Mahatma Gandhi à Madras, vers 1915.
Mahatma Gandhi à Madras, vers 1915.
Keystone-France/Gamma-Keystone via Getty Images
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«Gandhi voulait être l’homme politique indien le plus influent de son temps»

À l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Gandhi, l’historien indien Ramchandra Guha publie « Gandhi : The Years That Changed The World » (Penguin, 2018). C’est le second tome d’un volumineux projet biographique qui rend compte de l’épopée d’une vie hors du commun, se situant aux confluents du politique, des réformes sociales et du spirituel. Opus de plus de 1 000 pages, ce nouveau livre s’attache à raconter les années indiennes de Gandhi, mettant en scène l’alliance de la stratégie et de la force morale de la non-violence qui a libéré l’Inde de la servitude coloniale. Interrogé par RFI, l’auteur revient sur les secrets de son héros, sa vérité, ses paradoxes et sa postérité. Entretien.
Por Tirthankar Chanda -

En 1914, Gandhi a 45 ans. Son cabinet d’avocats en Afrique du Sud est une affaire florissante. Il décide de tout plaquer et de revenir en Inde. Pourquoi ?

Tous les aspects de la vie de Gandhi font l’objet d’une documentation détaillée, sauf justement les raisons de son départ d’Afrique du Sud. Personne n’a encore mis la main sur une justification empirique d’une telle décision. Dans ces conditions, le biographe que je suis est réduit à avancer en énonçant des hypothèses, des hypothèses vraisemblables, bien entendu. Pour ma part, je crois que Gandhi a quitté Johannesburg parce qu’il avait l’impression d’avoir atteint les limites de l’action qu’il pouvait désormais y mener. Il s’était imposé comme le leader incontestable de sa communauté. Or ce pays ne comptait qu’une petite population indienne de quelque 160 000 âmes. Dans ces conditions, l’activiste qu’était Gandhi pouvait difficilement faire une grande carrière politique en restant en Afrique du Sud. Son expérience du militantisme lui avait pourtant permis d’évoluer sur le plan de la réflexion tant politique que personnelle. Il s’est donc dit qu’il était temps pour lui d’aller porter le combat à une plus grande échelle. Gandhi n’était pas dépourvu d’ambition politique. Tout comme Trump, Modi ou Macron, Gandhi était ambitieux. Il voulait être l’homme politique indien le plus influent de son temps. Comme il savait qu’il ne pourrait jamais réaliser cette ambition en Afrique du Sud, il est revenu en Inde.

Quand vous dites sa réflexion avait évolué, à quoi exactement faites-vous référence ?

En vivant parmi la diaspora, Gandhi avait pris conscience de l’extraordinaire diversité linguistique, culturelle et religieuse de l’Inde. Son premier client était un musulman du Gujarat, son associé était un Parsi répondant au nom de Rustomji, il y avait aussi beaucoup de Tamouls parmi les expatriés. Ils étaient venus en tant que travailleurs sous contrat, avant de décider de s’installer dans leur pays d’adoption. C’est cette rencontre avec la diaspora indienne qui a préparé Gandhi au pluralisme de l’Inde. Il a compris que s’il devait s’engager un jour dans la vie politique dans son pays natal, le succès de ses actions dépendrait de l’affirmation haut et fort de cette diversité. Sa vision généreuse et pluraliste de ce que cela veut dire d’être Indien, Gandhi le doit aux années passées en Afrique du Sud. Pour lui, l’identité indienne est la somme d’un certain nombre de valeurs démocratiques fondamentales, ce n’est pas nécessaire d’être d’obédience hindoue pour être Indien. Je ne suis pas certain que cette ouverture d’esprit, Gandhi l’aurait acquise s’il avait fait toute sa carrière professionnelle à Bombay, en Inde. L’intermède sud-africain avait élargi l’imagination morale et politique du futur père de la nation indienne.

Une fois rentré en Inde, Gandhi prendra la tête du Parti du Congrès qui était alors un parti de notables. Comment réussit-il à changer ce club élitiste en un outil de libération nationale ?

Le Congrès, comme je l’ai écrit, était un parti de notables urbanisés. Les discussions entre les membres se faisaient en anglais. Gandhi transforme ce club à l’anglaise en un parti pan-Indien, qui creuse ses racines dans les campagnes, dans les districts et les régions où vit l’essentiel de la population. Il va démocratiser la participation pour que les Indiens ordinaires puissent adhérer au parti. Le résultat ne se fait pas attendre, avec des millions d’Indiens venant grossir les effectifs. Le charisme personnel de Bapu n’était pas totalement étranger à l’attrait grandissant du Congrès pour le grand public. Désormais, les débats ont lieu dans les langues vernaculaires. Entre 1919 et 1922, en l’espace de trois ans, Gandhi réussit à transformer le Congrès.

Malgré la popularité des campagnes de désobéissance civile qu’il va lancer à partir des années 1920, Gandhi ne réussira pas à obliger les autorités britanniques à desserrer rapidement leur mainmise sur le pays. N’était-ce pas la limite de la stratégie gandhienne ?

Les trois campagnes de contestation de masse que Gandhi lance, à savoir la campagne de non-coopération dans les années vingt, suivie de la Marche du sel en 1930 et la mobilisation populaire dans les années quarante autour de l’appel de « Quit India », ont élargi l’attrait populaire du Congrès. L’irruption sur la scène politique de centaines de milliers de jeunes hommes et femmes prêts à se sacrifier pour la cause de la libération de leur pays en témoigne. Inspirés par les paroles de Gandhi, ces hommes et femmes oeuvraient pour l’harmonie communautaire entre hindous et musulmans, l’abolition de l’intouchabilité et l’émancipation des femmes. Même si les campagnes lancées par Gandhi ne réussissent pas à arracher l’indépendance dans l’immédiat, elles vont participer à l’enracinement des idéaux de la démocratie, du pluralisme et de la justice sociale dans le cœur de la population indienne.

La partition de l’Inde a peut-être été le plus grand échec de Gandhi. Comment expliquez-vous que Gandhi n’ait pas compris la force de l’aspiration des musulmans pour un État séparé ?

Il en faut chercher la raison, à mon avis, dans la différence de perception entre les expatriés comme l’a été Gandhi quand il était en Afrique du Sud et les nationaux qui, eux, n’ont jamais quitté l’Inde. Au sein de la diaspora, les distinctions religieuses sont brouillées. Les expatriés indiens en Afrique du sud étaient d’abord des Indiens, avant d’être hindous, musulmans ou parsis. Ayant vécu longtemps coupé de l’Inde, Gandhi avait peut-être sous-estimé la complexité de la situation. Cela dit, je crois que vous posez mal la question. Impossible pour un individu, quel qu’il soit, de triompher seul contre les tendances lourdes de l’Histoire.

Dans une Inde dominée aujourd’hui par les hindouistes, est-ce que Gandhi et ses idées de l’harmonie communautaire et de l’unité de l’homme au-delà des races et des castes sont condamnés à l’oubli ?

La première chose à savoir au sujet de Gandhi, c’est que Gandhi n’appartient pas à l’Inde. Sa pensée fait partie du patrimoine commun de l’humanité. En particulier, ses idées sur la non-violence, l’harmonie intercommunautaire et le développement durable résonnent à travers le monde. Pour ce qui est des Indiens, ils ont chassé le Bouddha hors de l’Inde, ils peuvent très bien évincer Gandhi de leur mémoire. Contrairement à Nehru, De Gaulle, Churchill ou Roosevelt qui étaient avant tout des leaders nationaux, Mahatma Gandhi était une figure politique à rayonnement planétaire.

Consultez notre webdoc: Que reste-t-il de Gandhi en Inde ?

 

EM Image: Couverture livre Ramachandra Guha «Gandhi—: The Years That Changed The World»

Couverture livre Ramachandra Guha «Gandhi—: The Years That Changed The World» | Hardcover-Deckle Edge

Gandhi : The Years That Changed The World, par Ramachandra Guha. Penguin, 2018 (pas encore traduit en français)

Publicado el 22/10/2019 - Modificado el 22/10/2019

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