Des réfugiés Rohingya de Birmanie, en 2018.
Des réfugiés Rohingya de Birmanie, en 2018.
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Covid-19: quel impact sur les zones de conflits?

La pandémie de coronavirus en cours a déjà des conséquences considérables et multiples sur l’ensemble de la planète. Alors que les pays tentent de s’organiser pour faire face, que se passe-t-il dans les zones de conflits ? Comment la crise sanitaire mondiale s’exprime-t-elle dans les pays en guerre et quelles peuvent en être les conséquences ? État des lieux en zones de crise.
Por Arnaud Jouve -

En pleine crise sanitaire mondiale, le 26 mars dernier, le directeur général du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Robert Mardini, lançait un appel d’urgence pour venir en aide aux populations des pays en guerre face au coronavirus. « Les pays en guerre ne doivent pas être oubliés », déclarait-il au journal français Le Monde, soulignant non seulement la nécessité d’agir au plus vite pour lutter contre les effets dévastateurs du coronavirus sur ces populations particulièrement vulnérable, mais aussi pour alerter sur les répercussions mondiales que cela pourrait avoir.

Cette préoccupation est partagée par le centre d’analyse Crisis Group, dans la préface de l’un de leurs derniers rapports intitulé « Covid-19 et conflits : sept tendances à surveiller », qui se dit « particulièrement préoccupé par les convergences entre les enjeux de santé mondiale et les guerres ou les situations politiques qui pourraient donner lieu à de nouvelles crises ou exacerber les crises existantes ».

Le 27 mars, lors d’un point de presse virtuel depuis New York, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, déclarait : « La furie avec laquelle s’abat le virus montre bien que se faire la guerre est une folie. C’est la raison pour laquelle j’appelle aujourd’hui à un cessez-le-feu immédiat, partout dans le monde. »

Après un bombardement dans la province d'Idlib en Syrie en mai 2019. I Abdulaziz Ketaz / AF

Après un bombardement dans la province d'Idlib en Syrie en mai 2019. I Abdulaziz Ketaz / AFP

L’offre sanitaire défaillante des zones de conflits

Sur les terrains de guerre dévastés et dans les zones de crises, où des troubles se sont prolongés, les systèmes de santé ne fonctionnent plus ou sont considérablement affaiblis et donc peu aptes à faire face au coronavirus.

Sur toutes ces zones, l’offre sanitaire est déjà défaillante et extrêmement réduite quand elle existe encore. Au Yémen par exemple, d’après le CICR, après cinq ans de guerre, dans un pays où 24 millions de personnes ont besoin d’une aide humanitaire, 50 % des structures de santé ne sont pas fonctionnelles car leur personnel ne peut pas se rendre sur place et ne reçoit plus de salaire. Même situation en Syrie, où la moitié des hôpitaux et des centres pour femmes et enfants ne fonctionnaient déjà plus avant la pandémie, alors que les bombardements continuent, notamment à Idleb, dans le nord du pays.

Que l’on parle de l’Afghanistan, de la Somalie ou du Sahel, chaque zone de crise est confrontée à des problèmes de réponses sanitaires souvent aggravées par de multiples facteurs qui peuvent être aussi bien dus à la mauvaise gestion des crises, à la corruption, que du fait des sanctions internationales.

Dans son dernier rapport, Crisis Group cite plusieurs cas :

  • l’Iran, sévèrement touché tout en étant victime des sanctions imposées par les États-Unis
  • le Venezuela, du fait de l’affrontement entre le gouvernement chaviste et l’opposition qui a mis en difficulté tout le système sanitaire
  • Gaza, en Palestine, où les systèmes de santé affaiblis par des années de blocus peinent à se doter de matériel et à s’organiser.
  • C’est aussi le cas en Libye, où le gouvernement de Tripoli, reconnu par l’ONU, s’est engagé à consacrer environ 350 millions de dollars pour lutter contre les impacts du Covid-19, alors que, comme le précise l’étude, il est difficile de savoir à quoi servira cette somme, car le système de santé s’est effondré après le départ des médecins étrangers pendant la guerre.

De plus, quand les pays sont confrontés à de graves problèmes sécuritaires, les institutions sont affaiblies et la confiance envers les gouvernements et les responsables politiques peut être érodée avec de lourdes conséquences, comme ce fut le cas durant l’épidémie du virus Ebola en 2014 en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Dans un rapport de l’époque, Crisis Group notait sur cette épidémie que « dans un premier temps, le virus s’était propagé de façon incontrôlée, non seulement du fait du suivi épidémiologique limité et du manque de capacité et de réactivité du système de santé, mais aussi parce que les populations restaient sceptiques vis-à-vis des déclarations du gouvernement et de ses directives », ajoutant rétrospectivement : « Cette remise en question était en partie liée à la désinformation et aux mauvais conseils des gouvernements impliqués au sujet de la contagion, mais elle découlait aussi des tensions politiques récurrentes dans une région marquée par la guerre pendant la dernière décennie. »

Lors d'une distribution de sacs de farine au centre d'aide humanitaire de la ville portuaire d'Hodeidah, le 14 juin 2018.

Lors d'une distribution de sacs de farine au centre d'aide humanitaire de la ville portuaire d'Hodeidah, le 14 juin 2018. I Abduljabbar Zeyad/REUTERS

Les difficultés de l’aide internationale

Face à ces situations désastreuses et à l’incapacité des États en crise à fournir une réponse à la hauteur des besoins, l’aide internationale s’organise et tente de pallier les urgences. Des interventions toujours compliquées à réaliser même parfois en période de graves crises épidémiques, comme on l’a vu durant l’épidémie de polio en Syrie en 2013, 2014 ou lors de l’épidémie de choléra au Yémen depuis 2016.

Plus récemment, en 2019 en République démocratique du Congo (RDC), l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et les ONG internationales ont eu beaucoup de peine à contenir une épidémie d’Ebola qui se développait dans l’est du pays. Crisis Group note que « malgré le soutien des casques bleus de l’ONU, des milices locales violentes bloquaient l’accès à certaines des zones touchées par l’épidémie et dans certains cas, les combattants ciblaient les médecins et les infrastructures médicales. Même si les autorités congolaises et l’OMS sont visiblement parvenues à mettre fin à l’épidémie au cours des derniers mois, celle-ci a duré plus longtemps et a fait plus de victimes (au total 2 264 décès confirmés) que si l’épidémie avait touché une région stable » (un nouveau cas de décès d'Ebola a été révélé le 10 avril).

Au-delà des difficultés liées à l’insécurité qui risquent d’entraver l’aide dans ces zones, la situation est particulièrement préoccupante pour les médecins et les acteurs humanitaires nationaux et internationaux qui pourraient avoir du mal à obtenir pour les populations, les secours nécessaires du fait aussi de la pandémie. Au Yémen par exemple, qui risque d’être, avec l’enclave assiégée d’Idleb en Syrie, parmi les zones de conflits actuelles les plus touchées, les vols internationaux ont été suspendus pour prévenir la propagation du Covid-19, aussi bien à Sanaa qu’à Aden, alors que les hôpitaux sont déjà très affaiblis, qu’il y a de graves problèmes d’eau et que les équipes internationales de secours n’ont gardé sur place que les membres essentiels de leur personnel.

Vue générale du camp de réfugiés de Baga Sola au sud du Tchad, qui a accueilli plus de 10 000 déplacés du Nigeria, du Niger, du Cameroun et du Tchad, à cause de la menace de Boko Haram.

Vue générale du camp de réfugiés de Baga Sola au sud du Tchad, qui a accueilli plus de 10 000 déplacés du Nigeria,
du Niger, du Cameroun et du Tchad, à cause de la menace de Boko Haram. I Michele Cattani / AFP

Le cas des déplacés

Conséquence des crises, les populations déplacées comptent parmi les plus exposées aux risques sanitaires. D’après le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, en 2019, les déplacés internes représentaient plus de 70 millions de personnes dans le monde et l’on sait que ce chiffre est déjà dépassé compte tenu des différents conflits en cours, ne serait-ce qu’au vu des événements récents en Syrie.

Or, l’histoire a montré que les problèmes de contagion étaient souvent démultipliés parmi les déplacés internes et en particulier dans les camps de réfugiés, même si ces camps disposent de services minimum de santé.

Au Bangladesh, comme le signale Crisis Group, dans les camps de réfugiés Rohingya, plus d’un million de personnes vivent dans des abris surpeuplés avec des services d’assainissement et de soins réduits au strict minimum. De plus, le taux élevé de malnutrition et l’impossibilité pour les habitants des camps d’avoir accès aux messages de prévention, suite à l’interdiction de l’usage des téléphones mobiles et de l’internet dans les camps par le gouvernement, risque de créer une situation catastrophique si le Covid-19 arrive. Car il pourrait s’y répandre comme une traînée de poudre contaminant le camp et les populations de la région.

Autre situation préoccupante : le camp de al-Hol, dans le nord-est de la Syrie où se sont concentrées 70 000 personnes qui ont fui le groupe État islamique. Une population composée d’hommes, de femmes, d’enfants syriens et irakiens et de plus de 10 000 personnes provenant d’autres pays, tous dans un état de vulnérabilité totale. Crisis Group, à l’automne 2019, écrivait à propos de ce camp : « C’est une scène de tragédie humanitaire, infestée par les maladies. Les habitants manquent de nourriture, d’eau potable, et n’ont souvent pas accès à des services médicaux ».

Enfin, en cas de flambée de coronavirus, les déplacés et les réfugiés peuvent aussi décider de se déplacer pour se mettre en sécurité, et créer des mouvements qui peuvent inquiéter les États. Sur le continent américain par exemple, le Brésil et la Colombie avaient accueilli, dans un premier temps, ceux qui fuyaient la crise au Venezuela, puis ils leur ont fermé les frontières. L’administration de Donald Trump qui tente d’empêcher les réfugiés d’Amérique centrale de pénétrer aux États-Unis, a durci sa position notamment avec le développement de la pandémie et les renvois vers des pays hôtes, ce qui a amené, à la mi-mars, le Guatemala et le Salvador à fermer leurs frontières aériennes à tous ceux qui étaient expulsés par les États-Unis. Même problème au Mexique et dans toute une Amérique centrale déjà fragilisée qui voient dans ces expulsions et le retour de ces réfugiés un risque de propagation du virus. Des rejets qui peuvent aggraver les violences et générer aussi de nouvelles crises.

La Somalie est plongée dans le chaos depuis 1991, et doit notamment faire face depuis 2007 aux insurgés islamistes radicaux shebabs, affiliés à Al-Qaïda. (Image d'illustration)

La Somalie est plongée dans le chaos depuis 1991, et doit notamment faire face depuis 2007
aux insurgés islamistes radicaux shebabs, affiliés à Al-Qaïda. (Image d'illustration) I Getty Images

L’impact de la pandémie sur les crises

Il est impossible à cette heure de préjuger des impacts du coronavirus au niveau mondial et, en particulier, dans les zones de crises qui sont toutes en situation d’extrême fragilité, sachant que de toute évidence, les conséquences seront considérables dans de multiples domaines. Comme le commente Crisis Group, « on ne sait pas encore quand et où le virus frappera le plus durement ni de quelle façon les aspects économiques, sociaux ou politiques se combineront pour déclencher ou aggraver les crises. Il n’est pas non plus certain que les conséquences de la pandémie soient entièrement ou uniformément négatives pour la paix et la sécurité. Les catastrophes naturelles ont parfois permis d’apaiser les conflits, lorsque les parties rivales ont été contraintes de coopérer, ou du moins de maintenir le calme, pour concentrer leur attention sur la protection et la reconstruction de leurs sociétés ».

La pandémie risque d’aggraver certaines crises internationales, mais elle pourrait aussi être l’occasion d’en enrayer d’autres et de changer le cours d’une l’histoire qui paraissait inéluctable. La proposition des Émirats arabes unis et du Koweït d’envoyer de l’aide sanitaire à l’Iran durement touché par le Covid-19 ou la demande de cessez-le-feu de Riyad au Yémen de ces derniers jours en sont peut-être déjà des illustrations.

Publicado el 23/04/2020 - Modificado el 23/04/2020

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