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Niger : «La présence de la France est moins visible, mais plus importante»

Les présidents français et nigérien Emmanuel Macron et Mahamadou Issoufou, le 4 juin 2018 à l'Élysée.
Les présidents français et nigérien Emmanuel Macron et Mahamadou Issoufou, le 4 juin 2018 à l'Élysée.
Philippe Wojazer / REUTERS
Le 3 août 2020, le Niger accédait à l'indépendance. Dans les livres d'histoire, le père de l'indépendance est Hamani Diori. Mais il s'en est fallu de peu que ce soit Djibo Bakary, le leader du mouvement nationaliste Sawaba. Quel rôle ont joué alors De Gaulle, Foccart et Houphouët ? L'historien Mamoudou Djibo est enseignant-chercheur à l'Université Abdou Moumouni de Niamey. Il a signé plusieurs ouvrages sur le sujet. En ligne de Niamey, il répond aux questions de Christophe Boisbouvier.

05'02'' - Première diffusion le 03/08/2020

RFI : Pourquoi y a-t-il eu autant de coups d’État dans l’histoire de votre pays, le Niger ?

Mamoudou Djibo : Les raisons internes, c’est que le pays, dès son accession à l’indépendance, a été confié à une équipe choisie non pas par les Nigériens, mais par la France, par le gaullisme triomphant. Aux élections territoriales de 1954, provoquées par la France, [Hamani] Diori, à qui la responsabilité de l’État avait été confiée, a échoué à Zinder. Il a été battu par la liste du Sawaba [(« calme », « sérénité » en langue haoussa), dont le leader était Djibo Bakary]. Donc Diori souffrait d’une certaine absence de légitimité. Son parti a été imposé par la France. Et dès janvier 1960, le régime, le parti s’est proclamé parti État. Donc, en accédant à l’indépendance, c’était un parti État qu’on avait qui a continué avec une dictature civile implacable, puisqu’en 1974, le coup d’État de Seyni Kountché, nous pensons qu’il a été provoqué de l’extérieur puisque nous savons quel était le climat entre Diori et les services français, notamment par rapport à la revendication de Diori pour la revalorisation de l’uranium, ensuite le refus, même l’opposition, de Diori Hamani à ce que la France et Houphouët Boigny [président Côte d’Ivoire] voulaient par rapport à son engagement au côté du Biafra. Diori l’a refusé et Diori a fermé les yeux sur le départ massif de volontaires nigériens dans l’armée fédérale du Nigeria. Tout cela a contribué à créer les conditions d’un coup d’État facile.

Vous dites qu’en 1974, Hamani Diori et les Français ne s’entendent plus beaucoup. Mais en 1960, c’était la grande amitié. Pourquoi les Français, pourquoi les gaullistes « triomphants », comme vous le dites, ont-ils préféré Hamani Diori au mouvement Sawaba de Djibo Bakary ?

Diori [Hamani] était le dauphin de Félix Houphouët-Boigny, son homme à tout faire. Et Diori a pris la position que voulait Houphouët-Boigny à l’occasion du référendum du 28 septembre 1958 où Diori a décidé de voter oui. Alors que le gouvernement de Djibo Bakary a décidé de faire voter non. Et plus grave, c’est qu’on a prêté à Djibo Bakary des velléités d’une fédération avec le Nigeria du Nord, d’une constitution des États-unis d’Afrique avec Kwame Nkrumah, et surtout de communisme. Et Djibo Bakary, dieu ait son âme en paix, m’a confié à l’occasion de recherches pour la thèse qu’à Dakar, le 26 août 1958, quand le général de Gaulle n’a pas réussi à le convaincre de voter oui, le général de Gaulle l’a reçu dans son bureau et dans son avion. Avant de fermer l’avion, il lui a dit de venir et quand il a opposé un non catégorique au vote du oui, de Gaulle lui a dit: « Monsieur le président, que vous votiez oui ou non, l’Aïr n’ira pas à Moscou ». Et dans le contexte de la guerre froide et avec tout ce que le Sahara, tout ce que l’Aïr nigérien regorge comme richesses, on comprend aisément ce que cela signifiait.

L’Uranium n’ira pas à Moscou…

L’uranium et plein d’autres choses. Et au lendemain de la victoire proclamée du oui, le gouvernement de Djibo a été condamné à la démission.

Vous dites que la France du général de Gaulle et de Jacques Foccart [conseiller du général de Gaulle pour les affaires africaines], est à la manœuvre. Mais qu’en est-il de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny ?

En fait, c’était le relai politique régional. Félix Houphouët-Boigny a réussi à faire main basse sur le Niger, à obtenir la défection de la Haute-Volta, l’actuel Burkina Faso, et du Dahomey, l’actuel Bénin, pour les extirper de la fédération du Mali et les amener à constituer ce qu’ils ont appelé le Conseil de l’entente. Pour moi, Félix Houphouët-Boigny a été un acteur aussi déterminant que Jacques Foccart.

Tout cela, c’est l’époque Jacques Foccart. Mais aujourd’hui, 60 ans après, est-ce que la France est toujours aussi influente dans votre pays ?

Je crois qu’elle est même plus influente aujourd’hui que du temps de Jacques Foccart où c’était carrément brutal. Le général de Gaulle a eu l’intelligence d’appliquer la prophétie de François Mitterrand, selon qui sans l’Afrique il n’y aurait pas d’histoire de France au 21è siècle. Il a compris qu’il fallait pour la France se préparer à partir pour mieux rester. Et ces liens sont encore là. La preuve, le récent bras de fer entre l’État du Niger et Areva par rapport à l’uranium. Mais, il y a plein d’autres histoires. Soixante ans après, ces « linkages » se sont plutôt perfectionnés et, comme disent les Anglais, la présence française est devenue « soft ».

 

► À écouter Niger, 60 ans d'indépendance : gestion et gouvernance du pays

 

Elle est moins visible ?

Elle est moins visible, mais plus présente. Moi, je fais partie de ceux qui ont applaudi l’intervention de François Hollande [président de la République française du 2012 à 2017] au Mali. Et je continue à croire que la France peut aider si elle arrête son comportement hypocrite qui a consisté à diviser le Mali en deux avec cette histoire de Kidal, parce que tous les ingrédients qui ont conduit à la crise malienne existent au Niger. Nous partageons la même réalité géopolitique. Mais avant de parler de la France, nous n’avons pas le droit de dédouaner nos élites qui ont pris le relai de la colonisation. Nos élites se sont avérées aussi incompétentes, aussi « pouvoiristes » que le pouvoir colonial. Nos élites doivent s’assumer. Mais après 60 ans d’indépendance, ce n’est pas seulement le Niger, tous nos pays tendent encore la main pour nourrir leur population. Je trouve que c’est une catastrophe. C’est un échec lamentable.

 

► À écouter L'indépendance selon Ousmane

Publié le 06/08/2020 - Modifié le 18/09/2020 - Par Christophe Boisbouvier

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