Rosa Parks assise à l'avant du bus, Montgomery, Alabama, 1956.
Rosa Parks assise à l'avant du bus, Montgomery, Alabama, 1956.
Underwood Archives / Getty
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Eugène Ebodé revisite l'odyssée de Rosa Parks

Dans son nouveau roman « La Rose dans le bus jaune », le camerounais Eugène Ebodé, 51 ans, revient sur le parcours de Rosa Parks, à l’occasion du centenaire de cette figure iconique du mouvement des droits civiques aux États-Unis. Comme l’explique l’auteur dans l’interview qui suit, « La Rose dans le bus jaune » n’est pas une biographie documentaire, mais une « biographie-fiction ».
Par Tirthankar Chanda -

Eugène Ebodé a revisité la vie de son héroïne en la ponctuant d’épisodes imaginés mettant en perspective le geste de défiance qui a fait de Rosa Parks le personnage central du récit de la marche des Afro-Américains vers la liberté et la dignité. Le romancier revient sur les jours fatidiques de l’année 1955 lorsqu’à l’appel d’une jeune femme menue, tout un peuple a rejoint son « odyssée de l’égalité », bravant férocité, intimidations, crachats et intempéries.

RFI : Comment est né votre intérêt pour Rosa Parks ?

 J'ai d'abord été impressionné par le célèbre discours de Martin Luther I have a dream, avant de m’intéresser à l'événement fondateur que fut le boycott des bus ségrégués à Montgomery en 1955. En remontant le cours de l'histoire et en m'arrêtant au point de bascule que constitue le geste de rébellion de Rosa Parks, cette citoyenne ordinaire m'est apparue comme une figure capitale d'un long combat social qui aurait encore pu durer plusieurs siècles. Néanmoins, en lisant la documentation et la littérature sur le sujet et l'extraordinaire mobilisation interraciale qui permit de vaincre « Jim Crow », je me suis demandé qui pouvait bien être le Blanc qui voulait prendre la place de Rosa Parks dans le bus jaune. Lui donner une identité autre que le fait d'être un Blanc a accru ma motivation à écrire ce livre. Et puis, Rosa prétendait dans une interview parue après la sortie de son autobiographie, My story, qu'elle n'avait pas tout dit, ce propos a retenu mon attention.

Peut-on dire que vous avez donc brodé sur l’histoire de la vie de Rosa Parks pour en faire une fiction ?

Ce livre n'est pas qu'un roman. C'est une « bio-fiction », un genre qui mélange à la fois le réel et l'imaginaire. Mais il exige une grande rigueur dans l'exposé des faits et la réduction des anachronismes tout en veillant à ce que les éléments fictionnels soient « vraisemblables » et cohérents avec le mode narratif choisi.

Votre récit laisse penser que Rosa Parks est devenue une figure iconique du mouvement pour les droits civiques malgré elle…

Elle a toujours revendiqué ce point de vue et je n'ai rien trouvé qui puisse la contredire. Son militantisme n'avait rien à voir ni avec l'opportunisme et encore moins le cynisme. C'est aussi pour cette pureté, ce don de soi, que Rosa est devenue une figure iconique.

Vous avez eu des échanges de correspondance avec Rosa Parks. Quel regard portait-elle sur l’évolution du statut social des Noirs dans la société américaine ?

Rosa se gardait de juger, estimant que la vie était complexe et que tout ne répondait pas, dans la vie sociale à une rationalité pure. Les choses auxquelles elle était attachée sont la transmission de la mémoire et la fidélité aux principes moraux. Le bien et le mal sont à distinguer, mais au-dessus, il y a l'amour. Ce sentiment-là était le carburant de sa vie.

On fête cette année le cinquantième anniversaire du discours à Washington de Martin Luther King sur les droits civiques pour les minorités noires aux États-Unis. Croyez-vous qu’avec l’élection à la présidence de Barack Obama la société américaine est entrée dans une ère post-raciale ?

Elle était déjà entrée dans cette ère dès la fin de la guerre de Sécession et l'adoption de trois amendements capitaux : les 13e, 14e et 15e. Ces lois constitutionnelles de 1865,1868 et 1870 ont mis du temps, un siècle très exactement, à se mettre en place, mais le tournant avait déjà eu lieu. Le cerveau social est souvent long à enregistrer des évidences et à corriger des dégâts intolérables. Souvenons-nous que Lyndon Johnson signe les « Civil Rights Act » et « Voting Rights Act » en 1964 et 1965 sous le regard de Martin Luther King Junior. À cette époque-là, King prédit d'ailleurs que dans quarante ans, l'Amérique aura un président noir. Ce visionnaire a vu juste. Mais ceci ne veut pas dire que le racisme est mort et enterré. La Cour suprême vient de prendre une décision qui détricote le « Voting Rights Act » et va réjouir les nostalgiques d'un Sud éternellement régi par la blanchitude. La guerre des races n'est pas achevée, même sous Obama !

Rosa Parks, la « mère » du mouvement des droits civiques

Cette femme noire qui s’est éteinte le 26 octobre 2005, à l’âge de 92 ans, est considérée comme « la mère du mouvement des droits civiques » aux États-Unis. C’est en effet par elle que le scandale est arrivé…

Le 1er décembre 1955, Rosa Parks avait 42 ans lorsque, sur le chemin de retour après une longue journée de travail, cette couturière noire de Montgomery (Alabama) refuse de laisser sa place dans le bus à un Blanc, comme la loi lui en faisait l’obligation. À cette époque, la ségrégation est le lot quotidien des Noirs qui doivent vivre séparément des Blancs, aller dans des écoles séparées, fréquenter uniquement des restaurants tenus par des Noirs, et même s’asseoir dans des places réservées pour les Noirs dans les bus. Rosa paie cher son acte de défiance : elle est jetée en prison, se voit infliger une amende de 14 dollars et perd son emploi.

Membre de l’Association pour l’avancement des gens de couleur (NACCP), elle ne s’avoue pas pour autant vaincue. Soutenue par les autres militants de la cause noire dont un certain Martin Luther King, elle fait appel du jugement inique. À la demande de la NAACP, des milliers de Noirs de Montgomery boycottent pendant 381 jours les bus municipaux et réclament la fin des bus ségrégués. Ce boycott portera ses fruits et se terminera par la victoire juridique des Noirs devant la Cour suprême qui déclarera en 1956 anticonstitutionnelles les lois ségrégationnistes dans les bus. La campagne déclenchée par le refus spontané de Rosa Parks est considérée comme le premier acte du mouvement pour les droits civiques aux États-Unis.

Née en 1913 et disparue en 2005, Rosa Parks aurait eu cent ans cette année. Fille d’un charpentier et d’une institutrice, c’était une femme calme et discrète. Politisée, elle militait au sein de la NAACP pour l’inscription des Noirs sur les listes électorales. Malgré la célébrité qu’elle avait acquise suite à l’événement dans le bus et ses répercussions sur la vie des Noirs à Montgomery, elle dut quitter le Sud pour aller s’installer à Detroit en 1957. Elle y a mené une vie simple avec son mari coiffeur, Raymond, loin de tout triomphalisme. Elle n’a cessé de rappeler jusqu’à la fin de sa vie qu’il y avait un long chemin à parcourir avant que les relations entre les races puissent être normalisées aux États-Unis. La « mère » du mouvement des droits civiques a laissé derrière elle l’Institut Rosa et Raymond Parks pour le développement qu’elle a fondé avec son mari dont le but est d'aider les jeunes démunis de toutes les races à se former à une profession.

À lire aussi :
Nimrod Rosa Parks : ‘Non à la discrimination raciale’, éditions Actes Sud Junior, 2008, 96 pages.
Rosa Parks, Jim Haskins My Story, éditions Puffin, 1992, 188 pages (non traduit en français).

"I HAVE A DREAM"
États-Unis: de l'esclavage à la lutte pour les droits civiques

 

Publié le 27/11/2017 - Modifié le 29/01/2018

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