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Algérie: la France refuse de s’excuser et préfère une commission «Mémoires et Vérité»

Couverture du livre «Un regard calme sur l'Algérie» de l'essayiste  Akram Belkaïd publié aux éditions du Seuil.(Image d'illustration)
Couverture du livre «Un regard calme sur l'Algérie» de l'essayiste Akram Belkaïd publié aux éditions du Seuil.(Image d'illustration)
© capture d'écran/amazon.fr
Pas d'excuses de la France à l'Algérie, mais des actes symboliques forts, comme la création d'une commission « Mémoires et Vérité ». C'est de cette façon qu'Emmanuel Macron espère apaiser le conflit mémoriel sur la guerre d'Algérie et rapprocher les deux pays. Le président français s'inspire du rapport que lui a remis hier mercredi l'historien Benjamin Stora. Mais ces actes symboliques suffiront-ils ? Il y a quelques années, l'essayiste Akram Belkaïd a publié au Seuil « Un regard calme sur l'Algérie ». Aujourd'hui, il écrit dans Le Monde diplomatique et le Quotidien d'Oran. Il répond à Christophe Boisbouvier.

07'19" - Première diffusion le 21/01/2021

RFI : « Il y aura des actes symboliques, mais ni repentance, ni excuses », prévient l’Élysée. Qu’est que vous en pensez ?

Akram Belkaïd : Il n’y a pas de demande officielle d’excuses côté algérien. C’est un sujet qui ressemble à une espèce de serpent de mer. Mais si l’on se place du côté algérien, pour dire la vérité, cela n’a jamais été un leitmotiv politique. C’est brandi de temps à autre, parce qu’on a envie d’embêter Paris, parce qu’on a envie de créer de la tension, mais c’est une revendication qui est très rare. En revanche, ce qui est quelque chose d’assez récurrent, c’est le refus de la réécriture, d’une certaine manière, de l’histoire. C’est-à-dire, d’obliger les Algériens à, finalement, relativiser la portée de leur combat, d’obliger les Algériens à reconnaître des points positifs à la colonisation. Là, pour le coup, les choses se tendent et effectivement, en retour, on peut avoir des réactions un peu plus radicales. Côté algérien, il y a aussi cette idée qu’il ne faudrait pas que des excuses servent à renforcer et à légitimer un régime qui est énormément contesté en ce moment. C’est-à-dire que, dans le scénario parfait, cela pourrait arriver le jour où, en Algérie, on aura un état de droit, on aura une démocratie, on aura des gens au pouvoir qui n’utiliseront pas la question des excuses et de la relation avec la France pour renforcer leur pouvoir. C’est loin d’être le cas aujourd’hui.

C’est-à-dire que, pour le mouvement Hirak, ce n’est pas le bon moment, aujourd’hui, pour présenter des excuses à Alger ?

Cela va peut-être étonner beaucoup d’auditeurs, mais, à bien des égards, la question mémorielle franco-algérienne est plus un sujet franco-français, aujourd’hui, qu’un sujet algérien. L’Algérie est un pays dont la population est jeune, les deux tiers de la population n’ont pas connu la période coloniale. Lorsque monsieur Macron avait qualifié la colonisation de crime contre l’humanité, il était encore candidat à l’époque, on se souvient de la réaction de la classe politique française, à droite, mais aussi chez une partie de la gauche. Donc je vois cela plutôt comme un vrai sujet de politique intérieure française, alors qu’en Algérie, même si la question reste posée, il y a plus de distance.

Tout de même, concrètement, Benjamin Stora propose la création d’une commission « Mémoires et vérité », qui pourrait impulser des initiatives communes entre la France et l’Algérie. On parle, par exemple, de la restitution de biens très symboliques, comme l’épée de l’émir Abd el-Kader ou le canon Bab Merzoug, qui est actuellement en Bretagne…

Qui est à Brest, oui…

Et on parle de la déclassification de toutes les archives d’avant 1970 et de la restitution d’un certain nombre de ces archives à l’Algérie. On parle aussi de la recherche de la sépulture de tous les disparus de la guerre d’Algérie… C’est du concret, est-ce que cela pourrait permettre d’avancer ?

Bien sûr. C’est du concret, mais c’est autant de mesures qui auraient pu figurer dans quelque chose d’un peu plus ambitieux, à mon sens, qui aurait été ce fameux traité d’amitié, qui était prêt à être signé au début des années 2000, sous la présidence de Jacques Chirac, et qui a été abandonné, parce qu’on a eu la très fameuse polémique autour du projet de loi français sur le rôle positif de la colonisation.

Il y a eu quand même, par Emmanuel Macron, la reconnaissance que la France avait tué le pro-FLN Maurice Audin, à Alger, en 1957…

C’est très important, mais cela n’a pas empêché quelques remarques acerbes côté algérien sur « Et les autres ? ». Parce que Maurice Audin, aussi valeureux était-il, beaucoup de gens ont eu cette lecture en Algérie de dire « C’est du sort d’un Européen que monsieur Macron s’est préoccupé ».

Il faut que la France reconnaisse sa responsabilité dans la mort d’Ali Boumendjel ?

Absolument ! Pour le coup, ce serait quelque chose d’important. Et puis que l’on sache un peu ce qui s’est passé pour Larbi Ben M’hidi, par exemple, dont le militaire français Aussaresses avait revendiqué l’assassinat.

L’un des chefs de la bataille d’Alger…

La bataille d’Alger, en soi, est un dossier brûlant. L’usage de la torture, les disparus pendant cette bataille, etc. Là, pour le coup, oui, c’est quelque chose qui pourrait avoir un impact assez important, côté algérien. Vous parliez tout à l’heure des archives. Il est évident qu’il y a un fantasme absolu, en Algérie, à propos de ces archives. Certains sont persuadés que la France détient encore des secrets inavouables concernant des trahisons, sur des gens qui auraient servi les intérêts de la France en étant au FLN… Là aussi, il faut l’ouverture des archives et leur accès réciproque, parce que très peu de chercheurs algériens ont accès à leurs propres archives, en Algérie. A tel point que certains préfèrent qu’elles restent encore en France, de peur qu’elles ne soient altérées ou mises sous le boisseau.

Et ce traité de réconciliation et d’amitié, est-ce qu’il pourrait être signé l’année prochaine, à l’occasion du 60e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie ?

C’est toute la question. Le problème étant, aujourd’hui, presque le vide politique de l’autre côté de la Méditerranée. On est tout de même dans une situation de crise politique importante, en Algérie, avec un président malade, avec une contestation qui n’attend que le retour à des conditions sanitaires normales pour reprendre la rue, pour manifester… Est-ce que les Français auront un interlocuteur qui aura toute la légitimité pour signer un tel accord mémoriel ? Je ne le sais pas. Je remarque, par exemple, qu’on espérait aussi avoir les propositions algériennes et pas seulement celles de monsieur Stora. Donc qu’est-ce qui se passe côté algérien, où est-ce que cela en est ?

 

Un regard calme sur l'Algérie, Akram Belkaïd, éditions du Seuil

 

Publié le 28/01/2021 - Modifié le 05/02/2021 - Par Christophe Boisbouvier

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