Hissene Habré (G) alors ministre de la défense et Goukouni Wedeye, ministre de l'intérieur (D) à N'Djamena, le 3 mai 1979.
Hissene Habré (G) alors ministre de la défense et Goukouni Wedeye, ministre de l'intérieur (D) à N'Djamena, le 3 mai 1979.
Christian Millet / AFP
Artículo

1979-80: Batailles pour N’Djamena

Les années 79 et 80 restent dans l’histoire du Tchad comme celles au cours desquelles le pays s’enfonce dans ses contradictions. Les efforts de paix ont systématiquement échoué. En février 79, l’accord qui avait été signé à Khartoum par le général Malloum et Hissène Habré vole en éclat. Initialement, la direction des FAP (Forces armées populaires) souhaite ne pas s’impliquer dans la bataille, elle envisage même de tirer parti de ces affrontements pour attaquer à la fois les positions de Malloum et d’Habré. Mais la troupe FAP, elle, ne le voit pas de cette manière. À un moment où un Sudiste (Malloum) affronte un Nordiste (Habré), elle refuse de combattre Habré. À N’Djamena, les FAP sortent de leur « neutralité », selon Goukouni Weddeye, pour défendre les quartiers où vivent des Nordistes.
Por Laurent Correau -

À la suite de ces combats, les réunions de Kano I et II, puis celle de Lagos II échouent à faire émerger une solution viable pour le pays. Les rivalités entre chefs de guerre tchadiens paralysent les deux GUNT (Gouvernement d’union nationale de transition) qui sont mis en place successivement.

Le pays est divisé en fiefs tenus par les principaux groupes armés. N’Djamena est le champ clos au sein duquel ces groupes s’observent et tentent de cohabiter. L’explosion se produit en mars, après l’attaque par les FAN (Forces armées du Nord) du quartier général de la 1ère armée à Mongo. Des soldats FAN sont assassinés à N’Djamena, les combats éclatent. La guerre durera neuf mois. Elle ne prend fin que le 15 décembre 1980, avec le départ d’Hissène Habré et des FAN de N’Djamena, suite au déploiement libyen au Tchad. 

RFI : En Février 1979 a lieu la première bataille de N’Djamena entre les FAT, les Forces armées tchadiennes et les FAN, les Forces armées du Nord (1)… Des coups de feu sont tirés le 12 février près de la résidence de Habré. L’aviation tchadienne bombarde même cette résidence. Puis ce sont les combats au sol qui se déclenchent… à N’Djamena, mais aussi à Abéché… Deux cessez-le-feu sont négociés par le général Forest qui dirige la force française stationnée au Tchad… Et un troisième est finalement mis en place le 19 février grâce à une médiation soudanaise envoyée par le président Nimeyri.

Lors de cette première bataille, vos partisans progressent dans le Kanem mais interviennent-ils dans la capitale ?

Goukouni Weddeye : Dès le déclenchement des combats du 12 février 1979 à N’Djamena, Goukouni Guet, en mission, a regagné Salal pour récupérer une partie des combattants dirigés par Moussa Sougui afin d’occuper les environs de la capitale, plus précisément Diguel. Une autre colonne de Salal, dirigée par Mahamat Anar, a investi la localité de Mao qu’elle a occupée sans combats. Goukouni Guet n’intervient pas dans ces premiers combats : la trêve est déjà instaurée quand il arrive aux portes de N’Djamena.

En prévision du conflit qui couvait entre les deux personnalités de l’État, Adoum Togoï, Adoum Yacoub, Acheikh Ibn Oumar et moi avons tenu une réunion à Fada pour décider de la conduite à tenir dans le cas où les combats éclateraient à N’Djamena. Au cours de nos discussions, nous nous sommes prononcés en faveur d’une attaque tous azimuts contre les deux frères ennemis sans distinction. Adoum Yacoub est retourné en Libye et nous, nous sommes allés sur Kalaït.

À Kalaït, lorsque nous avons appris les affrontements du 12 février dans la capitale tchadienne entre les deux forces de Malloum et de Hissène, nous avons immédiatement ordonné au chef d’état-major général Adoum Togoï de prendre les éléments présents pour aller attaquer les FAN à Arada.

Ce dernier quitte Kalaït avec ses combattants pour passer la nuit à Sanagan à sept kilomètres d’Oum-Chalouba. Le matin, lorsqu’il s’apprête à partir, il informe ses combattants du but de leur mission. Ceux-ci, du coup, se scindent en deux groupes. La majorité refuse de combattre des frères musulmans qui sont en guerre avec les chrétiens.

Adoum, donc, est obligé de dépêcher un combattant à Kalaït pour nous informer de ses difficultés. Nous nous sommes portés sur le lieu pour apaiser le climat en avançant aux mutins des arguments comme : Arada a été libérée par les FAP… ensuite, lors de notre conflit interne, la ville est tombée entre les mains des partisans d’Acyl… et puis, les FAN ont profité de nos dissensions pour l’occuper… Arada appartient donc aux FAP. En venant à Arada, si les FAN tirent sur nous, nous répliquerons en légitime défense, sinon, nous nous y installerons. Les combattants sont tous tombés d’accord sur ce point.

Le surlendemain, des renforts arrivent de Faya. Le matin, nous avons tous quitté Oum-Chalouba pour Arada où nous n’avons trouvé aucun combattant FAN. Le soir, nous avons envoyé des gens pour voir Biltine, mais nos envoyés nous ont informé que la ville n’était qu’un centre de soin pour les blessés et de logistique. Tout le monde était en guerre à Abéché, Biltine était un point de ravitaillement. Alors, nous avons renoncé à attaquer les FAN. Nous avons consigné nos éléments à Arada. Si nous avions persisté dans la poursuite des combats, nous aurions risqué, de nouveau, d’avoir des problèmes avec nos combattants qui ne comprenaient pas le sens de ce combat contre ceux qui se battaient avec nos ennemis.

De là, je laisse les autres pour aller à Salal. Je ne savais pas que les uns étaient déjà à N’Djamena, les autres à Mao. Il n’y avait pas de communications radio. Arrivé au poste de Salal, je trouve le camp totalement vide, à l’exception des miliciens du poste. Ces derniers m’informent du fait que Goukouni Guet était venu prendre trois compagnies pour repartir à N’Djamena avec Moussa Sougui, le commandant du camp. Les combattants restants ont été conduits par Mahamat Anar vers Mao.

J’ai passé une nuit à Salal, et je suis allé trouver nos combattants à Mao. Ils avaient occupé la ville sans combat. Les agents civils de l’administration et les forces de l’ordre avaient fui la ville à l’arrivée des combattants. Dès mon arrivée, j’ai envoyé Mahamat Anar à N’Djamena pour avertir les responsables.

Début mars 79, c’est la deuxième bataille de N’Djamena. Les combats reprennent le 5… Cette fois-ci, Goukouni Guet et ses troupes interviennent pour aider Habré. Combien d’hommes les FAP engagent-elles dans la bataille, et comment se décide leur engagement dans cette bataille ? Êtes-vous consulté ?

Pendant mon séjour à Mao, le 2e vice-président du Conseil de la Révolution Brahim Youssouf arrive de Faya avec le combattant Rozi Loni et deux commerçants Mahdi Bourma et Ali Gorane. Ces deux commerçants sont chargés par leurs collègues de N’Djamena, en accord avec Hissène Habré, de prendre contact avec les responsables du FROLINAT en prévision des combats qui vont se déclencher entre le Premier ministre et le Général Félix Malloum, président de la République du Tchad.

Ils sont partis jusqu’à Tripoli dans l’intention de m’y trouver mais à leur arrivée, ils apprennent que je suis au Tchad. En revanche, ils rencontrent Brahim Youssouf qui les a accompagnés jusqu’à Faya, puis ensuite à Mao.

Brahim, à son arrivée, m’a rendu compte du but de la mission de ces deux commerçants, je le charge d’aller à N’Djamena avec eux afin d’évaluer la situation avec les responsables sur place. Bien que nous soyons conscients et soucieux du danger menaçant la sécurité des populations innocentes par les représailles des FAT, nous voulons éviter, à tout prix, d’être partie prenante. Le conflit opposant Félix Malloum à Hissène Habré ne concerne pas le FROLINAT. Pour nous, c’est un duel entre deux réactionnaires à la tête de l’État tchadien. Mais il y a le facteur humain, la défense de la population civile. Cela nous hante, et on ne sait quoi faire.

J’ai demandé à Brahim Youssouf d’aller à N’Djamena avec les deux commerçants, comme nous avions des combattants sur place. En fonction de la situation sur place, qu’il prenne la décision qui s’impose. Je lui donne carte blanche pour décider de ce qu’il convient de faire. Brahim, en partant de Mao, partage le même point de vue que moi sur la manière d’assurer la sécurité des civils sans s’impliquer dans ce conflit interne. Mais arrivé à N’Djamena, il a constaté que les conditions édictées par le terrain étaient toutes autres. Et finalement, il s’est embarqué dans le même bateau que les combattants, les cadres, Goukouni Guet…

Le 3 mars 1979, la trêve observée entre les FAT (Forces Armées Tchadiennes) et les FAN (Forces Armées du Nord) allait être rompue d’un moment à l’autre et la situation était très tendue. Brahim Youssouf me propose une rencontre avec tous les responsables à Massakory pour arrêter une stratégie avant la reprise des combats. Dès la réception de son message, je quitte Mao le 5 mars pour Massakory.

En route, j’apprends que la trêve est violée et que les combats font rage à N’Djamena. Quelque temps après mon arrivée à Massakory, un émissaire m’apporte vers 22 heures une lettre par laquelle Brahim Youssouf m’informe que tous les responsables, étant pris par l’obligation des combats, ne peuvent pas se déplacer. Cependant, ils souhaitent vivement ma présence à N’Djamena pour prendre en main la situation déjà confuse.

Vers minuit, j’ai décidé de me mettre en route à bord d’un convoi d’une dizaine de véhicules en empruntant une piste non praticable, à l’est de la route principale pour arriver le 6 mars 1979 à trois heures du matin à Diguel. Nos combattants sont à la rue 40 où se trouve la base. Nos combattants se sont engagés dans ce combat en aidant les forces d’Hissène Habré. Les hommes d’Hissène Habré, à l’époque, n’ont pas les armes qui leur permettent de se défendre. Par contre, nous, nous avons des 14,6… des canons 106 avec assez de munitions… des RPG (lance-roquettes) … Donc pour les FAN, c’est quelque chose de très important. On dirait que c’est un combat entre la France et nous. C’est ainsi que les FAN, des fois, viennent dire à nos combattants : « Voilà, l’ennemi avance à tel endroit, venez nous aider… » Nos combattants partent ponctuellement stopper cette avance et reviennent à leurs bases. La situation dans les zones habitées par les musulmans étant très critique et les FAN ne pouvant pas empêcher seules l’avance inévitable des FAT, les responsables FAP n’ont pas trouvé une autre alternative que de s’impliquer dans les combats sans conviction. 

Du 10 au 15 mars 79, le Nigeria accueille suite à ces affrontements la conférence de Kano I. Il y a autour de la table le général Malloum, Hissène Habré, vous-même et une délégation de la troisième armée dirigée par Aboubakar Abderahmane… L’accord conclu prévoit un cessez-le-feu, la démilitarisation de la région qui entoure N’Djamena, la création d’un gouvernement d’union nationale avec les 4 tendances signataires, la création d’une armée qui rassemblerait toutes les forces militaires et le déploiement d’une force nigériane… Quel est votre commentaire sur les résultats de Kano I ?

Comme l’ambassadeur de France était en relation avec Goukouni Guet, il m’a demandé par l’intermédiaire de ce dernier si j’étais d’accord pour m’associer à la réunion de Kano. Je lui ai donné mon accord. C’est ainsi que le 9 dans la nuit (ou le 8, je ne sais plus) les véhicules de l’ambassade sont venus nous prendre et nous emmener discrètement à l’aéroport pour prendre un Transall et aller à Kano.

La rencontre de Kano I fut un grand évènement pour le Tchad. Un évènement historique où pour la première fois dans l’histoire du pays, le chef de l’État et son Premier ministre démissionnaient en laissant le pouvoir à un maquisard, pour qu’il assume la responsabilité de la destinée du Tchad. C’est donc un souvenir émouvant en quelque sorte…

Nous avons eu des pourparlers à quatre, c’est-à-dire les FAT représentées par le général Malloum, les FAN par Hissène Habré, les FAP par moi-même et le MPLT par Aboubakar Abderhamane… Au cours de nos discussions, nous nous sommes entendus sur la démission du président de la République, du Premier ministre, et la mise en place d’un Conseil d’État dont je devais assumer la responsabilité. Nous nous sommes également entendus sur le programme d’action du prochain gouvernement d’union nationale. C’est ainsi que nous nous sommes entendus pour revenir une semaine plus tard à Kano afin de poursuivre les discussions.

De quoi vous souvenez-vous de l’atmosphère des discussions que vous avez pu avoir à Kano ?

L’atmosphère au début était très tendue. Mais au fur et à mesure, dans les discussions, on est arrivés à s’entendre, et finalement on s’est séparés en étant tous conscients qu’il fallait sauver notre pays. C’est dans cet esprit qu’on s’est séparés.

Qu’est-ce qui a décidé Habré et Malloum à démissionner ?

La crise, au début, avait éclaté entre les deux détenteurs du pouvoir : le Premier ministre et le président de la République. Après l’éclatement, il y a eu l‘implication dans ce conflit du FROLINAT (Front de libération national du Tchad) et du MPLT (Mouvement populaire de libération du Tchad). Donc ces parties ne pouvaient pas accepter que Malloum et Hissène se réconcilient et s’arrangent pour conduire encore les affaires en les excluant. C’est pour cette raison que, dans nos discussions, Malloum et Hissène ont été contraints, pour ramener la paix, de démissionner.

Début avril, une deuxième conférence s’ouvre à Kano. Il y a là, outre les quatre signataires de Kano I, cinq autres tendances tchadiennes : celle du Dr Sidick, celle d’Adoum Dana, les tendances d’Ahmat Acyl, Mahamat Abba Seïd et Hadjero Senoussi. Mais vous récusez les nouveaux venus et refusez de discuter avec eux… Pourquoi ? Comment se traduit concrètement ce refus : êtes-vous tout de même présent à Kano II ?

Je suis présent à Kano II mais je récuse la participation de ces cinq tendances pour la simple raison qu’elles appartiennent toutes au FROLINAT et que je représente le FROLINAT à cette conférence. A Faya libérée, toutes les factions du FROLINAT se sont unifiées et m’ont désigné président du Conseil de la Révolution. Juridiquement, elles devaient donc s’aligner dans ma délégation et non se présenter comme des parties à part entière. D’où mon refus de leur participation.

Les factions qui participent à Kano II, apparemment, décident de passer outre à votre boycott et de constituer un nouveau gouvernement de transition dont les FAN et les FAP seraient exclues. Pouvez-vous nous raconter cet épisode et comment vous déjouez cette tentative ?

La veille de notre départ pour Kano II, Hissène Habré, Abakar Abderahman et moi avons tenu une réunion à N’Djamena pour nous entendre, afin de rester solidaires et défendre les mêmes idées. Arrivés à Kano, Kamougué a rejoint notre équipe. Nous avons indiqué par écrit au président de la conférence, le général-major Yaradua, notre intention de ne pas admettre la participation à la conférence de ces cinq factions venues avec la délégation libyenne.

Chaque pays participant tente alors de convaincre son suppôt ou sa marionnette (je ne sais pas ce qu’il faut dire [Il rit]) afin de le ramener à la raison. Les Soudanais partent pour essayer de convaincre Hissène Habré ; les Nigérians vont chez Abakar Abderahman ; les Libyens s’entendent avec le groupe des FACP pour dissuader Kamougué ; puis, les Libyens viennent chez moi pour me mettre au pas… Kamougué et Abakar cèdent aux exigences de leurs parrains. Quant à Hissène et moi, nous avons gardé notre position initiale en résistant aux injonctions des Libyens et des Soudanais.

Le Dr Ali Triki, chef de la délégation libyenne, en colère, prend contact avec tous les pays participants et le président de la conférence, le général Shehu Yaradua. Il les convainc d’ouvrir la conférence avec les sept tendances. Il nous considère, Hissène et moi, comme des résiduels récalcitrants. Sa proposition est acceptée sans contestation. La réunion commence donc uniquement avec les cinq factions que la Libye a amenées et les deux signataires de Kano I qui nous ont faussé compagnie…

Dès l’ouverture de la conférence, la discussion achoppe entre Acyl et Abdoulaye Adoum Dana sur la paternité du Volcan car tous les deux se réclament du même nom. La conférence est reportée pour le lendemain 5 avril où Acyl se présente avec une nouvelle dénomination : Conseil Démocratique Révolutionnaire (CDR).

La séance reprend et les débats se poursuivent durant toute la journée à huis clos. Hissène et moi sommes toujours confinés dans nos villas sans aucun contact extérieur… seulement avec nos collaborateurs... Le soir vers 17 heures, la police renforce le dispositif de sécurité autour de nos deux villas. Nous n’avions aucune suspicion car nous considérions le déploiement des agents autour de nos villas comme quelque chose de naturel.

La nuit, vers 23 heures, le chef de la délégation soudanaise envoie discrètement Hadjero Senoussi chez Hissène Habré. Il l’informe que les pays participants ont pris une position ferme à notre égard. La Libye et le Nigeria incitent les factions tchadiennes à former un gouvernement qui sera présidé par Mahamat Abba Seïd et qui aura son siège au Sud du pays.

Ce gouvernement, une fois mis en place, aura toute la légitimité pour nous combattre afin de nous chasser de N’Djamena avec le soutien des mêmes pays. Hissène, dès qu’il apprend la nouvelle, envoie quelqu’un me chercher pour écouter ce que Hadjero lui a dit. Ce dernier me relate de long en large les détails du déroulement de la conférence durant la journée. En termes clairs, les débats engagés entre les Tchadiens ont débouché sur la formation d’un gouvernement en dépit de notre volonté.

Le 6 avril, au matin, la conférence reprend sous la présidence du général nigérian. Les débats se déroulent entre Tchadiens, les pays voisins assistent comme témoins. Étant déjà avertis de ce qui se trame, Hissène et moi avons très bien compris que nous sommes retenus en garde à vue. Car le renforcement de la police autour de nos villas la veille confirme bel et bien l’intention inavouée des Libyens et des Nigérians. Alors dans la journée, nous avons gardé profil bas pour faire semblant, aux yeux de nos gardes, que nous ignorions tout. Nos collaborateurs se promènent, causent et s’amusent comme si de rien n’était.

Dans la nuit du 6 au 7 avril 1979, à 20 heures, nous nous sommes réunis dans ma villa pour prendre une décision. En moins d’une demi-heure, nous avons décidé d’envoyer deux missions à N’Djamena dans la discrétion la plus absolue. Brahim Youssouf et Mahamat Nouri ont été dépêchés à N’Djamena en passant par Maïduguri. Deux autres émissaires devaient partir directement via Lagos.

Nos émissaires quittent Baggawda, la localité où a lieu la conférence, comme pour aller acheter des cigarettes dans la ville ; une fois arrivés à Kano, ils doivent prendre un taxi pour Maïduguri. De là, ils continueront en taxi sur N’Djamena. Si la route Maïduguri - N’Djamena est interdite aux Tchadiens, ils passeront à pied par le Lac Tchad pour atteindre N’Djamena. Ce sont les consignes que nous leur avons données.

Mahamat Younous et un FAN dont j’ignore le nom partent avec les mêmes consignes pour Lagos. Ils prendront contact avec l’ambassadeur de France pour l’informer de la situation et avec son concours, ils regagneront N’Djamena par le Cameroun. Nos émissaires sont partis en deux directions opposées pour rallier N’Djamena. Ils sont chargés d’informer nos deux directions de la situation dans laquelle nous nous trouvions à Baggawda. Ensuite, ils ont des instructions pour mobiliser nos forces pour prendre en otage les forces neutres, composées exclusivement de Nigérians, afin de demander notre libération.

Hadjero Senoussi, qui nous a promis de nous fournir des informations supplémentaires sur les débats de la journée, n’est pas venu au rendez-vous la nuit suivante. Malgré cela, nous sommes convaincus que l’une de nos missions atteindra au moins son but. Confiants de l’issue de la crise, nous attendons impatiemment le résultat.

Nos deux premiers émissaires Brahim Youssouf et Mahamat Nouri arrivent à l’aube sans ambages à N’Djamena. Le matin de bonne heure, les responsables des deux mouvements présents prennent la décision nécessaire en lançant les FAP et les FAN contre les forces nigérianes. Elles encerclent les forces nigérianes en les privant de toute envie de chercher une issue par les armes. Les hommes du général Dogo Yaro (le commandant qui dirige les opérations) et son second, le général Sany Abatcha, n’auront leur salut que par le dialogue… d’où le fiasco de la conférence de Kano II. En apprenant cette nouvelle dans la matinée, le président de la conférence a été obligé de nous appeler pour nous demander ce qui se passait à N’Djamena.

Tôt dans la matinée, Hissène et moi sommes invités par le général Shehu Yaradwa qui nous informe de la situation prévalant à N’Djamena. Il nous demande la cause de l’escalade. Feignant d’ignorer sa maladresse, le général Shehou Yaradua tente d’instaurer un nouveau climat de confiance comme s’il ne s’était rien passé entre nous. Nous aussi, de notre côté, nous avons fait semblant de n’être au courant de rien, surtout de ce qui se passait à N’Djamena, parce que nous étions coupés du pays faute des moyens de communication téléphonique. Il ne sait pas que ceux qui ont monté le coup de N’Djamena sont partis de Baggawda et nous ne voulons pas le lui dire. Chacun de nous se montre surpris par les évènements de N’Djamena.

Nous lui avons demandé de faire venir l’imam de la mosquée, Moussa Ibrahim, avec quelques personnalités pour mieux connaître la cause des évènements qui font bouger tout N’Djamena. C’est ainsi qu’après l’arrivée des émissaires de N’Djamena, il a décidé de reporter la réunion sine die et nous a autorisés à retourner à N’Djamena avec tous nos collaborateurs.

Au retour à N’Djamena, nous avons été accueillis en héros à l’aéroport par nos militants. Par contre, Aboubakar Mahamat Abderhamane fut arrêté par son chef d’état-major général pour avoir trahi l’engagement pris avec nous à la veille de notre départ pour Kano II. Démis de toutes ses prérogatives, humilié et jeté en prison comme un vulgaire traître pour être traduit devant le tribunal militaire pour haute trahison, il trouvera son salut, quelques jours après, en s’évadant au Nigeria. Le chef d’état-major du MPLT, Idriss Adoum Mustapha, s’investit président incontesté du MLPT. Il avait été fondateur du MPLT dans le lac Tchad mais pour des raisons de compétence, il avait délégué la présidence du mouvement à Aboubakar Abderhamane lors de la création du MPLT.

Quelles vont être les suites de Kano II ?

Vous savez, à la suite de la réunion de Kano I, j’avais été désigné président d’un conseil d’État pour 7 jours. De retour à Kano pour Kano II, les choses se sont dégradées : la réunion n’a pas eu lieu et nous nous sommes séparés sans prendre aucune mesure. Est-ce que, pour nous, ce conseil d’Etat de 7 jours existait toujours ? Juridiquement il n’existait plus.

Les FAN ne souhaitaient pas que le conseil d’État soit présidé par moi-même. Nous avons donc décidé de désigner quelqu’un qui puisse au moins nous représenter sur le plan extérieur. C’est ainsi que les FAT représentées par Kamougué (puisque Kamougué est revenu sur ses pas), le MPLT, les FAN, moi avons tenu des réunions du 25 au 29 avril pour essayer de mettre en place quelque chose. Kamougué n’a pas assisté aux dernières réunions parce qu’il savait que d’office, les FAT occuperaient la vice-présidence. Personne ne contestait ce point, donc il n’a pas assisté aux réunions. Mais par contre, les trois autres mouvements du Nord se sont réunis. Et chacun voulait prendre la direction. Finalement, le MPLT s’est exclu en disant : « C’est quelque chose qui concerne les FAP et les FAN. Essayez de trouver un compromis, le MPLT s’exclut. »

Entre Hissène et moi, qui laisse la direction à l’autre ? Je ne sais pas ce que Hissène en pense, mais nous, à la direction des FAP, nous pensons que Hissène est encore pire que Malloum. Donc nous n’avons nullement l’intention de permettre à Hissène de diriger une coalition dont les FAP font partie. Hissène, certainement, a aussi cette intention. Donc, dans les tiraillements, on a dit : « Pour exclure les FAN de la direction du GUNT, il faut qu’on accepte le MPLT. A condition que son président ne soit pas présenté comme candidat. » Lorsqu’on a avancé cette idée, le président du MPLT nous a avancé le nom de Lol Mahamat Choua. Moi, j’ai accepté sur le champ, puisque je ne connaissais pas le nom de Lol avant. Alors que Lol était un cadre qui avait joué un grand rôle aux côtés d’Hissène Habré lors des combats du 19 février. 

Quelle fonction occupez-vous dans le 1er GUNT dirigé par Lol Mahamat Choua, et quel bilan faites-vous de ce 1er GUNT ?

Dans le 1er GUNT, j’ai rempli les fonctions de ministre d’État, ministre chargé de l’Intérieur. À cette époque, nous ne sortions pas de N’Djamena. Toutes nos activités tournaient autour de N’Djamena. Le 1er GUNT n’a duré que trois mois et c’était un gouvernement qui n’était reconnu de nulle part : ni des pays voisins, ni de l’extérieur. Nous étions refermés sur nous-même. Le GUNT a au moins maintenu l’unité et la cohésion de ses composantes jusqu’à la conférence de Lagos.

Mais le 1er GUNT ne sort pas de N’Djamena ?

La première tentative que nous avons effectuée, c’était de dépêcher une mission à Kigali pour assister au sommet de la francophonie. Notre mission, conduite par le général Djogo, le vice-président du GUNT, a été refoulée. Ensuite, on n’a plus tenté… Puisque le sommet de l’OUA à Monrovia n’a pas voulu de notre présence. Nous nous sommes renfermés sur nous-mêmes.

Je suis parti dans le Nord, qui était notre fief. Nous avions nos combattants là-bas. Il y a eu des combats dans nos bases arrières. Comme le ministre de la Défense n’était pas très chaud pour résoudre ce problème, je suis parti en tant que président des FAP et en même temps ministre de l’Intérieur.

Dans le cadre du GUNT, nous avons aussi tenté de reprendre en main la région du Mayo-Kebbi, pour au moins isoler les forces du général Kamougué dans la zone du Logone occidental et oriental et au Chari-Baguirmi… Donc l’empêcher de venir occuper le Moyen Chari. Nous avons envoyé des forces, mais finalement ça n’a pas tenu. Là aussi, l’ambassadeur de la France a joué un rôle éminent pour freiner l’ardeur de Hissène Habré. Ce qui fait que Hissène a retiré les forces dépendant de son organisation sans nous en avertir. Ce qui a fait échouer l’expédition de nos forces dans la zone.

Certains disent que cette force a commis à plusieurs reprises des exactions. Est-ce que c’est vrai, est-ce que c’est faux ?

Je crois que c’est vrai. Il y a eu des exactions. Et chacun en a rejeté la faute sur l’autre. Mais effectivement, c’est vrai il s’est passé des choses.

Du côté des FAP notamment ?

Oui, je ne l’exclus pas.

Le 4 juin 79, le contingent nigérian se retire de N’Djamena. Dans quelle ambiance ? Comment ce contingent était-il perçu par les FAP ?

La présence de la force neutre constitue une menace pour les FAP. Leur départ est un soulagement pour nous car les contingents nigérians soutiennent le MPLT. En complicité avec les FAN, le président du MPLT nous donne du fil à retordre. Nous sommes donc satisfaits du départ des Nigérians.

C’est le gouvernement nigérian lui-même qui a pris la décision pour être conforme à la demande de l’OUA. Comme on avait refusé de participer à la réunion de Lagos I, l’OUA a condamné cela et pour être conforme à leur décision, le gouvernement nigérian a retiré de lui-même ses forces.

Dans la foulée de ce retrait nigérian, des accrochages éclatent également entre les FAP et des combattants du MPLT, l’ancienne 3e armée… qui conduisent les FAP à lancer une véritable opération contre le MPLT… Il y aura 134 MPLT tués, 11 FAP, des civils… Pouvez-vous nous dire plus précisément comment les combats démarrent ce 12 juin 79, qui en prend l’initiative au sein des FAP ? Y a-t-il un lien avec l’attitude nigériane dans le dossier tchadien et avec le retrait nigérian ?

L’évènement du 12 juin n’a aucun lien avec le départ du contingent nigérian. Mais si on analyse profondément les faits, ce départ a précipité l’écroulement du MPLT. Si les forces nigérianes étaient restées, les FAP n’auraient pas pu combattre le MPLT ou en arriver à bout. Après le départ de ces forces, les FAP ont réussi à vaincre leurs adversaires. Avant cette action, le MPLT devient pour nous une épine dans le pied. Il est en connivence avec Hissène Habré. Hissène pousse le MPLT à nous agresser, à nous provoquer, à faire pas mal de choses. Nous étions presque au bord de la guerre, mais à cause de la présence des Nigérians, nous n’avons rien dit. Après le départ des Nigérians, c’était l’occasion. Certains de nos combattants ont été contactés par un groupe d’éléments MPLT, dont Moussa Medela. A l’insu de tous les responsables du FROLINAT, ce groupe discute avec certains chefs militaires pour préparer un coup contre le chef du MPLT et ensuite changer le MPLT en FAO (Forces armées occidentales). Nous, nous n’étions pas au courant de cela, mais le chef du MPLT, lui, l’apprend par ses agents. Il tente d’arrêter les meneurs. Les uns tentent de s’enfuir pour aller se réfugier parmi nos combattants. Il a pu en arrêter d’autres. Il porte plainte auprès de Lol Mahamat Choua en disant : « Goukouni entretient ces opposants chez lui. »

Lol m’a convoqué, je suis venu, il était avec Idriss Adoum Moustapha, le président du MPLT. Il avait aussi fait venir Hissène Habré, le ministre de la Défense. Donc nous avons longuement discuté, et tous les trois veulent que je cherche les opposants cachés dans les bases pour les ramener. Moi, je dis : « Je suis ministre de l’Intérieur. Le président du MPLT a arrêté un groupe de combattants. Qu’il me remette à moi les prisonniers, puisque je suis ministre de l’Intérieur, et à ce moment-là je pourrai aller chercher les autres. Mais si une organisation prend des prisonniers et les garde chez elle, je ne peux pas partir chercher des gens et les amener. Ça ne se fait pas ». On a discuté, et finalement on a demandé l’intervention de l’Imam de la mosquée, Brahim. Brahim est venu. Nous avons été désignés pour aller rencontrer le groupe dirigé par Moussa Medela.

Quand nous sommes allés les voir, ils nous ont expliqué qu’ils n’étaient pas du MPLT, mais d’un autre mouvement, les Forces Armées Occidentales. Ils nous ont dit qu’ils avaient même leur projet, ils travaillaient là-dessus. Nous leur avons dit : « Dans ce cas, essayez de nous remettre vos documents. » Ils nous ont dit : « la nuit, si vous revenez, on va vous les donner. » On est revenus la nuit, ils nous ont donné leurs documents, je les ai donnés à l’Imam qui les a remis au président Lol Mahamat Choua.

Le lendemain, un combattant du MPLT proche d’Idriss Adoum (le président du MPLT) se promenait en moto dans les rues où il y avait quelques éléments des opposants. Ils l’ont vu, ils l’ont considéré comme un mouchard qui espionnait leurs positions, ils l’ont abattu froidement, ce qui a lancé les combats : à la suite de cela, au lieu d’attendre que Lol ou bien nous tous décidions de quelque chose, Idriss a immédiatement envoyé son chef d’état-major pour encercler la position où il y avait les combattants pour les capturer par la force. Comme les nôtres ont été informés d’avance, ils les ont cernés dès que le chef d’état-major est arrivé. A partir de là, les combats se sont déclenchés sans aucune consultation de la direction. C’est directement, instinctivement qu’ils se sont déclenchés.

Au moment où les combats se sont déclenchés, je me trouvais invité chez un commerçant à la rue 40, non loin de ma résidence. C’est en rentrant chez moi qu’on m’a expliqué que les combats opposaient mes forces à celles du MPLT.

Est-ce que vous vous souvenez des circonstances dans lesquelles Lol Mahamat Choua a été extrait de la présidence par certains de vos hommes ?

Oui, les combats ont commencé le premier jour… Le lendemain, nos combattants ont encore donné un assaut. Lors de cet assaut final, la résidence du président Lol Mahamat Choua a été prise par le feu. Il a été arrêté par les combattants FAP. Ils l’ont amené chez-moi à la maison. J’étais ministre du GUNT… le président est arrivé comme prisonnier [Il rit] … C’était difficile pour moi ! Quand même, je l’ai rassuré, je lui ai dit que c’était une affaire de mouvements, je l’ai mis dans une maison. Dès que les membres de la direction allaient arriver, on allait prendre une décision, comme la présidence avait été incendiée, on allait le laisser aller là où il le désirait. C’est ainsi que le soir, le Conseil de la Révolution a tranché en laissant Lol Mahamat Choua regagner l’endroit où il devait s’installer. Il a trouvé une maison dans le quartier, et le jour même il s’est déplacé là-bas.

Le groupe des FAO, après les combats, voulait se rallier au FROLINAT et faire disparaître son mouvement. Puisque nous même nous ne voulions pas que le GUNT soit éclaté, nous leur avons conseillé de ne pas le faire : « Si vous faites ça, nous risquons de mettre en péril l’existence du GUNT. Le GUNT a été formé par quatre mouvements, si une des tendances disparaît, ça risque de tout remettre en cause. Donc si vous voulez garder votre nouvelle appellation, gardez-la, mais l’essentiel c’est que vous restiez à part ». C’est ainsi que les FAO, Moussa Medela avec son groupe, sont restés à part. Nous les avons aidés en hommes et en matériel pour se maintenir. C’était aussi une manière de récupérer les éléments du MPLT dispersés partout.

Vous ne participez pas à la décision de déclenchement des attaques contre le MPLT, mais pourtant le lendemain vous ne faites rien pour que les combats s’arrêtent…

Le premier jour, aucun des responsables n’a été associé à une quelconque décision pour déclencher la guerre. Le déclenchement a été une affaire purement militaire : comme je le disais, le chef d’état-major du MPLT est parti cerner une position pour prendre les gens par la force, et les autres l’ont encerclé et ainsi de suite, le combat s’est déclenché. Par la suite, ça a dégénéré dans les différentes positions qu’occupe chacun.

La nuit, quelques responsables sont venus. J’ai longuement discuté avec eux. Sincèrement, je ne voulais pas que la guerre continue. Parmi les responsables, certains voulaient qu’on mette un point final au MPLT. Il y en a même qui sont allés jusqu’à dire : « on ne peut pas couper la queue d’un serpent et le laisser dans la maison. » Ils voulaient absolument en finir avec le MPLT. Moi, j’étais donc contre, je pensais qu’il fallait absolument qu’on interrompe les combats. Il y avait là le 1er vice-président, le 2e vice-président et d’autres chefs militaires. On a suspendu la discussion pour le lendemain, puisqu’ils avaient tous participé aux combats et qu’ils étaient fatigués… En fait, c’était une stratégie pour me laisser endormi… Le matin, j’ai été réveillé par les bombes, les détonations… Les combats continuaient, ils étaient tous sur le terrain. Et à la fin, on n’avait rien à dire…

Vous n’avez pas réussi à les arrêter, finalement ?

Non, pas du tout. Je n’ai pas pu arrêter les combats. C’était regrettable, mais c’est ça.

De nouvelles négociations démarrent à Lagos fin août 1979, est-ce que vous vous souvenez des circonstances qui ont conduit les différentes factions à revenir à Lagos pour ce qui sera appelé « Lagos II » ?

Vous savez, toutes les tendances qui étaient à N’Djamena ont refusé d’assister à la conférence de Lagos I. Mais par contre, lors de la conférence de Lagos II, nous avons participé, nous les FAP, parce que nous avons analysé que notre allié Hissène Habré ne cherchait pas autre chose que la disparition de notre mouvement. Il cherchait à nous affaibilir. Nous nous étions confrontés militairement avec notre allié d’avant, la Libye, dans le Nord du pays… Lorsqu’on s’est affrontés à Faya, à Zouar, à Ounianga-Kébir, les forces d’Hissène Habré ont refusé de participer. Ce sont les FAP qui se sont opposées à l’avancée libyenne. De surcroît, les FAN détenaient l’ancienne base de l’armée tchadienne d’Abéché. Elles avaient suffisamment de moyens. Nos combattants qui étaient dans la zone de Bao, de Fada, quand ils venaient au marché ils les influencaient pour les faire basculer de leur côté.

Hassan Djamouss, l’ancien chef d’état-major d’Hissène Habré, était un militant des FAP, un membre du conseil de la révolution tchadienne chargé de l’agriculture. On l’a envoyé en mission dans la zone de Bao avec d’autres responsables pour sensibiliser les combattants afin qu’ils ne basculent pas de l’autre côté. C’était avant que nous n’allions à N’Djamena. Ces personnalités ont basculé du côté de Hissène Habré, avec tous les combattants dans la zone.

Ce qui fait que nous étions en train de perdre du terrain par rapport à Hissène Habré. J’avais donc décidé d’accepter la participation. Nous avons dit : « Quoi qu’il arrive, Mahamat Abba, Acyl Ahmat sont plus proches de nous que Hissène Habré qui est en train de nous détruire. » A l’issue de plusieurs réunions, nous avons décidé de participer à Lagos II, que les FAN le veuillent ou non. Hissène, lui, était carrément contre la participation. Mais il a été obligé. Et en arrivant là-bas, nous avons accepté de discuter directement avec les cinq tendances qu’on avait récusées.

Est-ce que pendant ce premier GUNT la Libye attaque militairement, directement certaines positions du Nord du Tchad ?

La Libye a armé, a facilité le regroupement des combattants de Mahamat Abba, Acyl, tous les gens qui composaient les FACP (2). Avec l’encadrement des officiers libyens, ils ont attaqué Ounianga-Kébir avec des chars, avec des bombardiers TU. [Il rit] Ils ont attaqué Ounianga-Kébir, notre base arrière. C’est donc clair… Les opposants n’ont pas de chars, ils n’ont pas d’avions…

Les discussions de Lagos II débouchent le 21 août 1979 sur votre désignation à la présidence du GUNT, tandis que le colonel Kamougué est vice-président. Pourquoi est-ce que le blocage de Kano II entre vous et Hissène Habré ne s’est pas reproduit à Lagos ?

Arrivé à Lagos, il y avait deux camps : le camp venant de Tripoli, et celui de N’Djamena. Le camp de N’Djamena se compose de quatre tendances : FAP, FAT, FAN, MPLT. Du côté des gens venant de Libye, il y a : Acyl, Mahamat Abba, Hadjéro Senoussi, Abdoulaye Adoum Dana, le groupe d’Abba Sidick. Kamougué est venu du Sud, mais il fait partie du groupe de Tripoli.

Donc, il y avait deux camps. Chaque camp est solidaire pour se défendre contre l’autre. C’est dans cet esprit que nous discutons. Le camp de Tripoli voulait absolument que Mahamat Abba soit président. Nous, de notre côté, nous étions tous entièrement d’accord, on ne s’opposait pas à ce que Mahamat Abba soit désigné président, à condition que Mahamat Abba parte avec nous à N’Djamena. Mais nous refusions que Mahamat Abba soit désigné comme président, qu’il aille en Libye et reparte au Sud pour se reconstituer afin de nous combattre. Là, on a refusé. C’est pour cette raison que nous voulions que Mahamat Abba aille avec nous à N’Djamena.

Mahamat Abba, pour des raisons de sécurité, refuse d’aller à N’Djamena. Nous n’arrivons pas à nous entendre. Et par ailleurs, nous avons eu une astuce : sans que les FAN ne soient au courant, nous avons réglé notre problème avec les Libyens. Vous trouverez l’explication dans mon livre…

… vous réglez le problème avec les Libyens ?

Oui, nous réglons le problème avec le fervent Dr Ali Triki. Le camp de Tripoli perd son défenseur. Et il finit par accepter le compromis trouvé… Lorsqu’on arrive dans l’impasse, le porte-parole des FAN propose ma candidature. Ce sont les FAN qui ont proposé ma candidature à la présidence du GUNT devant l’assemblée ! Comme le problème avec la Libye est déjà réglé et que les FAN ne sont pas au courant, ma candidature a été acceptée par Acyl. A-t-il été informé par les Libyens ? Veut-il de bon cœur que je sois désigné ? En tous les cas, Acyl a accepté ça. Et finalement, ma candidature est passée contre celle de Mahamat Abba, contre celle des autres…

C’était en l’absence de Hissène Habré. Ce jour, Hissène n’avait pas assisté à la réunion. Le lendemain, lors de la signature, Hissène était tombé malade… une maladie diplomatique certainement… et il a fallu que quelqu’un amène le document chez lui là-bas pour qu’il le signe…

Le 29 août, le gouvernement de Lol Mahamat Choua démissionne… mais il faudra attendre le 11 novembre 79 pour la formation de l’équipe qui prend la relève, ce qu’on appelle « le gouvernement des onze tendances » à Douguia. Pourquoi tout ce temps, et avez-vous pu gouverner pendant ces deux mois et demi ?

Lors de notre séparation à Lagos, nous, les onze chefs des factions, nous nous sommes entendus sur la formation d’un conseil de gestion composé des membres signataires des accords de Lagos… en attendant la formation du GUNT. Durant tout ce temps, le comité de gestion fonctionne correctement et en bonne entente.

Donc, il y a un gouvernement…

Il y a un gouvernement qui gère les affaires courantes.

Mais pourquoi tout ce temps pour la formation du gouvernement des onze tendances ?

C’est à cause de la sécurité. Les tendances qui n’avaient pas de forces à N’Djamena ne voulaient pas venir tant que la sécurité ne serait pas garantie dans la capitale. C’est la raison pour laquelle elles sont restées longtemps en Libye et ailleurs.

Quel souvenir gardez-vous du fonctionnement ou du non-fonctionnement du GUNT entre novembre 79 et mars 80 ? Avez-vous eu le sentiment de pouvoir diriger l’appareil d’État, y a-t-il eu un travail gouvernemental qui a pu avoir des répercussions concrètes, ou l’action publique a-t-elle été paralysée ?

Je garde un souvenir amer du fonctionnement du GUNT entre novembre 1979 et mars 1980 dans la mesure où toutes les tendances n’ont pas voulu se saisir de cette opportunité pour le retour définitif de la paix dans le pays. Par leur refus d’obtempérer aux décisions prises en commun, elles ont morcelé le pays. Les actions du GUNT ne se limitaient qu’à certaines zones. A l’époque, chaque chef de tendance avait une zone bien déterminée. Le GUNT n’a pas pu asseoir son autorité sur l’ensemble du pays. Certaines zones nous échappaient, en quelque sorte…

Donc vous gardez le souvenir amer d’un gouvernement qui n’a pas pu faire grand-chose ?

Voilà. Le GUNT n’a pas pu faire ce qu’on espérait.

Comment expliquez-vous cette paralysie du GUNT ?

Cette paralysie du GUNT est due à la mauvaise foi de ses composantes. C’était un gouvernement de coalition, de mouvements disposant de forces militaires, et chaque mouvement coalisé dans le GUNT conservait ses propres combattants en dehors de toute armée. Il n’y avait pas d’armée. Lorsqu’on a commencé à créer l’embryon d’une armée -qu’on a appelé l’Armée Nationale Intégrée- les gens n’ont pas accepté d’envoyer leurs forces. Ils envoyaient les combattants les plus têtus qu’ils ne voulaient pas conserver dans leur camp et ils gardaient les autres.

Chaque mouvement avait sa zone, sur laquelle il avait le contrôle exclusif, et où il levait des taxes. Le Ouaddaï et le Batha étaient pour le CDR (Conseil démocratique révolutionnaire). Le Kanem, le BET (Borkou-Ennedi-Tibesti) et une partie du Chari-Baguirmi, étaient sous le contrôle des FAP. Le Salamat et le Guera étaient les fiefs de la 1e armée. Le Sud était en totalité sous le contrôle du comité permanent du général Kamougué. Le Chari-Baguirmi et N’Djamena, c’était presque la « représentation » de tous ces mouvements avec leurs hommes armés. Ce qui fait que le GUNT a vraiment eu des marges de manœuvre très limitées. 

Est-ce que vous gardez un souvenir du type d’administration que les uns et les autres ont pu mettre en place dans les régions qu’ils contrôlaient ?

Le pays était morcelé par les groupes armés. J’étais le président du GUNT, je ne pouvais pas mettre pied à Abéché, parce que Abéché était sous le contrôle des CDR. Tant que les CDR ne donnaient pas leur accord, je ne pouvais pas y aller. Je suis allé au Sud, mais si le comité permanent avait refusé je n’aurais pas pu, sauf à y aller par les armes. Le gouvernement central avait des marges de manœuvre tellement limitées qu’il ne pouvait pas asseoir son pouvoir. Ses décisions n’étaient pas appliquées partout.

Comment est-ce que les différents mouvements ont géré le pays pendant cette période où chacun contrôlait une zone ?

Vous savez, à cette époque l’administration territoriale était restée intacte. Les préfets, les sous-préfets étaient dans les régions. Mais les zones étaient sous contrôle des mouvements. Les autorités administratives se trouvant dans les zones obéissaient aux ordres de ces mouvements. Bien qu’elles relèvent du ministère de l’Intérieur, les contacts étaient limités et sur place, elles avaient une autre administration. Ces administrateurs étaient donc obligés de laisser les combattants lever les taxes sur les droits d’entrée des marchandises, ou sur les marchés, la sortie de bétail… Dans l’ensemble du Sud, il y avait des préfets, mais ils relevaient du comité permanent. Tout ce qui venait du Cameroun, de RCA, c’est le comité permanent qui le contrôlait, qui le gérait, qui récupérait les droits de douane. Les rares sociétés tchadiennes, comme la Cotontchad, étaient gérées sur place par ceux qui sont armés. Ils prenaient de l’argent, des fonds, sans en référer à l’administration centrale au niveau de N’Djamena. Ce qui fait que le gouvernement était là, mais il n’avait pas de moyens étendus pour asseoir son autorité.

Dans un tel contexte, est-ce qu’une justice a pu continuer à fonctionner, est-ce que les écoles ont pu continuer à fonctionner ?

Les écoles ont plus ou moins continué à fonctionner. A un moment donné, pendant les combats, les écoles ont été fermées à cause de la guerre. Mais au Sud, les écoles continuaient et même dans certains endroits reculés… Les hôpitaux, malgré le manque de moyens et surtout de médicaments, continuaient de temps en temps.

Mais sans paiement de salaires ?

Pas du tout. Pas de paiement de salaires. Les fonctionnaires des différents services se débrouillaient. Les mouvements qui contrôlaient les zones leur jetaient quelques miettes, etc. Les régions étaient abandonnées à elles-mêmes en quelque sorte. Alors que les Libyens se trouvaient encore dans le pays, il y a des délégations qui quittaient certains endroits pour aller en Libye sans que N’Djamena en soit informé.

Quelle a été la situation de la justice pendant cette période ?

La justice a plus ou moins existé. Les juges essayaient de régler les affaires quotidiennement comme ils le faisaient par le passé. Mais il n’y avait pas quelque chose de centralisé.

Quel est le rapport de forces militaires, à l’époque, notamment dans N’Djamena. Sauriez-vous dire combien d’éléments comptaient les FAP dans la capitale ? Les FAN ? Les FACP ? Qui contrôlait quel quartier ?

Il m’est très difficile d’apprécier le nombre de combattants, mais numériquement les FAN constituaient une force importante dans la capitale, tout comme les FAP et les FACP (Front d'action commune provisoire). Les FAN étaient constituées en grande majorité des anciens FAT, des gendarmes, des gardes nomades, des policiers et des gardes nationaux. Elles étaient implantées dans le camp 13, à la Cité Ocam, au Sabangali, près de la radio Tchad et dans une partie de la gendarmerie. Les FAP étaient dans la partie centrale de la gendarmerie et au Grédia (Lycée Kadhafi). La sécurité présidentielle se trouvait dans l’ancien palais présidentiel. Les FACP existaient à N’Djamena mais n’avaient pas d’implantation fixe dans la capitale. 

Comment expliquez-vous la dégradation des relations entre factions qui va conduire à la guerre de N’Djamena ? Quelles ont été selon vous les principales étapes de cette dégradation ?

Dès la signature des accords de Lagos, Hissène décide, à mon avis, de saborder la réussite du GUNT. Il sabote l’exécution de la clause de démilitarisation de la capitale qui conditionne l’arrivée de la force neutre et des factions du FACP. Hissène est ministre de la Défense, il est chargé de coordonner l’action de la commission militaire. Il tente de récupérer les combattants FAP à N’Djamena, à Bao Bilia, à Oum-Chalouba et à Faya. Il ordonne l’attaque des bases des combattants de la 1ère armée d’abord à Am Dam, ensuite à Bokoro et à Mongo. 

Pourquoi, selon vous, est-ce qu’il ordonne les attaques de ces bases ?

Mon analyse est que Hissène envisageait de prendre le pouvoir à N’Djamena. Pour ce faire, il envisageait de prendre le contrôle de certaines zones. C’est ainsi qu’il a cherché à affaiblir la 1e armée, récupérer Am Dam, récupérer le Guera, puisque ses forces étaient basées dans le Ouaddaï.

Entre le Ouaddaï et N’Djamena, il fallait qu’il n’y ait pas d’entraves. C’est dans cet esprit, je crois, qu’il a planifié de pacifier certaines zones sur le long terme, pas dans l’immédiat. La guerre du 21 mars ne faisait pas partie de son propre programme, mais les choses se sont précipitées en quelque sorte.

La guerre démarre en tant que telle le 20 mars 1980, avec l’assassinat de 27 combattants FAN au camp de « l’Établissement Matériels et Bâtiments », le camp EMB… Ces éléments FAN sont assassinés dans leur lit par des FAP et des FACP. Comment se déroule cet incident? Avez-vous été associé à la décision ? Est-ce qu’effectivement cette action dans le camp EMB fait suite à la prise du quartier général de la 1ère armée à Mongo comme le raconte le militant FROLINAT Garondé Djarma dans son livre de témoignage ?

Hissène a incontestablement planifié un projet pour prendre le pouvoir… mais pas dans l’immédiat. Comme je le disais, il se préparait à pacifier les zones qui lui auraient fait obstacle le jour du déclenchement de la guerre. C’est en suivant ce plan à moyen terme que les FAN attaquent Mongo, le bastion de la 1ère armée. L’attaque de Mongo est effectivement pour quelque chose dans les évènements du 20 au 21 mars 1980.

Les faits se sont déroulés comme suit : à l’annonce de la prise de Mongo par les FAN, j’ai convoqué les membres du gouvernement et le comité d’observateurs pour une réunion à la chambre de commerce afin de résoudre le conflit qui venait de naître. Les discussions durent plusieurs heures. Hissène refuse de retirer ses forces de Mongo. La réunion est dans l’impasse. Nous l’avons reportée pour le lendemain.

La nuit, j’ai été réveillé par Hissène qui me demandait la cause de l’attaque du camp EMB… alors que c’est lui qui m’apprend l’existence de combats. Nous avons été entraînés dans une guerre regrettable et destructrice qui n’a été décidée ni par Hissène, ni par moi-même. Nous avons été entraînés dans ces combats malgré nous.

Avec le recul, je pense que les FAP et les FACP sont pour quelque chose au sujet de cette attaque… bien qu’il y ait eu des signes précurseurs indiquant la reprise imminente de la guerre par les FAN. Je ne peux pas rejeter directement la responsabilité sur les FAP, mais les FAP ont été en grande partie la cause de ce déclenchement. Certains chefs militaires et politiques ont été impliqués dans ce déclenchement… mais je n’arrive pas encore à percer la réalité.

Est-ce que vous pensez que la guerre aurait pu être au moins retardée, peut-être évitée ?

Tout est parti du camp de la police militaire. C’est vrai, selon ce que nous avons appris les éléments des FAN de la police militaire étaient endormis, lorsque des éléments de la police des FAP et des FACP les ont en quelque sorte attaqués. Le lendemain, nous devions nous retrouver pour discuter du retrait des forces d’Hissène de Mongo. Si cette attaque n’avait pas été déclenchée, si Hissène le lendemain avait retiré ses forces, on pouvait au moins atténuer l’éclatement pour quelques semaines, un mois. On allait le retarder dans tous les cas.

On peut avoir le sentiment que la guerre de N’Djamena marque un basculement dans les alliances entre factions : en mars 79, vos hommes étaient entrés dans N’Djamena pour soutenir Habré. En mars 80, ils s’allient aux FACP pour combattre les FAN. Pourquoi ce changement dans les alliances, et comment s’est-il décidé ?

La guerre de N’Djamena ne marque pas un basculement dans les alliances entre factions. Il s’agit d’une guerre entre les partisans de la coalition du GUNT et les opposants du GUNT. Les FAN d’Hissène Habré, le FROLINAT originel d’Abba Sidick et le FROLINAT fondamental d’Hadjero Senoussi se coalisent contre les factions restées loyales aux accords de Lagos. C’est à cause de cela qu’il y a eu l’éclatement de N’Djamena

Comment s’est mise en place l’alliance entre Hissène Habré et les autres factions : le FROLINAT originel et le FROLINAT fondamental ?

Le FROLINAT fondamental est une création des Soudanais. Hissène Habré lui-même est alors soutenu par le Soudan. Deux alliés du Soudan se coalisent pour nous faire face. Ça, c’est un point.

Le FROLINAT originel, lui, se trouvait de l’autre côté parce que son rival, Mahamat Abba de la 1ère armée était resté fidèle au GUNT. Abba Sidick se proclamait de la 1ère armée. Mahamat Abba avait pris la direction de la 1èrearmée contre sa volonté. Abba Sidick avait alors créé le FROLINAT originel. Comme l’ennemi de ton ennemi est mon ami, il s’est retrouvé dans l’autre camp pour combattre Mahamat Abba.

Est-ce que Hissène Habré, à un moment, se déclare officiellement en rupture avec le GUNT ?

Les combats déclenchés à N’Djamena sont bel et bien dirigés contre le GUNT. Nous sommes donc obligés de prendre des mesures pour restreindre son pouvoir. C’est dans cet esprit que nous l’avons révoqué de son poste de ministre de la Défense.

Plus généralement, y a-t-il une évolution de vos relations avec les Libyens pendant la période qui s’écoule entre août 78 où on voit les affrontements de Faya (et une certaine tension avec Tripoli)… et octobre 80 où vous demandez une intervention libyenne ? S’il y a évolution, quelles en sont les étapes ?

Nos relations avec la Libye évoluent en dents de scie pendant tout le temps que nous sommes soutenus par elle. Parfois nous sommes en bons termes, parfois nous avons des problèmes. A Kano II, le FROLINAT a rompu ses relations avec la Libye, seul pays qui le soutenait depuis des années. La Libye a mobilisé ses forces pour soutenir le Front d’Action Provisoire afin de s’emparer des zones tenues par les FAP dans le BET mais elle a échoué.

Habré profite de cette nouvelle donne pour enterrer définitivement le FROLINAT FAP en procédant à la récupération de nos combattants démunis dans certaines zones. C’est pourquoi nous avons décidé de lâcher Hissène Habré pour aller à Lagos II signer les accords avec nos frères du FACP et nous réconcilier avec la Libye. C’est ainsi que nous nous sommes entendus avec la Libye lors de la conférence de Lagos, à l’insu de la délégation des FAN. Qu’est-ce que nous nous sommes dit ? Comment nous sommes parvenus à ce rapprochement avec la Libye ? Je pense que vous le saurez plus tard… [Il rit]

Quel souvenir gardez-vous de ces mois de guerre ? Gardez-vous le souvenir de certaines batailles ? Avez-vous effectivement dirigé l’assaut contre le camp de la Gendarmerie en octobre 1980 ?

Je garde un souvenir de remords et d’impuissance pour la mort de tous ces combattants et civils des deux camps, sans oublier la destruction complète de la ville de N’Djamena. Du début jusqu’à la fin des combats, je n’ai jamais passé une nuit hors de N’Djamena, sauf en cas de mission à l’extérieur du pays. Je n’ai dirigé aucun combat (même si j’avais été tenté, mes collaborateurs ne m’auraient pas laissé faire) mais j’ai observé de près le déroulement de plusieurs batailles, y compris celle d’octobre 1980.

La guerre de N’Djamena a duré neuf mois…

Oui, tout le monde est d’accord pour dire qu’elle a duré neuf mois…

C’est peut-être à cause de la fierté de l’homme, sinon par imbécilité. Je ne trouve pas d’autre réponse à part ça. Rester dans une capitale, occuper des positions de part et d’autre et s’entretuer pendant neuf mois, c’est vraiment de l’aberration. Avec le recul, je crois que nous avons vraiment commis une bêtise.

La guerre de N’Djamena a aussi duré parce que dès le commencement des combats nous avons été confrontés à un manque total des munitions. Sinon, je suis convaincu que les FAP n’auraient pas permis aux FAN présentes à N’Djamena de résister pendant trois jours pour se renforcer par des renforts venant de Mongo.

Le premier jour des combats, certains de nos combattants qui avaient repoussé l’ennemi au-delà de l’hôpital central, mais étaient à cours de munitions, sont revenus demander des munitions au chef d’état-major. Cette scène s’est déroulée devant ma résidence. Mais Adoum Togoï n’est pas arrivé à leur donner satisfaction. Nous n’avions aucune munition dans nos magasins.

Par contre, les Forces Armées du Nord (FAN) disposaient de quantités énormes de munitions : des obus de canon sans recul, des obus de mortier 81, 120, des BM 16 etc. Elles avaient constitué tout ce stock en prévision de leur conquête du pouvoir par la force. Elles ont bénéficié de tout l’arsenal des FAT stocké à N’Djamena. Pendant l’attaque des Libyens avec les FACPau Nord du Tchad, je suis parti au combat en tant que ministre de l’Intérieur. J’ai demandé au président Lol l’autorisation de prendre des munitions à la poudrière. Lol a accepté. Au moment où les combattants FAP prenaient les munitions à la poudrière, Hissène a envoyé ses hommes prendre leur part de munitions, pour la stocker dans son magasin à Sabangali. Puis ils ont pillé le stock d’armement à la poudrière. Ce qui fait qu’ils étaient mieux dotés en armement et munitions que nous. Nous, nous avions des armes, mais sans munitions. Nos armes provenaient des pays de l’Est, surtout les kalashnikovs, les RPG-7, les 14,5 , les mitrailleuses légères... Hissène, lui, il détenait des armes en provenance de l’Ouest : c’est à dire des fusils français et autres en dehors des BM16. Il avait les munitions de ses armes en abondance. Mais nous, même si nous avions pillé la poudrière, nous n’aurions pas pu utiliser les munitions que nous aurions trouvées avec nos armes. C’est la raison pour laquelle la guerre a duré longtemps à N’Djamena…

Quel lien faites-vous entre le manque de munitions des FAP et la durée de la guerre ?

Pour déloger vite l’ennemi, il faut avoir les moyens adéquats. Il nous manquait les munitions. C’est pourquoi nous avons été obligés, avec le peu que nous avions, de tenir nos positions en vue de résister plus longtemps.

Est-ce que vous voulez dire que le manque de munitions vous a empêchés de partir à l’assaut des positions des FAN et vous a contraint à une guerre de défense dans N’Djamena ?

Effectivement, c’est le manque de munitions qui nous a contraint à maintenir nos positions en nous défendant, plutôt que de lancer des offensives sur les positions ennemies pour les déloger.

Pendant cette guerre de N’Djamena, quels ont été les soutiens des différents camps ? Le CDR, manifestement, a bénéficié d’un appui libyen, mais est-ce votre cas et le cas des FAT ? Bénéficiez-vous à l’époque d’une aide du Nigeria, comme les FAN l’ont affirmé ? Et les FAN elles-mêmes, quelles sont les aides dont elles disposent à l’époque ? Egyptienne ? Soudanaise ? Américaine ? Française ?

La France, à travers le commandant des forces françaises Louis Forrest, a joué un rôle nuisible pour les FAP. Il avait un penchant pour les FAN. Lors des combats entre les forces de Malloum et de Hissène Habré, il avait déjà penché faveur d’Hissène Habré. La France a été trop clémente envers les FAN.

Sur ma demande insistante, le Nigeria nous a donné cinq cents kalachnikovs avec leurs munitions. Les combattants CDR conduits par Acheikh Ibn oumar, qui se trouvaient au sud du pays, sont intervenus aussitôt après les combats. Leur arrivée fut un grand soulagement pour nos combattants sans munitions. Après la libération de Faya, les autres combattants CDR en Libye sont venus en renfort avec tout leur équipement ce qui nous a beaucoup aidés. L’aide libyenne était destinée aux forces du GUNT (FAP, FAT ou autres).

En plus des stocks considérables récupérés à Abéché, les FAN recevaient de l’aide en provenance de l’Egypte, de l’Arabie Saoudite, du Maroc et du Soudan… en somme des États-Unis d’Amérique, puisque ce sont eux qui apportaient leur aide par l’intermédiaire de l’Arabie saoudite… et qui influençaient ces pays pour qu’ils envoient de l’aide militaire à Hissène Habré.

Est-ce que vous diriez que N’Djamena, à cette époque-là, a fait les frais de la crise entre les États-Unis et la Libye ?

Pas seulement cela, puisque la Libye n’est pas venue d’elle-même pour apporter son soutien. C’est nous qui sommes allés demander l’intervention de la Libye. Personnellement, je suis parti jusqu’à Tripoli pour demander au Guide libyen d’intervenir en notre faveur, sinon nous aurions été dans une situation très difficile. Le colonel Kadhafi a accepté de nous répondre favorablement. C’est ainsi que les forces libyennes sont intervenues.

Après l’implication directe des forces libyennes dans le conflit tchadien, les ennemis de la Libye se sont décidés à aider Hissène Habré à visage découvert, pour que les forces libyennes subissent un échec. Les États-Unis d’Amérique ont accéléré leurs démarches auprès de leurs satellites au Moyen-Orient. La France, elle aussi, n’est pas restée indifférente… le Tchad, c’est sa zone d’influence, sa zone réservée, Giscard avait menacé d’intervenir si les Libyens ne retiraient pas leur force.

La situation était telle que la Libye, à cause de nous, s’est empêtrée dans une guerre face aux États-Unis d’Amérique par le Soudan et l’Egypte interposés.

Qu’est-ce qui vous pousse à solliciter l’intervention libyenne ? Avez-vous tenté de faire appel à d’autres pays auparavant ?

Nous n’avons pas tenté de contacter d’autres pays que la Libye. Malgré nos contradictions avec la Libye, à notre avis, seule la Libye était susceptible de nous apporter l’aide dont nous avions besoin. C’est pourquoi je suis parti en Libye rencontrer le colonel Kadhafi et lui poser la question.

Quelle a été l’ampleur de l’intervention libyenne à ce moment là ?

L’ampleur de l’intervention libyenne a été immense. Non seulement l’intervention militaire a eu lieu à N’Djamena, mais la Libye nous a aidés à libérer Faya-Largeau, Biltine, le Batha avant la fin de la guerre à N’Djamena. Elle a vraiment mobilisé une force colossale pour mettre un terme aux combats de N’Djamena.

Avec quel genre d’équipements engagés dans les combats ?

Elle a engagé des chars et des troupes fantassins, dans certains endroits appuyés par l’aviation. A N’Djamena, les avions ont bombardé une fois, deux fois. Ailleurs ils n’ont pas utilisé l’aviation mais les forces terrestres. Des lances missiles BM 21, des chars, etc.

Quel souvenir gardez-vous du retrait des FAN de N’Djamena le 15 décembre 80, pouvez-vous nous faire le récit de cette journée telle que vous l’avez vécue ?

Ma joie a été grande de voir déguerpir les FAN de la ville de N’Djamena, c’était une immense récompense pour les martyrs des forces armées de la coalition GUNT en général… et plus particulièrement les Forces Armées Populaires (FAP) tombées les armes à la main. Ce fut aussi un soulagement pour tous ceux qui avaient souffert de cette guerre, que ce soit la population civile ou les militaires.

Pourquoi laissez-vous les FAN quitter N’Djamena, alors qu’on vous a entendu pendant les mois précédents tenir un discours très dur vis-à-vis de vos adversaires ? Comment expliquez-vous que cette colonne FAN parvienne à quitter N’Djamena et à partir vers l’Est ?

Dans un premier temps, nous avons été pris de court par leur retrait inattendu. On ne s’attendait pas à ce départ ce jour. Dans un deuxième temps il y a eu défaillance de nos services des renseignements. Nous n’avions pas eu d’informations selon lesquelles les FAN étaient sur le point d’arrêter les combats. Mais malgré cela, pendant leur retraite, ils se sont accrochés à plusieurs endroits aux éléments libyens et aux éléments d’Acyl qui étaient avec les Libyens dans la zone du Ouaddaï, Biltine… Il y a eu des combats à plusieurs endroits, mais malgré cela ils ont pu atteindre Kapka, puis le Soudan.

Est-ce que c’est l’intervention libyenne qui fait basculer le résultat de la guerre de N’Djamena et pousse les FAN à sortir de la capitale ?

Effectivement. Sans l’intervention libyenne, je crois que les FAN allaient nous chasser. Les militaires ne sont pas convaincus de cela, mais moi personnellement, j’en suis convaincu. Les FAN allaient nous chasser. Les éléments des FAN, par rapport aux autres, étaient très disciplinés… parce qu’ils intégraient en leur sein d’anciens militaires FAT. Pendant les combats frontaux, nos combattants ont souvent eu le dessus. Ils prenaient certaines positions dans la ville, à N’Djamena. Mais le soir, à la tombée du soleil, nos combattants manquaient tellement de discipline qu’ils abandonnaient leurs positions et revenaient à leur point de départ. Les FAN, donc, la nuit, revenaient pour récupérer leurs positions perdues. C’est ainsi qu’elles ont pu s’y maintenir longtemps. Petit à petit je me suis rendu compte que si les Libyens n’intervenaient pas, nous risquions de devoir abandonner la ville. Nous n’avions pas pris cette décision, mais ça allait venir…

(1) Le 12 février 1979, une grève organisée par des étudiants musulmans du lycée Felix Eboué, provoque la colère des étudiants non-musulmans. Pour éviter que les deux groupes ne se battent, un gendarme tir en l’air pour disperser les deux groupes. Les FAN interviennent et tirent en direction des gendarmes. C’est le début des combats. Cf Mario J. Azevedo, Roots of violence a history of war in Chad, Routledge, 2004. p 104.

(2) Les tendances tchadiennes soutenues par la Libye se sont rassemblées début juin 1979 en un Front commun d’action provisoire (FACP) après l’échec de la conférence de Kano II. Cf Robert Buijtenhuijs, Le FROLINAT et les guerres civiles du Tchad (1977-1984), Karthala-ASC 1987. 

Publicado el 15/02/2019 - Modificado el 01/03/2019

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