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Patrick Youssef (CICR): «C'est un appel du cœur, de voir les guerres se confiner»

Patrick Youssef (CICR): «C'est un appel du cœur, de voir les guerres se confiner»
Patrick Youssef (CICR): «C'est un appel du cœur, de voir les guerres se confiner»
Ludovic Marin/AFP
« Face au coronavirus, je lance un appel de cœur pour voir toutes les guerres confinées », déclare à RFI le directeur Afrique du Comité International de la Croix Rouge (CICR). Depuis Genève, Patrick Youssef est en contact en Afrique avec plusieurs gouvernements et plusieurs groupes armés pour les convaincre de cesser le feu. Au Cameroun anglophone, un groupe séparatiste a déjà entendu cet appel. Mais les autorités camerounaises tardent à répondre.

05'06" - Première diffusion le 06/04/2020

RFI : Y a-t-il sur le continent africain des gens qui sont plus vulnérables que d’autres ?

Patrick Youssef : Certainement, des dizaines de millions de personnes sont déplacées dans toute l’Afrique. Elles vivent dans des camps surpeuplés et n’ont certainement qu’un accès très limité aux soins médicaux, à l’eau potable, aux installations sanitaires, particulièrement au Burkina Faso, au Soudan du Sud. Il y a les populations réfugiées en Somalie. Il y a certainement les Grands Lacs en RDC et ailleurs, en Centrafrique. Si nous prenons l’exemple de la Libye, le conflit armé aujourd’hui à Tripoli paralyse la situation générale à tous les niveaux.

Vous pensez peut-être aussi au nord du Mali ?

C’est clairement l’épicentre de la crise du Sahel aujourd’hui, avec le Burkina Faso. La proportion de la population ayant accès par exemple à l’eau potable est en moyenne de 50 % et encore moins dans les zones rurales. Selon l’OMS [Organisation mondiale de la santé], l’accès aux soins va être encore plus compliqué. 90 % des structures sanitaires au nord du Mali, à savoir à Gao, à Kidal, à Mopti, à Tombouctou et à Ménaka, sont fermées carrément ou partiellement, ou complètement détruites.

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Quelle est la solution la plus urgente, n’est-ce pas un cessez-le-feu entre tous ces belligérants ?

Certainement, la proposition que M. le secrétaire général des Nations unies [António Guterres] et notre président Peter Maurer ont soulignée va diminuer la propagation de ce virus. Effectivement, il faudrait donner l’accès aux acteurs sanitaires pour faire leur travail et surtout protéger les acteurs de santé pour faire leur travail. Effectivement, le défi numéro un, c’est l’accès et c’est donner protection et moyens à ceux qui peuvent assurer un suivi, mais aussi un traitement des cas si cela s’avère possible sur le continent africain.

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Mais pour l’instant, cet appel au cessez-le-feu n’a pas l’air très suivi sur le continent africain ?

Certainement, les groupes armés aujourd’hui regardent leurs intérêts, s’intéressent bien sûr à leur action militaire. Il faut doubler les efforts pour dialoguer avec ces groupes armés. Donc, nous continuons effectivement à rappeler qu’il faut avoir des limites dans des temps de guerre, à savoir protéger les personnes vulnérables. Le droit humanitaire international doit être rappelé à tous les porteurs d’armes, parce que c’est de cette façon que la protection des personnes qui ont choisi de ne pas faire partie de ce conflit armé sera assurée. Donc l’octroi du soutien médical sera certainement plus facilité.

Et vous qui avez beaucoup de relations avec beaucoup de groupes armés, par exemple au Sahel et au Cameroun. Est-ce que vous sentez que certains d’entre eux sont prêts à cesser le feu, au moins le temps de la pandémie ?

Je pense qu’on va devoir encore plus renforcer cet aspect de notre travail. En tant que Comité international de la Croix-Rouge qui travaillons avec les acteurs locaux, à savoir ceux et celles qui sont sur la ligne de front, et là, je parle des sociétés nationales, des organisations de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge dans les différents pays dans lesquels nous travaillons, cet aspect de notre travail est aujourd’hui accentué. Le dialogue est maintenu là où on a l’occasion. Sinon, on demande à avoir ce dialogue avec tous les porteurs d’armes, qu’ils soient étatiques ou non étatiques, pour passer les messages à tous les niveaux.

Et y a-t-il des pays sur le continent où vous avez l’espoir d’un cessez-le-feu ?

Je n’ai pas cette information. Je ne pourrais pas sortir ma boule de cristal. J’aimerais rappeler, en tant que Croix-Rouge, la nécessité de suivre ce que nous indique le droit humanitaire international. Les conventions de Genève ne cessent pas de s’appliquer aujourd’hui à cause de cette crise, bien au contraire. Si les porteurs d’armes respectent les principes d’humanité, les principes de neutralité, d’impartialité des acteurs humanitaires, du personnel médical et des soignants, ils pourront évidemment contribuer à contenir ce virus.

Au Cameroun anglophone, l’un des trois groupes séparatistes se dit prêt à respecter un cessez-le-feu à condition que l’armée camerounaise en fasse de même. Mais pour l’instant, il n'y a pas de réaction du côté de Yaoundé. Qu'en pensez-vous ?

C’est certainement un appel qu’on prend très au sérieux. Le CICR est présent à Buéa et à Bamenda, avec des structures qui continuent à aider les populations, à assister ceux et celles qui sont déplacés et à soutenir les structures de santé. Nous apprécions ces appels qui vont clairement favoriser un travail humanitaire sécurisé, neutre et impartial. Et on espère effectivement que ces mesures d’apaisement pourront être poursuivies par les acteurs étatiques, par les médiateurs et certainement par les groupements armés, pour qu’on puisse assurer un suivi médical et sanitaire de la manière la plus convenable possible.

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Et de ce point de vue, qu’attendez-vous des autorités camerounaises ?

Nous attendons certainement une volonté de collaborer, une ouverture, non seulement des autorités camerounaises, mais de toutes les autorités aujourd’hui sur le continent africain qui font face aux effets néfastes des conflits armés. C’est certainement un appel de cœur que tout le monde, aujourd’hui, lance pour voir les guerres confinées. C’est effectivement une opportunité qu’on doit collectivement saisir, y compris les États, pour une meilleure prise en charge sanitaire.

Publicado el 20/04/2020 - Modificado el 20/04/2020 - Por autor

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