoire du Biafra. Donc, le nom a été soigneusement gommé pour justement essayer de forger une unité nationale, en l’occurrence autour d’une manne pétrolière assez mal gérée, ce qui a été aussi une autre source de conflits, y compris jusqu’à aujourd’hui dans les zones pétrolifères du delta. Même si, encore une fois, ces conflits autour de la production pétrolière ne réunifient pas les populations de la côte avec les Igbos, l’hinterland de l’ancien Biafra.

■  À relire sur RFI : 50 ans après la guerre du Biafra, notre série

Pour le Biafra indépendant, une guerre à la vie, à la mort 1/5
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Publié le 20/11/2020 - Modifié le 20/11/2020 - Par Christophe Boisbouvier

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