Des milliers de personnes manifestant à Lomé le 19 février 2005 contre le Président Faure Gnassingbé, installé au pouvoir peu après la mort de Gnassingbé Eyadéma, son père.
Des milliers de personnes manifestant à Lomé le 19 février 2005 contre le Président Faure Gnassingbé, installé au pouvoir peu après la mort de Gnassingbé Eyadéma, son père.
PIUS UTOMI EKPEI/ AFP PHOTO
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Les cinq jours qui ébranlèrent le Togo

Après la mort du Président Gnassingbé Eyadéma, le Togo a basculé dans la violence, faisant craindre une évolution « à l’ivoirienne ». Le récit de ces journées cruciales d'avril 2005 par notre envoyé spécial Olivier Rogez.
Por Olivier Rogez -

Dimanche 24 avril 2005

7h15. Faure Gnassingbé vote à l’école du camp RTI, là même où son père avait l’habitude de glisser le bulletin dans l’urne. Polo clair, pantalon sobre, il traverse décontracté la cour sablonneuse, sous les applaudissements de ses sympathisants. Une heure plus tard, dans le quartier de Bé, les bureaux de vote du Collège de Bé-Plage n’ont toujours pas ouvert leurs portes. On cherche les cadenas des urnes. La population s’impatiente et s’énerve. Dès le début de cette matinée ensoleillée les esprits sont surchauffés. Les coordinateurs des centres de vote désignés par l’administration ont, un peu partout à Lomé, exclu des bureaux les délégués des partis politiques. Une demi-heure plus tard, ils avaient fait marche arrière, mais le mal était fait. Le soupçon et la polémique ne feront que s’amplifier d’heure en heure.

3h. En début d’après-midi, dans chacun des lieux de vote que nous visitons, des incidents éclatent. A Kodjoviakopé, c’est un homme qui essaie de voter une deuxième fois. A l’école des étoiles, dans le quartier des étoiles, un coordinateur de centre et le directeur de l’école ont maille à partir avec les militants de l’opposition qui ont attrapé un homme en possession d’un important stock de carte d’électeurs. L’homme est exfiltré du bureau par les gendarmes, tandis que Jean-Pierre Fabre, le secrétaire général de l’UFC, le principal parti de l’opposition tente de calmer la foule qui s’échauffe d’heure en heure.

A 17 heures, Lomé retient son souffle. L’air surchauffé de mille passions s’embrase au moment du dépouillement. Dans une école d’Akodewessa, une foule hurle sa colère. Des hommes armés ont tenté de voler les urnes. Ils ont été chassés par la Fosep, la force de sécurité créée pour l’élection, mais la nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Plus au sud à Bagida, les premières barricades s’élèvent, les pneus s’enflamment. A Bé, le quartier fief de l’opposition, les forces de l’ordre interviennent. A Bé-Gare, des militaires emmènent des urnes après avoir chassé les gendarmes de la Fosep. Dans ce quartier, le dépouillement tourne à l’affrontement. L’armée utilise des balles en caoutchouc, mais aussi des balles réelles. Douze blessés arrivent à l’hôpital du troisième district de Bé-Gare dont deux ont été atteint par des balles.

20h. En début de soirée, Bé est en pleine insurrection. Dans le bureau de vote de l’école Padé Suza de Bé des centaines de militants encerclent en hurlant une classe où se déroule un dépouillement. L’ambiance est hallucinante. Les jeunes frappent avec les machettes sur les murs ajourés de la classe. Le bruit est effrayant. Un observateur américain du Black Caucus transpire à grosses gouttes et, tremblant de peur, avoue ne rien comprendre à la situation. Les jeunes exigent que le PV du dépouillement soit signé devant eux. Ils redoutent de voir le personnel du bureau de vote trafiquer les résultats. Dehors les gendarmes sont débordés. Dans la rue un peu plus loin, les pneus brûlent. Les militaires chassent des petits groupes de manifestants.

21h. Le calme revient peu à peu à Bé. Mais le quartier est bouclé. A Bé, comme dans d’autres quartiers de la ville, le dépouillement n’a pas pu avoir lieu. Des militaires ont emporté des urnes, comme en témoigne les premières images diffusées par AITV-RFO.

Lundi 25 avril 2005

Quartier de Bé: 10 heures. Bé s’est réveillé dans la peur. Des arbres coupés barrent l’avenue Malfakassa. Partout des gravats, des pneus brûlés et quelques carcasses de voitures encombrent les ruelles. Parfois, des petites tranchées ont été creusées dans le sable pour empêcher les véhicules des forces de l’ordre de se déployer. Sur une place, des hommes pratiquent le culte vaudou et la magie pour protéger le quartier. On invoque les mânes et les forces du bien pour combattre et protéger.

Globalement, c’est le calme avant la tempête. Mais les jeunes signalent que durant la nuit les forces de l’ordre ont commencé à pénétrer dans les maisons pour bastonner au hasard. Plusieurs personnes signalent des cas d’exécution arbitraire. Dans une maison pauvre transformée en clinique privée, un jeune chirurgien opère à même le sol deux personnes blessées par balles. L’une d’entre elle souffre d’une hémorragie interne qui nécessite un transfert à l’hôpital. Mais les gendarmes rôdent dans le coin et personne n’ose sortir. Le chirurgien ne dispose que d’une aiguille recourbée, d’un bistouri et d’un peu de Bétadine pour désinfecter les plaies. Pas de table d’opération, pas de lit, pas d’anesthésie, pas de champ opératoire, ni de médicaments.

15h. Dans la rue, les jeunes accueillent les quelques journalistes qui osent s’aventurer à Bé avec des cris de haine. «Nous allons vous tuer», prévient un géant avec un sac de plastique sur la tête. Un homme affirme que tous les étrangers doivent «quitter le pays au plus vite, sous peine d’être chassés.» Jacques Chirac est la cible de la jeunesse. «Chirac assassin. Gbagbo a raison !», Résume un jeune plombier au chômage. A Bé, la jeunesse en veut à la terre entière, mais plus particulièrement à la France et aux pays de la CEDEAO accusés de vouloir faire élire Faure Gnassingbé coûte que coûte, au nom de la stabilité régionale.

Mardi 26 avril 2005

10 heures. La journée commence calmement. Sauf à Togo 2000, un grand centre commercial en plein air, situé dans le quartier For Ever. Là-bas des milliers de militants du RPT, le parti au pouvoir ont été parqués. Ils viennent du Nord et plus particulièrement de la région de Kara. Tous ont un bâton ou une machette à la main. Ces militants sont chargé de faire contrepoids à la toute-puissance de l’opposition qui domine la capitale. Mais certains de ces militants sont des miliciens, armés, cagoulés, et prêts à se battre. A Bé, les barricades se sont encore renforcées, des escouades de jeunes frondeurs ramassent des cailloux ou préparent des cocktails Molotov. Chacun fourbit ses armes en attendant les résultats.

12-13h. Au siège de la Ceni, la commission électorale, Wala Tchangaré, la présidente, annonce les résultats département par département. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Dans les régions du nord, réputés favorables au pouvoir en place, la participation atteint parfois 95%. Au sud, comme à Lomé, elle tombe à 50%. Les incohérences sont nombreuses: dans certains départements le chiffre de votants est supérieur à la population globale. Dans les régions favorables à l’opposition le nombre de bulletins déclarés nuls est étrangement élevé. Surtout, les chiffres sont en totale contradiction avec les premières tendances annoncées la veille par l’opposition qui dispose de ses propres procès-verbaux du moins dans les départements où ses délégués n’ont pas été chassés.

13h. Quelques minutes à peine après l’annonce de ces résultats, Lomé s’embrase. Kodjoviakopé, Tokoin, Niekonakpoé, Klikamé, Anoukopé, Amoutivé, Ablogamé, Bé, Akodewessa, Gbagida, etc. Tous les quartiers de la ville s’enflamment. Le feu ne tarde pas à gagner la province. Tsévié, Tabligbo, Kpalimé, Atakpamé, Vogan et Aného s’embrasent à leur tour. A Lomé, les forces de l’ordre prépositionnées se déploient instantanément. Les bérets-rouges, les fantassins, les gendarmes et les policiers investissent les quartiers. Ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère. Des observateurs de la Croix-Rouge Internationale assistent à des exécutions sommaires. A Kodjoviakopé et à Tokoin les Libanais et les Français sont chassés des maisons. Les pillards s’en donnent à coeur joie. L’ambassade d’Allemagne doit accueillir en urgence des ressortissants français.

Le combat ne fait que commencer à Bé. Dans ce bastion d’irréductibles, les militaires tirent sur la foule et emploient davantage que des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc. A l’hôpital de Tokoin, le grand CHU de la ville, un médecin militaire a soigné des blessures provoquées par des balles explosives. 90% des blessés le sont par balles. La porte de la morgue reste fermée, mais les médecins parlent à mots couverts d’une cinquantaine de cadavres. Les émeutes ne font que commencer. Les affrontements entre jeunes militants armés de cailloux, de fronde et de machettes et les forces de l’ordre se poursuivent jusqu’à l’aube.

Mercredi 27 avril 2005

C’est la fête nationale. Le jour de l’indépendance. Dans les rues de Bé et de Kodjoviakopé, comme dans les villes du littoral, c’est la guerre civile. Les jeunes se battent, l’armée contre-attaque sans état d’âme. L’opposition appelle à « une mobilisation populaire, pour empêcher le coup de force ». Sur l’avenue Gnassingbé Eyadéma, dans le quartier baptisé For Ever, sans ironie, les miliers de militants du RPT, le parti au pouvoir défilent à bord de minibus ou juchés sur des camions de transport de marchandises. Ils brandissent les instruments de la politiques au Togo, gourdin et machette. Parmi eux des hommes armés, lunettes noires et bandeau sur le crâne, font penser à ces miliciens libériens ou ivoiriens. Ils «fêtent» la victoire de leur candidat.

De son côté, caché dans une villa du quartier de Kodjoviakopé, Emmanuel Bob-Akitani dénonce les résultats annoncés par la Ceni et s’autoproclame vainqueur de l’élection. Le Togo possède deux présidents.

Jeudi 28 avril 2005

Tandis que l’opposition convoque la presse pour exposer ses propres résultats du scrutin, l’armée continue d’investir les fiefs où les jeunes militants ne résistent plus guère. A Bé, les soldats sortent les jeunes des maisons et les forcent à coup de chicotte à déblayer les rues. Un bulldozer passe et repasse inlassablement sur certains axes pour déblayer les gravats que les jeunes s’obstinent à remettre en place après son passage. Les soldats continuent de fouiller les maisons et d’en extraire de soi-disant casseurs. Dans les hôpitaux les médecins ont reçu ordre de ne plus s’adresser à la presse.

Dans la ville d’Aneho, les gendarmes renvoient poliment les journalistes à Lomé. Interdiction d’aller plus loin. Le roi Lawson VIII d’Aneho, bastonné et humilié publiquement refuse de voir quiconque.

Dès le soir, l’ordre règne. Le régime à mis au pas la jeunesse à coup de fusil. Une répression violente qui s’accompagne d’actes d’intimidation. La presse internationale est publiquement accusée par le président par intérim, Abass Bonfoh d’être responsable du massacre. L’ambassadeur d’Allemagne est traité de nazi, par le même homme. La nuit, le centre culturel allemand, le Goethe Institut est pillé et brûlé par des individus armés et cagoulé. Le seul tort de l’ambassadeur d’Allemagne est d’avoir donné asile à François Esso Boko, le ministre de l’Intérieur qui a démissionné à l’avant-veille du scrutin en dénonçant une élection «suicidaire.»

Suicidaire, elle le fut pour les jeunes de l’opposition. Au moins une centaine ont péri dans les rues de Lomé et dans les villes alentours selon des bilans recoupés de source sûres. La France a jugé le scrutin: «Globalement satisfaisant.»

Publicado el 16/10/2015 - Modificado el 29/10/2015

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