Le Fellah, rue de Sèvres, Paris, mars 2021.
Le Fellah, rue de Sèvres, Paris, mars 2021.
Olivier Favier / RFI
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Les massacres de Jaffa en 1799 : une violence coloniale oubliée

« Je n’ai jamais été libre qu’en Égypte. Aussi m’y suis-je permis des mesures pareilles », confiera Napoléon Ier à un proche. Cette liberté n’est pas seulement celle d’un général républicain qui, une fois débarqué en Afrique, se rêve en successeur d’Alexandre le Grand et de Gengis Khan. Elle se manifeste surtout par une cruauté impensable en Europe à l’égard des prisonniers de guerre comme à celui des blessés de sa propre armée.
Por Olivier Favier -

Lorsqu’en mars 1798, le Directoire le charge de mener l’expédition d’Égypte qu’il réclame, Bonaparte a 28 ans et des états de service impressionnants. En 1793, il a suggéré le plan d’attaque qui a permis de chasser les Anglais de Toulon et est devenu général de brigade. En 1795, il a brisé net par la canonnade de l’église Saint-Roch une insurrection royaliste contre la Convention nationale et il est devenu général de division.

En 1796, il est le général en chef d’une armée de va-nu-pieds destinée à faire diversion en Italie quand le front principal reste le Rhin. Il réalise alors l’une des plus brillantes campagnes militaires de l’Histoire, battant coup sur coup cinq armées autrichiennes et contraignant les Habsbourg à signer la paix de Campo-Formio en décembre de l’année suivante.

Un nouvel Alexandre

À son retour en France, il fait peur. Son vœu de porter la guerre au loin pour couper la route des Indes aux Anglais fournit une occasion inespérée de se débarrasser de ce jeune militaire ambitieux. Bonaparte et son armée d’Orient quittent Toulon à la mi-mai. Ils atteignent Alexandrie un mois et demi plus tard. Le but de l’expédition n’a été annoncé aux troupes qu’après la prise de Malte.

« La première ville que nous allons rencontrer a été bâtie par Alexandre », déclare alors Bonaparte. Avant de livrer sa première bataille, il ajoute : « Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » Très vite, les références républicaines, la nécessaire tolérance religieuse à laquelle il exhorte ses soldats sur le navire fait place aux rêves antiquisants et orientalisants.

L’un et l’autre alimenteront le décorum de l’Empire. Napoléon Ier ira sur les champs de bataille protégé de ses mamelouks et laissera dans Paris nombre de rappels de son « aventure égyptienne », du passage du Caire à la fontaine du Fellah rue de Sèvres.

La geste scientifique de Champollion et l’œuvre muséale de Vivant Denon au musée du Louvre achèveront de faire glisser la capitale de l’égyptomanie à l’égyptologie, faisant tout oublier des réalités d’une conquête et de son prolongement syrien.

Sans base arrière, Bonaparte rêve d’un Empire en Inde

L’armée de 25 000 hommes qui débarque en Égypte est presque aussitôt coupée de sa base arrière par la destruction de la flotte française dans la rade d’Aboukir. Sur terre, les victoires se multiplient, mais comme en Vendée, les soldats doivent faire face à des révoltes populaires et à la guérilla. Par ailleurs, l’Empire ottoman, menacé sur ses terres, prépare une riposte.

Bonaparte part alors avec une grosse moitié de ses hommes dans une offensive au but incertain. Il le confiera plus tard : il rêve d’une conquête de l’Empire ottoman et d’un retour en France par Constantinople. Mais il n’exclut pas de s’emparer des Indes pour y créer un Empire qui n’aurait plus aucun lien avec la France. Il se décrit aussi à ses troupes comme supérieur à Gengis Khan.

Dès le siège d’El-Arich, dans le Sinaï, en février 1799, les Français trahissent leurs accords avec les assiégés. Gaza et Ramallah sont pillées malgré l’absence de résistance. Jaffa est assiégée en mars. Le négociateur envoyé par les Français est décapité et sa tête brandie au-dessus des remparts. L’assaut est lancé. « Tout fut passé au fil de l’épée », résumera Bonaparte. Une bonne partie de la garnison parvient à trouver refuge dans de vastes bâtiments au cœur de la ville.

Les tractations reprennent et les aides de camp obtiennent une reddition contre la simple promesse de laisser les prisonniers en vie. « Que veulent-ils que j’en fasse ? », s’emporte alors Bonaparte. Les prisonniers sont exécutés en trois jours. Pour économiser les munitions, les derniers sont tués à la baïonnette. Selon une lettre écrite par le chef de l’atelier d’habillement de l’armée d’Orient, publiée seulement en 1979, un même sort aurait été réservé aux femmes ramenées au camp pour en faire le commerce.

« Le frein d’une civilisation gênante »

Le massacre de Jaffa nourrit évidemment la propagande britannique contre la France révolutionnaire. Pour autant, Bonaparte porte la conviction qu’il faut, pour se faire respecter en Palestine, « être terrible avec ses ennemis ». Le calcul est mauvais et le siège suivant, à Saint-Jean d’Acre, se solde par un échec. De retour à Jaffa, il fait empoisonner une trentaine de soldats malades de la peste. Certains survivront et raconteront leurs déboires à l’arrivée des Anglais.

C’est une tout autre image, évidemment, que donne le peintre Jean-Antoine Gros, des Pestiférés de Jaffa au salon de 1804, où l’on voit Bonaparte toucher l’un des malades. Chateaubriand ne manquera pas de souligner le paradoxe : « Buonaparte [sic !] empoisonne les pestiférés de Jaffa ; on fait un tableau qui le représente touchant, par excès de courage et d’humanité, ces mêmes pestiférés. Ce n’était pas ainsi que Saint-Louis guérissait les malades. »

Si la propagande contre-révolutionnaire a exagéré l’ampleur des massacres – parlant de cinq cents empoisonnés ! - leur réalité en France a été pratiquement ignorée. La campagne de Syrie se solde par un échec militaire – Bonaparte rentrant en catimini quelques mois plus tard pour préparer son coup d’État à Paris – mais elle annonce un changement de paradigmes dans la façon de mener la guerre.

Ces massacres se répéteront en Espagne où se formeront à leur tour une partie des officiers envoyés en Algérie en 1830. En 1804, l’empereur confie à Madame de Rémusat : « En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. »

► Pour aller plus loin :
- Juan Cole, La véritable histoire de l’expédition d’Égypte, La Découverte, 2017, 12€
- Henry Laurens, L’expédition d’Égypte (1798-1801), Le Seuil, 1997, 11,20€

Publicado el 15/04/2021 - Modificado el 15/04/2021

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