Hisham Matar est architecte de formation et l'auteur de deux romans et d'une biographie consacrée à son père. Il a remporté le prix Pulitzer 2017 dans la catégorie biographie.
Hisham Matar est architecte de formation et l'auteur de deux romans et d'une biographie consacrée à son père. Il a remporté le prix Pulitzer 2017 dans la catégorie biographie.
Francesca Mantovani/Editions Gallimard
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L'odyssée libyenne d'Hicham Matar

En mars 2012, après la chute de Kadhafi, le romancier libyen Hisham Matar est retourné en Libye, son pays natal qu’il n’avait pas revu depuis trente-trois ans. Ce retour est aussi pour l’écrivain la fin du deuil de son père kidnappé, puis vraisemblablement tué par les services secrets de Mouammar Kadhafi. La quête du père disparu est le leitmotiv de La Terre qui les sépare, le dernier livre de l’écrivain récemment couronné du prix Pulitzer 2017 de la biographie.
Por Tirthankar Chanda -

C’est avec un sentiment de profonde empathie qu’on referme La Terre qui les sépare, le tout dernier livre de Hisham Matar consacré à sa quête obsédante et inassouvie de son père disparu. Il y a du Télémaque dans la démarche de cet auteur qui compare souvent sa frustration à celle du fils d’Ulysse, pleurant son père évaporé. Le livre est une invitation au voyage, à une odyssée à la Homère sur l’océan de la vie ouvert sur l’infini. Tout au long de ses 300 et quelque pages, ballotté au gré des vagues qui sont autant événements que souvenirs, le lecteur a l’impression de voguer vers un horizon qui s’éloigne inexorablement, incarnant l’impossible apaisement du fils endeuillé. On ne sort pas indemne de cette expérience de lecture peu commune.

Hisham Matar est libyen. Il a passé son enfance à Tripoli, mais vit en Angleterre depuis les années 1980. Après avoir fait des études d’architecture, il s’est fait connaître en publiant en 2006 son premier roman In the country of men ( Au pays des hommes ), qui fut parmi les finalistes du prix Booker de l’année. Son second roman, Anatomy of a disappearance, a été traduit en français sous le titre Une disparition. Pour ses deux ouvrages de fiction, tout comme pour son dernier récit autobiographique, l’auteur a puisé son inspiration dans la thématique de l’enlèvement de son père par l’ancien régime libyen, traumatisme qui hante la famille Matar. En particulier le fils cadet du disparu Hisham qui a fait de la recherche du père l’alpha et l’oméga de sa vie et de son oeuvre.

Celui-ci n’avait que 19 ans et faisait ses études à Londres lorsqu’en 1989 son père fut enlevé par les sbires de Kadhafi au Caire où les Matar s’étaient exilés. Jaballa Matar qui avait vu de près les dérives du pays sous la royauté, s'était enthousiasmé pour le bouillant capitaine lorsque celui-ci avait renversé le roi Idris en 1969 et prit le pouvoir. Jeune diplomate à l’ambassade de la Libye à Londres, il avait pris le premier vol en partance pour Tripoli pour apporter son soutien au nouveau régime qui se revendiquait  des idéaux nassériens. Mais ses illusions s'étaient vite envolées devant les brutalités du nouveau pouvoir. L’homme s’était alors imposé comme l’un des principaux opposants à la dictature de Kadhafi, avant de devoir s’exiler au Caire avec toute sa famille. C’est dans la capitale égyptienne que ses adversaires sont venus le chercher, l’enlevant pour le ramener en Libye où il fut jeté dans la célèbre prison d’Abou Salim. Sa famille ne le reverra plus.

Une enquête doublée d’une méditation

C’est la quête de ce père qui est le sujet de ce magnifique livre, à la fois enquête haletante qui conduit le lecteur sur la piste des services secrets de Kadhafi, et une méditation sur le deuil, la mort et l’absence. « Le corps de mon père est parti, mais sa place est là, occupée par quelque chose que l’on ne peut se contenter d’appeler le souvenir », écrit superbement Hisham Matar, à la fois auteur et narrateur de son livre.

Intitulé simplement The Return ( Le Retour ) en anglais, le nouvel opus de Matar s’ouvre sur une scène d’attente dans l’aéroport international du Caire où l’auteur, avec son épouse américaine et sa mère, attend le vol qui va les conduire à Benghazi, en Libye. Nous sommes en mars 2012. Le régime de Kadhafi est tombé depuis quelques mois. Les Matar peuvent enfin rentrer au bercail, avec l’espoir de retrouver les traces du patriarche disparu.

Or, après trente-trois années d’absence, le retour au pays natal ne va pas de soi.
Quand l’heure fatidique de l'embarquement s’approche, le narrateur n’est tout d’un coup plus très sûr que rentrer soit une bonne idée. Il s’interroge sur le gouffre qui le sépare du garçon de 8 ans qu’il était lorsque sa famille a quitté la Libye. « L’avion allait franchir cet abîme, s’inquiète-t-il. Ce genre de voyage était évidemment risqué. Il pouvait me priver d’une aptitude que j’avais acquise au prix d’un long travail : vivre loin des gens et des lieux que j’aime. Joseph Brodsky avait raison. Nabokov et Conrad aussi. Ces artistes n’étaient jamais retournés chez eux. Chacun d’eux, à sa manière, avait tenté de se guérir de son pays. Ce qu’on laisse derrière soi se dissout. Si l’on y retourne, on se confronte forcément à l’absence ou à la défiguration de ce que l’on a chéri. »

Hisham devra prendre son courage à deux mains et poursuivre le voyage. Son état d’esprit est reflété dans la structure tout en digressions de son récit, qui passe parfois au sein d’un même chapitre du présent au passé, de l’histoire nationale à la littérature, des démarches diplomatiques et publiques effectuées par le narrateur auprès des autorités britanniques et libyennes à ses tentatives de remémoration des derniers moments passés avec ce père tant aimé et admiré.

Le désordre narratif

Troisième livre sous la plume de l'anglophone Hisham Matar, lauréat du prix Pulitzer biographie 2017.

 

Or ce désordre narratif n’est qu’apparent, car le projet de l'auteur n’est pas de raconter la vie de son père, mais plutôt de faire revivre le disparu dans le contexte qui fut le sien: historique, idéologique, culturel et affectif. La grande force de Hisham Matar est d’avoir réussi à tisser en un ensemble cohérent et harmonieux ces éléments narratifs divers, qui fonctionnent comme autant de contrepoints à la frustration du narrateur de ne pas savoir qu’est devenu le corps de son père. Cette dimension contrapuntique est manifeste notamment dans les récits que font au narrateur ses oncles et ses cousins, qui ont passé eux aussi de longues années de leurs vies dans la prison d'Abou Salim où était enfermé Jaballa Matar. Ils parlent des brimades et des brutalités dont ils furent victimes, mais aussi de la solidarité des prisonniers.

Le témoignage sans doute le plus émouvant est livré par Mahmoud, le frère cadet de Jaballa Matar, qui a passé vingt-et-un ans en prison. On lui avait fait tout subir, mais l'homme avait quand même réussi à tenir bon : « Je gardais un espace dans mon esprit dans lequel j’étais encore capable d’aimer et de pardonner, dit-il, les yeux pleins de douceur et les lèvres souriantes. Ils ne sont jamais parvenus à m’arracher ça ». Si ces témoignages permettent au narrateur d’imaginer avec effroi le sort qui fut réservé à son père par ses geôliers, la belle résilience de son oncle le remplit  d’optimisme et l’apaise.

Tout comme l'apaise la découverte dans la bibliothèque de Benghazi des nouvelles écrites autrefois par son père. À l'instar de son fils, l'homme nourrissait, lui aussi, des ambitions littéraires. Ces connexions inattendues consolent le narrateur de l’inaboutissement de son enquête qui, faute de preuves, ne peut avancer au-delà de la date fatidique du 26 juin 1996 lorsque 1 270 prisonniers d'Abou Salim furent abattus dans un massacre perpétré par l'armée libyenne. Matar ne saura jamais si son père avait survécu à ce massacre et devra toute sa vie vivre avec cette incertitude.

Mais sa quête n'a pas été pour autant infructueuse puisqu'elle lui aura permis, à la faveur de son retour, de renouer avec son pays. Il prend conscience de la beauté de la Libye et de ses potentiels humains. « Je n’avais jamais séjourné dans un endroit à ce point lesté par les souvenirs et en même temps aussi chargé de perspectives pour le futur », écrit le Libyen. Cette redécouverte du pays perdu dont se dessine en creux un portrait subtil loin des clichés, est le véritable thème de ce beau livre de pertes et de retrouvailles. Cette Libye que le père et le fils Matar ont en commun est la terre qui sépare et qui réunit... 

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La Terre qui les sépare, par Hisham Matar. Traduit de l’anglais par Agnès Desarthe. Collection « Du monde entier », éditions Gallimard, 336 pages, 22,50 euros.

Publicado el 27/08/2019 - Modificado el 02/09/2019

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