Dominique Strauss-Kahn
Dominique Strauss-Kahn à Toulouse en 2007.
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« Mener une politique de croissance durable »

À quelques heures de la réunion du G7 à Washington sur la crise financière mondiale, Dominique Strauss-Kahn, le directeur général du Fonds monétaire international (FMI), répond aux questions de RFI. L’ancien ministre français de l’Économie explique les grands axes de sa politique en faveur des pays en développement alors que sévit une forte hausse mondiale des produits alimentaires. Par David Baché.
Par David Baché -

RFI : L’inflation des prix alimentaires touche les pays en développement plus tragiquement qu’ailleurs. Quels mécanismes recommandez-vous pour en limiter les effets ?

Dominique Strauss-Kahn : Il y a deux effets à cette augmentation très rapide des prix alimentaires. Il y a un effet de long terme, qui vient de ce qu’il y a des pays émergents qui ont des revenus qui augmentent. Cela améliore les repas quotidiens de tous ceux qui y habitent, et ça c’est une bonne chose. Mais évidemment, ça augmente la demande, et en augmentant la demande, ça augmente les prix. La seule réponse à ça évidemment, c’est d’augmenter les surfaces agricoles, et surtout d’augmenter la productivité sur les surfaces agricoles. Ce qui est possible. Il a des exemples nombreux, le Malawi par exemple en Afrique où la production agricole a considérablement augmenté, presque plus que doublé en presque deux ans grâce à l’utilisation d’un certain nombre de techniques. Et je crois que de ce point de vue là, on sous-estime beaucoup la capacité à augmenter la production. Cela c’est le long terme, il faut du temps bien évidemment.

À plus court terme, il faut absolument prendre des mesures parce que l’augmentation des prix peut être dramatique pour les populations. Il y a déjà eu des exemples d’émeutes dans les pays en Afrique, par exemple au Burkina Faso, il y a de ça deux mois environ. Et le FMI a fait des  recommandations à un certain nombre de pays, notamment de subventions vers les parties les plus pauvres de la population. Nous préférons des subventions à des solutions qui consistent à démanteler le système douanier, le système fiscal, parce qu’ensuite c’est très compliqué pour le reconstituer. Donc il vaut mieux le laisser en l’état, mais venir directement aider ceux qui en ont le plus besoin. Et nous avons un certain nombre de ressources et de programmes qui nous permettent d’aider les pays qui ont besoin de ressources pour pouvoir passer un cap difficile.

RFI : Vous êtes donc opposé à toute mesure d’assouplissement fiscal ?

DSK : Non, et certaines ont été prises. J’évoquais le Burkina Faso il y a un instant. Le Burkina Faso a baissé une partie des droits de douane sur un certain nombre de produits. Ce n’est pas la mesure que personnellement, je préfère. Je pense que c’est plus efficace de venir directement en aide aux populations comme, par exemple, les Sénégalais l’ont fait. Vous savez, il faut sortir de l’idée que le FMI a une solution, une taille pour tout le monde, une taille qui va à tout le monde. On lui a beaucoup reproché d’avoir une sorte de modèle, le même qu’on appliquait partout, en Asie, en Afrique, en Amérique Latine.

Cette époque, elle est derrière nous. Il faut tenir compte des réalités locales, historiques, politiques, culturelles, et ça peut conduire à des solutions différentes selon les pays. On peut avoir une préférence dans les solutions, mais dans certains cas, il faut se rendre à l’évidence que telle solution, même si ce n’est pas celle qu’on préfère, c’est quand même celle qu’il vaut mieux appliquer parce c’est peut-être la seule qu’on peut mettre en œuvre.

RFI : C’est un bouleversement du dogme économique du FMI ?

DSK : Vous savez, la mission du FMI, elle est simple : c’est assurer la stabilité financière. Et donc, ce que je crois, c’est qu’il faut remplir cette mission. Elle est essentielle pour le monde, c’est une sorte de bien public mondial que de donner cette stabilité financière. Mais donner une stabilité financière, ça ne veut pas dire obligatoirement utiliser des recettes ultra libérales comme ça a pu être parfois le cas dans le passé. On doit assurer la stabilité financière, on doit avoir une saine gestion des finances publiques. On doit avoir une dette qui est soutenable, on ne doit pas s’embarquer dans des politiques économiques abracadabrantes. Mais ça ne veut pas dire que pour autant, on soit obligés de mener une politique économique idéologique. Il faut être pragmatique, adapter sa politique aux besoins du pays.

RFI : Est-ce qu’une injection d’argent en Afrique est prévue ? Et si oui, sous quelle forme, à quelle échéance ?

DSK : Alors, il y a continuellement des flux d’aide qui vont en direction de l’Afrique. Il se trouve que le G7 se réunit ce vendredi à Washington, le FMI y participera. Et que, une des questions que Gordon Brown, le Premier ministre britannique, a souhaité faire mettre à l’ordre du jour, c’est justement ce rassemblement des aides possibles pour venir à l’appui, au soutien des pays notamment africains, pas seulement (il y a d’autres pays pauvres malheureusement que les pays africains), qui sont particulièrement touchés par cette crise des prix alimentaires. Et donc, nous allons discuter, pas seulement de cela, mais tout spécialement de cette question de la convergence des forces et des appuis financiers qui peuvent être donnés à ces pays.

RFI : En demandant aux pays africains de mener des politiques de durcissement budgétaire, est-ce que vous ne craignez pas de freiner les investissements nationaux dans ces pays, et dans le même temps, de ralentir leur développement social ?

DSK : Le problème n’est pas de demander aux pays africains de durcir leur politique budgétaire, mais de mener une politique budgétaire qui soit soutenable. Si non, qu’est-ce qui se passe ?...

RFI : Mais le terme de durcissement a été employé dans les différents rapports publiés par le FMI…

DSK : Oui, vous avez raison. Quand la politique budgétaire qui est menée est trop laxiste, nous demandons de la durcir. Mais ce n’est pas la durcir pour le principe de la durcir. C’est parce qu’une politique budgétaire trop laxiste, ça conduit dans deux ans, dans trois ans, à un dérapage, et au fait que ce qu’on a dû lancer par exemple dans le domaine de l’éducation, de la santé, il faut tout simplement l’abandonner parce qu’on n’a plus les moyens de tenir. Il faut être sur des sentiers qu’on arrive à tenir à long terme. C’est ce qu’on appelle finalement « la croissance soutenable ». Elle doit être soutenable d’un point de vue écologique, c’est souvent là qu’est venu le terme de « croissance durable ». Mais il n’y a pas que cette durabilité là qui est en cause, il y a aussi la « soutenabilité » ou la durabilité du point de vue des ressources financières. Donc quand dans des pays, il y a eu des politiques trop laxistes où on dépensait trop, plus qu’on en avait, on demande effectivement d’avoir plus de rigueur dans ces finances publiques. Mais il y a d’autres pays dans lesquels des efforts considérables ont été faits pour améliorer les finances publiques qui, aujourd’hui, ont la possibilité d’avoir des politiques budgétaires plus allantes. Il n’y a encore une fois pas de recette automatique pour chacun. Ça dépend des cas. Mais ce qu’il faut avoir à l’esprit, c’est que lorsque le FMI demande à un pays de faire plus attention qu’il ne le fait à ses finances publiques, ce n’est pas pour une raison de doctrine, en tout cas moi je ne le veux pas, c’est tout simplement parce qu’il faut assurer que dans un an, dans cinq, dans dix ans, que ce qui a été commencé pourra continuer. Sinon, on se retrouve avec ce dont on a malheureusement beaucoup trop d’exemples, c’est-à-dire des investissements considérables qui ont été faits dans un domaine, parfois c’est touristique, parfois c’est industriel, parfois c’est agricole, et puis qui, quelques années après rouillent et ne produisent aucun résultat parce que l’environnement économique dans lequel on se retrouve s’est dégradé, et que du coup, ce qui avait été imaginé il y a quelques années ne peut pas se réaliser. Il faut garantir le long terme dans l’investissement.

RFI : Sur les dons accordés à la Côte d’Ivoire qui lui permettront d’en finir avec sa dette, est-ce que ça signifie que le FMI envisage à présent de nouveaux prêts ? Et si oui, pour quand ?

DSK : Oui, il est tout à fait concevable que nous relancions un programme avec la Côte d’Ivoire. Il y avait un certain nombre de contraintes qu’il fallait que le gouvernement ivoirien puisse satisfaire, sur lequel il s’est engagé et qui avance. Et donc, la Côte d’Ivoire et le Fonds sont en train de renouer des liens qui permettront normalement au Fonds d’apporter son soutien à la politique économique ivoirienne.

RFI : En ce qui concerne le Togo, qu’en est-il des aides du FMI à Lomé ? Est-ce que la situation politique dans le pays vous paraît à présent propice à un retour du FMI et de la Banque mondiale dans le pays ?

DSK : Oui, il ya eu un certain nombre de difficultés importantes. C’est arrivé avec d’autres pays que le Togo. Moi, je crois qu’il serait très dommage qu’un certain nombre de pays restent à l’écart du mouvement d’ensemble. J’ai rencontré il y a un mois et demi le président du Togo. Nous avons discuté de cette question. Et je pense que nous sommes en bonne voie de pouvoir retrouver un peu partout en Afrique, et en particulier dans l’Afrique de l’Ouest. Les conseils du Fonds ne doivent pas être systématiquement des conseils de restrictions et de rigueur, mais des conseils de bonne gestion pour que ces pays bénéficient de ce à quoi ils ont droit, et leur population ont droit, c’est-à-dire une croissance économique qui permette en fin de compte de réduire la pauvreté.

Propos recueillis par David Baché

Publié le 04/10/2016 - Modifié le 04/10/2016

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