Troupes britanniques devant la cathédrale de Caen, juillet 1944.
Troupes britanniques devant la cathédrale de Caen après avoir délogé les troupes allemandes, juillet 1944.
UK National Archives/REUTERS
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La bataille de Normandie, « exactement du niveau de Stalingrad »

Le 6 juin est connu dans les mémoires comme le jour du débarquement. Mais pour la Normandie, cette date marque le début d’une gigantesque bataille aux conséquences dévastatrices. Entretien avec Jean Quellien, professeur d'histoire émérite de l'Université de Caen, spécialiste du débarquement et de la bataille de Normandie.
Por Guilhem Delteil -

RFI : Le 6 juin 44, c’est le débarquement, qui est commémoré cette année en grande pompe. C’est aussi un jour triste et difficile, en tout cas pour la Normandie.

Jean Quellien : C’est un jour de joie pour les populations libérées mais surtout celles qui sont libérées rapidement, c'est-à-dire le long de la côte. Par contre, ce qu’on oublie très régulièrement, c’est que ce même 6 juin au soir, à 20h très exactement, des bombardiers lourds américains vont survenir au-dessus d’une dizaine de villes et les réduire totalement à néant. Alors pourquoi ? Tout simplement parce que les Alliés sont préoccupés par l’arrivée vraisemblable des renforts allemands vers les plages de débarquement, et on estime que l’un des moyens de les retarder c’est d’anéantir les villes qui sont en arrière des plages, et d’en faire des champs de ruines qui, normalement, doivent bloquer ou retarder ces renforts allemands.

C’est une opération délibérée de la part des Alliés que de raser un certain nombre de villes normandes ?

Absolument, tout ça est programmé depuis le début de l’année 1944. C’est quelque chose de particulier, je crois qu’il faut le dire, pour l’ensemble de la France. Parce que les bombardements alliés sur la France sont devenus très fréquents depuis le début de l’année 1944. Mais il s’agit de détruire des objectifs précis : une gare, un pont, un dépôt de munitions allemand, ou des usines d’armements. Comme la précision n’est pas la caractéristique fondamentale des bombardements alliés, il est vrai que cela peut faire beaucoup (dans notre langage moderne) de dommages collatéraux. Or, ce n’est pas le cas, assurément, des villes de Basse-Normandie puisqu’il faut les transformer délibérément en champs de ruines, c'est-à-dire les détruire totalement. Montgomery dit en janvier 1944, lorsqu’on parle de ces questions : « Il faut aplatir ces villes ».

Sans considération pour les civils qui y vivaient ?

Alors les aviateurs américains, il faut leur rendre justice quand même, ont fait valoir qu’aplatir les villes c’est une chose, mais qu’en règle générale à l’intérieur des villes il y a des habitants et que donc c’est quand même un petit peu difficile. L’opération va être maintenue néanmoins. La seule chose que les Américains ont obtenu, c’est de pouvoir lancer le 6 juin au petit matin des tracts, des volées de tracts au-dessus de toutes les villes menacées, incitant les gens à partir sans délai. Ceci étant dit, les bombardements, qu’il s’agisse de bombe ou le largage de tracts, sont toujours très imprécis, et en fait ces tracts ne serviront à rien. Donc les villes sont toujours garnies de tous leurs habitants à 20h le soir, lorsque les bombardiers américains arrivent au-dessus de ces villes.

Donc c’est assez unique finalement cette façon de procéder des Alliés ?

Le cas de la Normandie est totalement unique en 1944. C’est le seul endroit où on se bat dans les mêmes régions, sans bouger pratiquement d’un pied pendant très longtemps, pendant deux mois et demi. Et c’est aussi la seule région où vous avez une bataille de cette ampleur-là. La bataille de Normandie, plus de deux millions de soldats qui s’opposent, si on réunit les deux camps, c’est une bataille exactement du niveau de Stalingrad sur le front de l’Est. Ce n’est pas une bataille commune parmi d’autres comme on le dit aussi quelquefois. Pas du tout.

Deux millions de soldats sur un territoire qui est quand même relativement petit finalement.

Sur un territoire relativement petit, et qui était peuplé d’un million d’habitants seulement à l’époque.

Patrouille de troupes canadiennes dans les rues de Caen, juillet 1944.

Patrouille de troupes canadiennes dans les rues de Caen, juillet 1944. | REUTERS/National Archives of Canada

 

Les Normands en ont-ils gardé une rancœur particulière à l’égard des Alliés qui sont quand même aussi perçus et ont le titre de « libérateurs » ?

Alors, il faudrait nuancer la réponse à votre question dans le temps. Aujourd’hui, de toute façon il reste relativement peu de témoins normands de ces bombardements, mais sur ces dernières décennies, sans doute pour le politiquement correct, on a gommé un certain nombre de choses qui pouvaient être dites de manière plus crue juste aux moments où se sont produits ces débarquements. La preuve en est, quand on consulte les témoignages, écrits en général sur des petits cahiers d’écoliers et donc rédigés à chaud en 1944, il y a assez souvent des formules extrêmement brutales vis-à-vis des Alliés telles que : « Les salauds, pourquoi ils nous font ça, ce sont nos alliés mais qu’est-ce qu’ils font ? ». Donc la réponse varie dans le temps.

Donc quand les troupes américaines arrivent au sol, elles ne sont pas forcément accueillies par des foules en liesse avec des drapeaux américains ou anglais à la main ?

Alors la réponse est très complexe sur l’accueil des libérateurs. Disons que dans la mémoire commune, on a gardé l’arrivée des Anglais ou surtout des Américains qui jettent des bonbons, des cigarettes, qui sont acclamés le long des routes. Cette image-là n’est pas fausse, elle a bien existé, il n’y a pas de doute, mais c’est une image alors qu’il y en a d’autres. Il faut savoir que les premiers contacts avec les libérateurs sont assez rudes et parfois même brutaux parce qu’on a expliqué aux soldats qui vont débarquer que les gens qui sont sur la côte (la plupart des villages côtiers ont été évacués sur ordre des Allemands), les gens qu’ils vont trouver là, s’ils sont restés, si les Allemands les ont laissés là, c’est que ce sont probablement des collaborateurs. Donc ce sont des mesures de sécurité qui s’imposent. Vous avez des gens qui sont arrêtés momentanément, parqués dans un coin de la plage avec les prisonniers allemands. Certains même sont emmenés en Angleterre pour interrogatoire avant d’être ramenés ensuite quelques temps plus tard en France. Quand les civils offrent à boire à des Américains ou à des Anglais, les instructions sont : « Vous ne buvez pas, vous faites goûter d’abord ».

Donc vous voyez, des premiers contacts qui ne correspondent pas franchement à l’image qu’on a aujourd’hui. Petit à petit, les choses vont se détendre, et donc les premières rencontres avec les Alliés, à partir de ce moment-là, varieront en fonction du contexte. On peut opposer deux villes. La ville de Cherbourg qui a été libérée sans trop de dommages, c’est un accueil enthousiaste. Vous avez des grands rassemblements populaires, on crie, on danse, on chante, des bals qui n’en finissent pas. Si vous comparez à Caen, qui a été totalement ou presque totalement anéantie, l’accueil est disons réservé. Ça frappe d’ailleurs les Britanniques et les Canadiens qui libèrent la ville. Il n’y a pas de reproches qui sont formulés véritablement à ce moment-là, mais on sent bien quand même qu’il y a plus d’émotion que de joie en réalité. Ce qui est normal puisque sous les ruines de Caen on a à peu près 2 000 personnes.

Est-ce qu’il y a une difficulté à faire passer cette mémoire des civils dans ce conflit ? Le 6 juin, c’est le jour du débarquement, c’est le jour dans la mémoire collective où l’Europe a été libérée, si on élargit, si on extrapole un peu, le début en tout cas. Est-ce qu’on peut faire entendre cette voix aujourd’hui ?

C’est assez difficile, et vous ne m’en voudrez pas de ce que je vais vous dire maintenant, mais je crois que c’est largement la responsabilité des médias en général. Sauf peut-être les médias locaux, régionaux, qui sont plus sensibles que les médias nationaux. On focalise énormément et ça peut se comprendre, sur le 6 juin, sur le débarquement. Et puis ensuite, black-out, il ne se passe rien jusqu’au 25 août 1944, le jour de la libération de Paris où là, à nouveau, les projecteurs des médias se braquent sur quelque chose. Personne ne se demande : mais entre le 6 juin et le 25 août, ça fait quand même un certain délai, qu’est-ce qu’il peut bien se passer ?

Ce qui montre une chose, si on réfléchit un peu, c’est qu’après le débarquement ce n’est pas une promenade de santé, sinon on ne comprend pas comment on aurait mis deux mois et demi pour arriver jusqu’à Paris, qui n’est quand même pas distant de centaines et de centaines de kilomètres de la Normandie. Je pense qu’il y a une responsabilité des médias qui rangent leurs stylos, leurs micros le 6 juin au soir, et sauf exception ne parlent pas de ce qui se passe en Normandie, c'est-à-dire de la bataille de Normandie, qui est en fait, j’insiste bien là-dessus, l’événement essentiel.

Ce n’est pas le débarquement qui est essentiel, le débarquement à lui tout seul ne décide de rien du tout. Il n’a pas échoué le 6 juin, il aurait pu échouer dans les jours et les semaines qui ont suivi. Donc c’est la bataille de Normandie qu’il faut, je crois, réhabiliter. Mais ça n’est pas toujours très facile parce que ça n’est pas un événement aussi spectaculaire, c’est une bataille du genre parfois de la guerre de 14-18. On a des tranchées aussi, on a des haies, qui sont des versions inversées des tranchées, mais c’est à peu près la même chose. Il faut partir d’une haie pour aller conquérir celle qui est en face. On a des combats donc qui s’éternisent sans événement particulièrement spectaculaire. C’est peut-être ça qui explique cette espèce de black-out sur la bataille de Normandie elle-même.

 

Pour aller plus loin :

Webdocumentaire Les derniers libérateurs du « D-Day ».
 

Publicado el 15/09/2015 - Modificado el 15/11/2018

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