Le président Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun, supervisant l'indépendance du Cameroun en 1960 et démissionnant en 1982.
Le président Ahmadou Ahidjo, premier président du Cameroun, supervisant l'indépendance du Cameroun en 1960 et démissionnant en 1982.
© Bettmann/CORBIS/Archives Bettmann
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Au Cameroun, la mémoire meurtrie d’une indépendance néocoloniale

Le 1er janvier 1960, le Premier ministre camerounais Ahmadou Ahidjo proclamait l’indépendance du pays. Derrière les chants, la fête et les défilés, c’est un Cameroun en état de guerre qui accédait à la souveraineté internationale. Plusieurs travaux historiques ont dévoilé, au fil de ces dernières années, la façon dont les autorités françaises ont cherché, à l’époque, à accorder l’indépendance pour tenter de marginaliser puis éliminer le mouvement indépendantiste UPC (Union des Populations du Cameroun). Et 60 ans après, l’histoire de cette période reste encore méconnue, en France comme au Cameroun.
Par Laurent Correau -

Avec les journalistes et correspondants du service Afrique

Le jour tombe. Attablé dans son séjour à Yaoundé, Hilarion Mbarga Belinga tire sur sa pipe et grignote un morceau de « bitter-kola », un fruit au goût amer. Les souvenirs qu’évoque cet homme aux cheveux grisonnants, eux, sont plutôt doux. Le 1er janvier 1960, il était encore enfant : « Papa nous a dit de rester tranquilles, que nous allions écouter quelqu’un qui allait parler à la radio. Quand papa parlait, personne ne bougeait ! On était donc là, muets… et j’ai entendu comment Ahidjo a parlé… ». Son ton devient solennel. Il mime le Premier ministre Ahmadou Ahidjo dans son discours de proclamation : « Camerounais, Camerounaises, le Cameroun est libre et indépendant ! » Hilarion Mbarga Belinga se souvient encore des rires de joie de son père.

Ce sont des souvenirs moins agréables qu’évoque Mathieu Njassep, l’ancien secrétaire du chef rebelle Ernest Ouandié : « Je venais de quitter l’école et j’étais dans l’Armée de libération nationale kamerunaise [ALNK, la branche armée de l’Union des populations du Cameroun, le mouvement indépendantiste camerounais, NDLR]. Ce jour-là, il y a eu beaucoup de troubles dans les villes comme Douala et Yaoundé. »

La fête et les violences. L’indépendance du Cameroun, le 1er janvier 1960 est placée sous ce double signe. La France et le pouvoir d’Ahmadou Ahidjo ont voulu composer le masque d’une indépendance festive, solennelle. De nombreux invités ont été conviés. Des réjouissances ont été prévues dans tout le pays pendant trois jours : des défilés, des repas populaires, des compétitions sportives. Mais derrière ce masque, se cachent cependant l’inquiétude et l’insécurité : le 30 décembre, le camp Mboppi à Douala est attaqué par plusieurs centaines d’insurgés qui tuent deux gendarmes européens et à quelques heures de l’indépendance, on assiste à des raids dans les quartiers de Mokolo et de la Briqueterie, au cœur de la capitale Yaoundé. Raids qui donneront lieu à des actions de répression, alors même que les fêtes de l’indépendance battront leur plein dans d’autres quartiers. L’historien Daniel Abwa parle d’ « une proclamation de l’indépendance entre peur et allégresse ».

« Tour de passe-passe »

Ce 1er janvier 1960 n’est en effet pas un aboutissement, mais une étape dans le face-à-face entre la France et ses alliés d’un côté, l’UPC de l’autre. L’Union des populations du Cameroun existe depuis 1948, mais suite à son interdiction, elle est passée à la clandestinité en 1955 et a dû mettre en place une action armée. Une sale guerre commence. Et naît progressivement l’idée de combattre l’UPC en utilisant ses propres mots d’ordres. « En réalité, explique Thomas Deltombe, co-auteur de Kamerun !, le tour de passe-passe de l’administration française à l’époque, c’est d’avoir réussi à retourner l’indépendance contre le peuple camerounais, pour que ''l’indépendance'' se fasse au service des intérêts français ou, en tout cas, ne nuise pas aux intérêts français, notamment aux intérêts économiques et aux intérêts stratégiques de la France en Afrique en général ».

L’UPC sent bien qu’il y a une tentative de récupération de l’idée d’indépendance. Elle réclame un référendum et des élections supervisées par les Nations Unies qui lui permettraient de se présenter. Elle perd cette bataille en mars 1959, devant l’Assemblée générale de l’ONU. Quand arrive la proclamation de janvier 1960, il lui faut prouver que cette indépendance est rejetée par les principaux acteurs de la cause indépendantiste. Elle appelle donc au boycott des cérémonies par la communauté internationale - ce qui sera un échec - et lance une série d’opérations à l’approche des festivités.

Le 1er janvier, le discours de proclamation de l’indépendance lu par Ahmadou Ahidjo a été rédigé par un conseiller français, Paul Audat. Après l’indépendance, ces conseillers restent omniprésents au sein de l’appareil d’État camerounais. Ahidjo, lui, est encadré par l’assistance technique fournie par Paris. Sur le terrain, la guerre contre l’UPC se poursuit. Elle s’accélère même, car avec l’indépendance, la France a pu éloigner l’ONU du terrain camerounais [Le Cameroun était jusqu’à l’indépendance sous tutelle de l’ONU, NDLR] « L’indépendance n’était pas la vraie, commente Mathieu Njassep, parce que la France avait refusé de la remettre à ceux qui s’étaient battus et a choisi celui qui n’avait pas mené la lutte. L’UPC a été écartée de la scène. On a donné l’indépendance à ceux qui n’avaient pas lutté et on leur a donné les armes pour combattre les nationalistes ». L’avocate Alice Nkom résume cette situation d’une formule imagée : « Le général de Gaulle nous a donné la chèvre, mais il gardait la corde bien serrée dans sa main. »

Une mémoire officielle timide ?

L’histoire de cette  guerre de décolonisation du Cameroun est encore méconnue. En dépit (ou à cause) du déchaînement de violence qui a eu lieu sur le terrain. « Il y a eu une répression extrêmement féroce des indépendantistes et de toutes les populations qui étaient suspectées de soutenir les indépendantistes, insiste Thomas Deltombe. Et c’est une guerre qui a été extrêmement meurtrière puisqu’on parle de dizaines de milliers de gens qui ont été tués, massacrés, avec aussi l’utilisation de la torture, une guerre du type de ce qui se passe à la même époque en Algérie. » Les techniques utilisées, explique ce chercheur, sont d’ailleurs celles de la guerre contre-révolutionnaire.

En 2010, des Camerounais décident de s’organiser contre le « silence » entretenu, selon eux, par la France et les autorités camerounaises sur la guerre d'indépendance et sur ses héros.  Ils créent le collectif Mémoire 60. Théophile Nono est l'un des fondateurs de ce collectif. La chape de plomb qui a longtemps entouré cette histoire commence, explique-t-il, à être levée depuis 10 ans, mais de manière encore insuffisante. « La question de l’indépendance n’est pas abordée dans les programmes d’enseignement ou dans les programmes d’histoire comme elle devrait l’être… On dit de manière ouverte que l’UPC a lutté pour l’indépendance… mais on ne dit pas que l’UPC l’a fait à travers des revendications qui l’ont amenée à prendre le terrain de la lutte armée… et que la France a combattu militairement et de manière extrêmement sanglante les héros indépendantistes. Ca ce n’est dit nulle part dans aucun des livres. »

Daniel Um Nyobe, le fils du leader indépendantiste Ruben Um Nyobe tué par l’armée française en septembre 1958, regrette que la mémoire officielle reste encore timide sur le rôle joué par son père dans la lutte pour l’indépendance. Côté camerounais, une loi de 1991 a réhabilité l’ancien maquisard, un monument à son effigie a été érigé en 2007 dans la commune d'Eséka, près de son village natal d’Eog Makon et le président Paul Biya a déclaré en 2010 : « Souvenons-nous qu’avant l’indépendance, certains en avaient rêvé, ont combattu pour l’obtenir et y ont sacrifié leur vie (…) Notre peuple devra leur en être éternellement reconnaissant ». Mais cette reconnaissance reste très lente à venir. « Au niveau institutionnel, se désole Daniel Um Nyobe, on aurait voulu que les choses aillent encore plus vite. Il y a eu une loi de réhabilitation, mais malgré plusieurs demandes, on n’a pas de reconnaissance de la part des gouvernants du fait qu’il a joué un rôle historique ».

Grégoire Owona, secrétaire général adjoint du RDPC (Rassemblement démocratique du peuple camerounais, le parti du président Biya) dément de son côté toute volonté du pouvoir de soustraire les leaders Upcistes Ruben Um Nyobé, Félix Moumié et Ernest Ouandié de la mémoire collective. Il préfère retenir le chemin déjà parcouru : « Les héros de cette indépendance ont été réhabilités par le président Biya. C’est quand même lui qui a signé le décret, on ne peut donc pas accuser le régime de vouloir éteindre ou oublier ces héros » Pas ou peu de monuments ? « Sachez, explique le responsable politique, que tout ne peut pas se faire en un jour et que les choses se feront progressivement. »

Des initiatives individuelles permettent déjà au pays de continuer à avancer sur ce chemin de la mémoire. Comme celle du chanteur Blick Bassy qui a consacré un de ses albums aux héros de l’indépendance. « Je me suis dit, mais comment se fait-il qu’on nous enseigne  qu’Um Nyobe était un terroriste, alors que dans les villages on ne parle de lui que de manière positive et que les gens revendiquent même appartenir à l’UPC qui était son parti politique ? Cela m’a amené à me poser des questions… et ce n’est que plus tard que me sont apparus les mensonges qui m’ont presque mis en colère. » Le titre phare de l’album est intitulé « Mpodol ». Le porte-parole en langue bassa. Le surnom d’Um Nyobé.

« Pendant longtemps, conclut Daniel Um Nyobe, le fils du leader indépendantiste, cette partie de notre histoire a été interdite de séjour dans l’histoire collective du Cameroun. Cette partie-là de l’histoire n’existait pas. Mais je suis convaincu qu’un jour viendra où sa mémoire sera reconnue, où il aura sa place dans l’histoire de notre pays. »

Publié le 10/02/2020 - Modifié le 12/02/2020

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