Alex Aung Khant manifestant le 9 février 2021 au carrefour de Hledan, dans l'arrondissement de Kamaryut, à Rangoun.
Alex Aung Khant manifestant le 9 février 2021 au carrefour de Hledan, dans l'arrondissement de Kamaryut, à Rangoun.
© Archives personnelles de Alex Aung Khant
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Birmanie : « On n’a pas encore vu d’action concrète de la communauté internationale »

Le mardi 11 mai 2021, cela fait 100 jours que les militaires ont repris le pouvoir par la force en Birmanie, et qu’ils répriment très violemment les manifestants qui sortent dans les rues pour protester : en trois mois près de 800 civils ont été tués et au moins 3 800 personnes arrêtées. Alex Aung Khant est un activiste birman de 27 ans, membre de la Ligue nationale pour la démocratie (LND), le parti d'Aung San Suu Kyi, dont il est le petit-neveu. Aujourd’hui réfugié en France, il craint que son pays ne se dirige vers une guerre civile.
Par Christophe Paget -

RFI : Pourquoi avez-vous quitté la Birmanie pour vous réfugier en France ? Vous vous sentiez visé parce que vous étiez de la famille d’Aung San Suu Kyi ?

Alex Aung Khant : Exactement. Mais pas seulement : je suis aussi un membre de la LND, je m’occupe de la partie « recherche », et j’ai beaucoup aidé pendant les élections de novembre 2020. Et ce coup d’État, c’est vraiment parce que les militaires ne peuvent pas accepter les résultats.

Le coup d’État s’est passé le 1er février à trois heures du matin, à trois heures et demie j’étais parti de chez moi. J’ai fui parce que je savais qu’il y avait des gens qui allaient venir me chercher. J’ai des preuves qu’ils sont venus chez moi deux jours après mon départ… J’y suis aussi retourné pour faire ma valise, et c’est le jour qu’ils ont choisi pour tuer 20 personnes devant chez moi. Mon arrondissement à Rangoun est très connu, c’est devenu l’épicentre de la violence des soldats.

Je n’avais plus le choix, c’était une question de sécurité. Les militaires arrêtent tout le monde, ils torturent les gens. Aujourd’hui il y a beaucoup de réfugiés près des frontières avec la Thaïlande, mais en ce qui me concerne, ce n’était pas très sûr ; et puis comme je parle français, et qu’on a besoin que l’Union européenne agisse, j’ai décidé d’aller en France.

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Comment jugez-vous la réponse de la France, et plus largement de la communauté internationale, par-rapport au coup d’État et à la répression des manifestants par la junte ?

D’abord, les Français ne sont pas si loin de la Birmanie : c’est la plus grande communauté d’expatriés occidentale dans le pays. Même les Anglais, notre ancienne colonie, sont moins nombreux que les Français. Il y a beaucoup d’entreprises, de bureaux français en Birmanie, et d’investisseurs comme EDF, JCDecaux et, sûrement, Total. Par-rapport au coup d’État, je pense que la France, et surtout Emmanuel Macron, a bien réagi. Il a même tweeté en birman, ça a été très bien accueilli par notre peuple. Par contre on n’a pas encore vu d’actions concrètes dont nous avons besoin dans cette situation.

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Depuis le début, on a demandé une action du Conseil de sécurité de l’ONU. Mais on comprend bien que l’ONU et surtout le Conseil de sécurité sont contrôlés par les veto de la Chine et de la Russie. Et donc on n’attend pas grand-chose d’eux. Par contre, la deuxième étape commence avec des actions concrètes diplomatiques : d’abord, nous avons besoin de la reconnaissance du gouvernement en exil, qui est le gouvernent élu en novembre 2020, et d’une non-reconnaissance du gouvernement militaire. Si on donne vraiment une reconnaisse officielle et légitime au gouvernement en exil, on peut peut-être ensuite demander des aides de l’ONU pour la sécurité – ça s’appelle un « R2P », responsabilité de protéger, et demander une intervention militaire pour que les militaires en Birmanie arrêtent de tuer les gens. Mais cela ne dépend pas du Conseil de sécurité, plutôt de l’Assemblée générale, parce que ce doit être une demande du gouvernement officiel de la Birmanie – et pour cela, il faut donc qu’il soit d’abord reconnu.

Pour ce qui est des sanctions, lorsqu’on en parle, cela reste souvent « à l’ancienne » : assez généraliste. Mais là, on veut vraiment des attaques très stratégiques et très précises pour couper la junte de tous ses moyens d’obtenir de l’argent, pour qu’elle n’ait plus les moyens de soutenir l’armée. Parce que l’armée en Birmanie, c’est entre 500 et 600 000 soldats, environ 1% de notre population, qui doit être payée. Couper ses financements, ça commence bien sûr avec les investisseurs français comme Total. Je suis sûr que vous avez vu les articles sur Total : ils montrent qu’une seule compagnie, un seul investisseur donne déjà beaucoup de finances.

Comment vous voyez l’avenir pour le pays ?

Je ne suis pas si optimiste. L’armée ne donne pas à la résistance des moyens de négocier. Donc ils n’ont pas d’autre choix que de chercher une résistance armée. Ces gens, ils ont passé tous les mois de février et mars comme des manifestants pacifiques – on est un pays bouddhiste, il ne faut pas l’oublier. Et l’armée nous tue dans la rue devant tout le monde... Ce n’est pas du tout l’option qu’on veut, mais c’est à cause du manque d’options qu’on est obligés d’aller dans cette direction.

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J’ai peur que la situation en Birmanie ne devienne pire qu’en Syrie, parce que tous les ingrédients sont déjà là : on a beaucoup de problèmes de drogue, de corruption, de marché noir, plusieurs armées ethniques qui ne sont pas guidées non plus… Tous nos leaders, notamment Aung San Suu Kyi, ont été arrêtés, et donc on manque vraiment de leadership pour guider le pays. Les militaires ont déjà montré qu’ils n’écoutaient personne, même pas la Chine ou la Russie, et qu’ils vont faire ce qu’ils veulent, parce que ce sont eux les plus puissants en Birmanie. Donc j’ai peur que la situation n’empire, et que cela devienne un pays avec des traumatismes pour des générations… 

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Est-ce que vous avez des nouvelles de votre grand-tante Aung San Suu Kyi ?

Récemment, elle a eu le droit de parler avec son avocat. Malheureusement, les militaires ont coupé la vidéo, donc ce n’était que de l’audio : on ne peut donc pas confirmer son état de santé, on ne sait même pas si c’est sa propre voix… Son fils qui est à Londres (mon cousin, avec lequel je suis en contact) a essayé de la contacter depuis l’ambassade au mois d’avril : il n’a pas eu de réponse non plus. Donc personne ne connaît l’état de cette dame, qui est quand même assez vieille, elle va avoir 76 ans cette année. On ne connait pas non plus l’état d’autres personnes qui ont été faites prisonniers de l’armée – il y en a eu plus de 5 000 depuis le début du coup d’État.

Auparavant, lorsqu’Aung San Suu Kyi avait été assignée à résidence, elle avait le droit de voir régulièrement son médecin. Cette fois, même son médecin a été arrêté. Elle reste enfermée, elle ne sait pas ce qui se passe dans la réalité. Peut-être que l’armée lui a donné de fausses informations – qu’ils auraient tué beaucoup plus de personnes que dans les faits, ou que les gens ont accepté le coup d’État, qu’ils ne sont pas content d’elle… Cela reste toujours très ouvert à la manipulation des militaires.

Publié le 18/05/2021 - Modifié le 21/05/2021

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