Des partisans du «In» et du «Out» en bateau se font face sur la Tamise à Londres, le 15 juin 2016, neuf jours avant un référendum déterminant pour le Royaume-Uni.
Des partisans du «In» et du «Out» en bateau se font face sur la Tamise à Londres, le 15 juin 2016, neuf jours avant un référendum déterminant pour le Royaume-Uni.
Stefan Wermuth/REUTERS
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Royaume-Uni: le référendum de 1975 éclaire-t-il celui du 23 juin?

Le 23 juin 2016, les Britanniques ont voté par référendum pour ou contre le Brexit. Mais la campagne électorale a été suspendue en raison du meurtre le 16 juin de la députée travailliste et anti-Brexit Jo Cox.
Por Maati Bargach -

Ce référendum est un épisode de plus dans la longue histoire des relations mouvementées entre le Royaume-Uni et l’UE. Le pays avait déjà connu en 1975 un référendum sur son maintien dans les Communautés européennes, quand l’UE n’existait pas encore. Retour sur un scrutin où le « oui » l’avait emporté. Une période riche en enseignements, notamment sur le fait qu’à l’époque, la gauche était alors contre le projet européen, et que c’était le Parti conservateur, celui-là même qui propose aujourd’hui le référendum, qui défendait le maintien dans l’Europe. Une situation diamétralement inversée.

Lorsque Roy Jenkins annonçait que le résultat du référendum de 1975 « engage[ait] la Grande-Bretagne envers l’Europe », il ne croyait pas qu’une quarantaine d’années plus tard, le pays allait à nouveau se déchirer sur son appartenance à l’Europe. Celui qui avait été ministre travailliste des Finances de 1967 à 1970 et qui a été président de la Commission européenne de 1977 à 1981 se félicitait alors que les Britanniques aient voté pour le maintien du Royaume-Uni dans les Communautés européennes.

Le 23 juin prochain, 41 ans plus tard, il n’est pas sûr que les Britanniques fassent de même. Le score s'annonce serré. Mais alors que les sondages une semaine avant le scrutin donnaient le camp favorable au Brexit (retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne) légèrement vainqueur, le 16 juin, la campagne a été suspendue après le meurtre de Jo Cox, une députée travailliste pro-UE, laissant le pays sous le choc.

Si faire un lien entre le mobile de ce meurtre et la campagne électorale est encore trop tôt en ce vendredi 17 juin, le fait est que la campagne du Brexit a été particulièrement violente. « C’est quelque chose d’assez nouveau par rapport à 1975, explique à RFI Agnès-Alexandre Collier, spécialiste de la vie politique britannique et de la politique européenne et étrangère du Royaume-Uni. Le référendum de 1975 venait surtout confirmer une adhésion à l’Europe qui était parvenue quelques années auparavant. Alors que la campagne aujourd’hui a suscité des débats intenses et engendré des réactions passionnelles. »

L’opinion publique britannique est apparue très divisée lors de la campagne. De nombreuses personnalités publiques ont pris position. Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, a ainsi soutenu le Brexit. Ken Loach, cinéaste vainqueur à deux reprises de la Palme d’or au Festival de Cannes (2006 et 2016), a expliqué de son côté qu’il voulait « rester [dans l’UE], mais en ayant une attitude très critique vis-à-vis d’elle ».

Les médias également sont divisés. Le quotidien populaire The Sun a appelé ses lecteurs à voter pour le Brexit.

Le Daily Express est également pour le Brexit, tout comme le Daily Mail. En revanche, le tabloïd The Daily Mirror, et les quotidiens The Guardian et The Financial Times sont les journaux qui se sont prononcés pour le maintien dans l’Union européenne. Le journal The Times est le seul qui paraît indécis, selon Le Monde.

Le marché commun, perçu comme un projet libéral

A l’époque du référendum de 1975, les journaux étaient plus unanimes. Les médias britanniques ont tous soutenu le maintien dans les Communautés européennes, à l’exception du Morning Star, quotidien de gauche. Car c’était plutôt la gauche qui était contre la construction européenne à cette époque.

« Dans les années 1970, ce que l’on appelait le marché commun était perçu comme un projet économique libéral. Les conservateurs considéraient qu’il allait apporter de la prospérité au pays qui était empêtré dans la crise. En revanche, le Parti travailliste, qui était plus à gauche à l’époque, voyait le projet européen comme un club de pays capitalistes », explique Agnès-Alexandre Collier. A l’époque, le Labour craignait notamment que la politique agricole commune de l’Europe ne fasse augmenter les prix des aliments. Il redoutait aussi que le gouvernement britannique ne perde en souveraineté économique et ne puisse mener des politiques socialistes.

C’est notamment ce qui a poussé Jeremy Corbyn, actuel chef du Parti travailliste et personnalité très marquée à gauche, à voter en 1975 contre le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Il a depuis révisé sa position. Il expliquait en avril 2016 : « Le projet européen a apporté emplois, investissement et protection aux travailleurs, aux consommateurs et à l’environnement. » Ceci étant, Jeremy Corbyn a rappelé qu’il restait « très critique » envers le projet européen. Il est « parfaitement possible d’être critique de l’UE tout en étant persuadé qu’il fallait en rester un membre », a-t-il précisé.

« Aujourd’hui, Jeremy Corbyn fait campagne contre le Brexit tout en essayant de se démarquer du Premier ministre David Cameron qui est aussi dans le camp du Remain (rester ; Ndlr). Ses arguments portent ainsi surtout sur le fait qu’un Brexit ferait courir un risque aux services publics et notamment au système public de santé, clairement à l’opposé des arguments de David Cameron », explique Agnès-Alexandre Collier, qui est professeure des universités en civilisation britannique à l’Université de Bourgogne.

Le traité de Maastricht : un « tournant majeur »

« Le tournant majeur a été le traité de Maastricht, avec lequel la construction européenne est passé d’une union économique à une union politique, avec des politiques communes. A ce moment, le projet européen a changé, et sa perception par l’opinion britannique a évolué », décrypte Agnès-Alexandre Collier.

Car dans les années 1970, la grande majorité des conservateurs soutiennent l’entrée dans l’UE. Sous l’impulsion du gouvernement d’Edward Heath, le 1er janvier 1973, le Royaume-Uni (qui comprend l’Angleterre, l’Ecosse, le pays de Galles et l’Irlande du Nord) intègre les Communautés européennes, ancêtres de l’actuelle Union européenne (UE). Ces communautés étaient au nombre de trois : la Communauté européenne du charbon et de l’acier, la Communauté économique européenne et la Communauté européenne de l’énergie atomique.

Alors que des élections se préparent en 1974, une des promesses de campagne du Parti travailliste est de renégocier les traités des Communautés européennes, et ensuite de tenir un référendum afin de décider s’il faut en rester membre. Le Labour remporte la majorité des sièges à la Chambre des communes, la chambre basse du Parlement. Le travailliste Harold Wilson, nommé Premier ministre, organise le référendum en question le 5 juin 1975. « Wilson était modérément anti-européen. Il était sous la pression de la gauche de son parti, comme Tony Benn, des eurosceptiques que l’on appelait à l’époque des anti-marketeers [des anti-marchés ; Ndlr] », déclare Agnès-Alexandre Collier.

Lors de ce premier référendum organisé dans l’ensemble du Royaume-Uni, le Oui (c’est-à-dire rester membre des Communautés européennes) l’emporte largement à 67,09 %, contre 32,70 % pour le Non. La participation s’élève à 64,62 %.

La situation est à peu près comparable aujourd’hui, sauf qu’elle est inversée. Aujourd’hui, c’est le Parti conservateur qui, par la voix du Premier ministre David Cameron, a promis de renégocier les traités européens ainsi que l’organisation d’un référendum. Comme Cameron a été réélu en mai 2015, il a tenu sa promesse et le référendum aura lieu ce jeudi 23 juin.

David Cameron souhaite à la fois répondre aux eurosceptiques de son camp, ainsi que tenter de juguler la montée du parti populiste UKIP (UK Independence Party, ou Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni). Ce parti milite depuis sa fondation en 1993 pour le retrait du Royaume-Uni de l’Union européenne. Le UKIP a récolté plus de trois millions de voix lors des dernières élections législatives, ce qui en fait le troisième parti en termes de voix, mais, en raison du système électoral britannique (scrutin majoritaire à un tour), il n’a obtenu qu’un seul siège au Parlement.

L’euroscepticisme, une opinion « transpartisane »

« Aujourd’hui, le gouvernement conservateur est globalement et officiellement pour le Remain [rester dans l’UE ; Ndlr). Mais la moitié des députés est pour le Brexit », rappelle Agnès-Alexandre Collier, auteure d’un article intitulé « Euroscepticism under Margaret Thatcher and David Cameron: From Theory to Practice » (L’euroscepticisme sous Margaret Thatcher et David Cameron : de la théorie à la pratique). Cette partie favorable au Brexit est notamment représentée par l’ancien maire de Londres Boris Johnson.

« Au Royaume-Uni, les deux grands partis ont la particularité de ne pas être uniformes, explique Agnès-Alexandre Collier, également auteure de l’ouvrage La Grande-Bretagne eurosceptique ? (éd. du Temps). Les partis travailliste et conservateur sont traversés par différents courants, plus ou moins eurosceptiques. Et l’euroscepticisme est vraiment une opinion transpartisane, qui peut séduire à la fois à gauche ou à droite. Elle est même devenue majoritaire dans l’opinion publique britannique, et n’est plus moquée ou stigmatisée, comme c’était le cas dans les années 1980. » Et quel que soit le résultat du référendum, même s’il est favorable au maintien du pays dans l’UE, le Royaume-Uni n’en a sûrement pas fini avec sa longue histoire polémique avec l’Europe.

 

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Un bulletin de vote pour le référendum du 23 juin prochain. | REUTERS/Russell Boyce

 

Publicado el 15/03/2017 - Modificado el 15/03/2017

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