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S-21, quand la révolution oublie de douter

Les chambres vides de l'ancien camp S-21 ou Tuol Sleng. Des affiches collées aux murs racontent l'histoire des prisonniers tués par la dictature khmère rouge.
Les chambres vides de l'ancien camp S-21 ou Tuol Sleng. Des affiches collées aux murs racontent l'histoire des prisonniers tués par la dictature khmère rouge.
Bjørn Christian Tørrissen/GFDL
Le procès du directeur de la plus célèbre prison de Pol Pot sous les Khmers rouges s’ouvre aujourd'hui au Cambodge. 15 000 personnes sont mortes à S-21 entre 1975 et 1979. Qui est Duch ? Monstre ou simple exécutant d’une bureaucratie de la mort ? C’est à la justice de le dire. « Duch, l'affaire n°1 », un grand reportage de Stéphane Lagarde.

19’01’’- 30/03/2009

Pénétrer à S-21, racontent les très rares rescapés, c’était automatiquement devenir coupable. L’affaire numéro un du procès des dirigeants khmers rouges concerne ainsi un homme et en l’occurrence l’ancien directeur de la prison. Elle est aussi le procès de ce processus d’accusation-extermination dont les racines les plus profondes ont trouvé leur expression à S-21. Dans leur obsession du secret, les dirigeants khmers rouges ont souvent choisi des lieux qui, a priori, n’avaient rien de camps retranchés pour servir leur objectif d’élimination des « ennemis de l’intérieur ». Une pagode, un hôpital, à Phnom Penh, ce fut notamment cet ancien lycée d’un quartier de petits immeubles de deux à trois étages, au centre-ville. La qualité d’enseignant de celui qui l’a dirigé explique peut-être ce choix, mais plus sûrement, c’est encore le culte du secret. Quoi de plus secret, en effet, que cet établissement général du secondaire situé dans une zone d’interdiction supérieure et dans une capitale vidée de ses habitants ?

D’où peut-être aussi la banalité des lieux qui frappe le visiteur en entrant. Le périmètre était certainement plus étendu à l’époque. Il en reste aujourd’hui quatre bâtiments entourant une cours envahie par l’herbe et bordés par les frangipaniers. « Tuol », « la petite colline », « Sleng » pour le nom d’un arbre empoisonné, S-21 étant le nom de code donné au lieu par les Khmers rouges. L’ancien lycée, devenu prison, a été ensuite transformé en Musée du génocide par les Vietnamiens. Le centre de torture comme la fosse commune S 24 tout à côté figurent toujours d’ailleurs en place de choix sur les circuits touristiques proposés par les tuk-tuk, les motos-cyclos qui pullulent en ville. Mais les horreurs commises à l’intérieur font vite oublier la première impression en arrivant. Difficile, en effet, d’oublier les visages des martyrs de S-21 dont les photos sont exposées dans le musée.
Près de 15 000 hommes, femmes et enfants ont été incarcérés, torturés et envoyés à la mort à S-21. Une industrie de la mort qui a tourné à plein régime pendant quatre ans et dont l’objectif était littéralement « d'écraser » les ennemis en leur faisant « sortir » des confessions sur leurs présupposés liens avec « l’étranger ».

Et le régime n’était jamais à cours d’ennemis. Les délations obtenues sous la torture à S-21 ne permettant pas, de toute façon, de rassasier la paranoïa des dirigeants, elles conduisaient nécessairement à de nouvelles arrestations. Cela est d’ailleurs valable dans les 192 centres que comptait l’appareil de sécurité khmer rouge à l’époque qui fonctionnait sur le même modèle. 

La révolution qui broie ses propres enfants forcés de reconnaître qu’ils appartiennent à la CIA, au KGB, aux services secrets vietnamiens, et parfois même aux trois en même temps ! Nul ne devait sortir vivant de S-21 car à aucun moment le régime n'a douté de la culpabilité de ses « ennemis ». « Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou » disait Friedrich Nietzsche. Ainsi « d’anciens employés de Tuol Sleng affirment que des enfants de prisonniers ont été jetés du haut d’un des bâtiments de deux étages de la prison puis enterrés dans les parages », rapporte le journaliste Francis Déron dans son livre Le Procès des Khmers Rouges. Trente ans d’enquête sur le génocide du Cambodge publié aux Editions Gallimard.

La liste des tortures recensés à S 21 dépasse l’entendement : coups, chocs électriques, consommation de force des excréments, consommation de force de l’urine, pendaison la tête en bas, les ongles arrachés, supplice de l’eau,obligation de se prosterner devant des images de chiens. Et souvent, non loin de ces tortures, un homme grillait cigarettes sur cigarettes : Duch, le directeur de S-21.

Publicado el 10/02/2016 - Modificado el 25/01/2019 - Por autor

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