#Français général

A LIRE. La féminisation de la langue : point de vue.

Cheffe, auteure, sapeuse-pompière… Les pouvoirs publics cherchent à "féminiser la langue" pour donner plus de visibilité aux femmes. Vous pouvez consulter le document de référence, Femme, j'écris ton nom (1999) ici : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/994001174.pdf ; ou le Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe là : http://haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/hcefh__guide_pratique_com_sans_stereo-_vf-_2015_11_05.pdf. Selon vous, cette féminisation de la langue est-elle un bon moyen pour réduire les inégalités entre les hommes et les femmes ? Piera, traductrice, nous répond avec une plume enlevée et acide.

La féminisation de la langue est-elle un bon moyen de réduire les inégalités entre les hommes et les femmes ?

 

            La féminisation de la langue française serait une façon de réduire les inégalités entre les hommes et les femmes. Appeler une chatte une chatte, ou une sage-femme une maïeuticienne, permettrait de faire évoluer les mentalités de façon inconsciente pour ne plus associer sexe biologique et fonction sociale. Il conviendrait même d’indiquer que le féminin n’est pas contenu dans le masculin, mais bien que les deux genres grammaticaux sont au coude-à-coude pour prétendre à l’accord grammatical, dans l’optique d’un rappel langagier permanent de l’égalité entre les sexes.

            Menons tout d’abord une petite expérience empirique : pensons-nous vraiment à un homme quand nous disons « ministre » ou « chef d’état » ? Après quelques secondes de réflexion, observons la photographie des dirigeants réunis pour l’ouverture de la COP 21 : outre un attrait singulier pour les couleurs ternes, il semble difficile de nier que les principaux dirigeants mondiaux soient surtout des hommes. On peut donc envisager de faire une percée dans le monde masculin très strict du costard-cravate noir (ou gris) en introduisant une Madame la présidente Dilma Roussef en tailleur rouge, ou une Madame la ministre Ségolène Royal dans un durable costume vert. Il demeure cependant difficile d’imaginer qu’un « e » supplémentaire dans un texte français vienne renverser cette polyglotte assemblée majoritairement pourvue de testicules[1]. Nos habitudes langagières peuvent-elles vraiment précipiter des changements sociaux ? La poule (féminin) est-elle apparue avant l’œuf (masculin) ?

            Il est compréhensible que la dominante masculine ait eu l’heur de plaire pour certains noms de corps de métier – il y a (eu) somme toute peu de forgeronnes, de mécaniciennes ou de maçonnes. Mais à une heure où l’émancipation féminine permet aux femmes françaises de prétendre à presque tous les emplois, on peut effectivement souhaiter des variations féminines pour ne pas laisser d’honnêtes travailleuses dépourvues de dénominations sociales. Sans toutefois reléguer dans l’ombre l’homme de ménage, qui a dû conquérir sa place à la force du plumeau.

            La question s’avère néanmoins plus complexe lorsque la forme féminine ne s’entend pas. Faut-il préférer une auteure à une auteur, pour vraiment enfoncer le clou (Ou tourner la vis ?) ? Et Madame la ministre à Monsieur le ministre, pour effacer toute ambiguïté ? Puisque l’étymologie de « ministre » renvoie à minister (« serviteur » en latin), il serait possible d’être plus inventif et de proposer une variante à étymon cohérent, en se basant par exemple sur magister (« maître »), ce qui nous donnerait « ministresse ». Tant qu’à s’amuser avec la langue, autant lui faire des pieds-de-nez.

            Mais il convient de ne pas mettre la charrue avant les bœufs (ou le soc avant les vaches) et de se demander s’il y a vraiment lieu de jouer à la petite chimiste avec la langue. Après tout, nos distinctions genrées ne datent pas d’hier. Une convention a décidé, il y a quelques milliers d’années,  que le monde serait divisé en catégories sexuées, mais de nos jours, nous n’en parlons pas sérieusement : on ne pense pas vraiment que la lune qui se couche soit une femme qui s’étend. Certes, l’impact de la langue sur nos itinéraires mentaux est indéniable. Mais les cadres qui ont initialement constitué notre langue ne sont plus valides, nous les utilisons par consensus. Alors demandons-nous plutôt « quelles catégories grammaticales continuent d’informer notre pensée et lesquelles ont perdu leur actualité ?[2] »

 

[1]     Qui est, soit dit en passant, un mot féminin, également utilisé pour désigner l’appareil reproducteur féminin jusqu’à ce que le 18e siècle n’invente l’ovaire... mot masculin.

[2]     ORTEGA Y GASSET, José, Misère et splendeur de la traduction, Belles Lettres, traduction de François Géal, 2013 [1937], p. 54.

5
Moyenne : 5 (2 votes)

Publié le 01/02/2016 - Modifié le 01/02/2016

1 commentaire
Portrait de Yves
Il y a 3 années 7 mois
Yves Loiseau
Féminiser les noms de métiers est une bonne idée dès lors que cela est fait intelligemment (je préfère pour ma part les "autrices" aux "auteures") et que les thuriféraires de la féminisation vont au bout de leurs convictions (quand on veut être "professeure" il faut aussi accepter être "maitresse de conférences"). Plus gênant (mais c'est un autre débat) est, sous prétexte d'égalité, l'alternance que certains/certaines veulent imposer dans leurs discours. S'ils/elles y parviennent à l'écrit, cette facétie trouve quelques limites dans un discours oral. Même à l'écrit, si le discours dépasse quelques paragraphes, l'alternance est difficilement soutenable et elle produit des horreurs quand l'auteur/l'autrice, déterminé(e) et courageux(euse) mais néanmoins amateur/amatrice des belles choses, cherche à étoffer son discours.

Pour commenter ce contenu, veuillez vous connecter avec votre compte RFI Savoirs.

Se connecter

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias