La fin de la période de transition du Brexit intervient en plein pic de la saison de pêche, qui court de novembre à mars à Killybegs. Ici, des bateaux de pêche dans cette ville irlandaise, le 7 décembre 2020.
La fin de la période de transition du Brexit intervient en plein pic de la saison de pêche, qui court de novembre à mars à Killybegs. Ici, des bateaux de pêche dans cette ville irlandaise, le 7 décembre 2020.
Emeline Vin / RFI
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Brexit : dans le Donegal, les pêcheurs irlandais attendent avec inquiétude l’issue des négociations

À 24 jours de la fin de la période de transition, aucun accord commercial entre l’Union européenne et le Royaume-Uni n’a encore été trouvé. Les négociations achoppent, entre autres, sur la question de la pêche : répartition des stocks, accès aux eaux territoriales… Décryptage des raisons d’un blocage.
Por Emeline Vin -

C’est un grand bateau de pêche rouge et blanc, qui déverse des kilos de petits poissons roses dans des camions. Le Sligo Aine rentre de plus d’une semaine de pêche dans les eaux britanniques. « Nous avons toujours pêché là-bas, avant même l’adhésion à l’Union européenne », soupire Ciaran Doherty, le propriétaire du navire.

Bonnet vissé jusqu’aux oreilles, le marin s’inquiète du discours tenu côté britannique. « Ils ont fait de la pêche une question de souveraineté… » Les partisans d’un Brexit dur voient la pêche comme le symbole de l’ingérence européenne. Jusqu’au 31 décembre, et la fin de la période de transition, le Royaume-Uni continue de faire partie de la Politique commune de la pêche (PCP) et a par conséquent l’obligation de laisser les autres États membres accéder à ses eaux territoriales, et aux poissons qu’elles contiennent, répartis par quotas entre les pays.

Sans accord, à partir du 1er janvier, Londres pourrait interdire aux bateaux européens d’entrer dans ses eaux. « Ici, dans le Donegal, on est à côté des eaux britanniques », explique Ciaran Doherty. Il prend pour exemple la péninsule d’Inishowen, coincée entre l’Irlande, européenne, et l’Irlande du Nord, britannique. « Le Royaume-Uni revendique la souveraineté de la péninsule. Prenez le port de Greencastle par exemple, en République d’Irlande. Vous seriez dans les eaux britanniques après avoir à peine quitté le quai ! C’est du n’importe quoi. »

Souveraineté et propriété

Les fêtes de fin d’année interviennent au pic de la saison de pêche, qui court de novembre à mars à Killybegs. Pour parvenir à un accord, le temps presse. Seán O’Donoghue, PDG de l’Organisation des pêcheurs de Killybegs (Killybegs Fishermen’s Organisation, KFO), s’attend à ce que tout ne soit pas réglé à temps : « Même si un accord est trouvé, il faudra encore régler les histoires d’immatriculation et d’enregistrement pour des centaines de milliers de navires, de part et d’autre. Soyons sérieux : il est impossible que tout soit prêt pour le 1er janvier. »

Le représentant ne serait pas étonné d’assister à des scènes de tensions en mer d’Irlande si les pêcheurs irlandais ne pouvaient plus naviguer là où ils sont toujours allés. Le problème, selon lui, derrière le blocage : « le Royaume-Uni mélange délibérément deux choses différentes. Personne, dans l’UE, ne conteste le fait qu’ils sont souverains à 100% sur leurs eaux. Mais cela ne leur donne pas l’entière propriété des poissons qui s’y trouvent ! »

Sur son bateau, Ciaran Doherty s’agace de cet amalgame : « Prenez le maquereau, qui représente le gros de nos revenus : il pond et grandit dans les eaux irlandaises, puis il migre au nord, vers les côtes norvégiennes avant de revenir dans les eaux britanniques… Cela n’a aucun sens de dire "ce sont nos poissons". »

Revenu décent et environnement

Seán O’Donoghue, qui appartient à l’Alliance européenne de la pêche, répète depuis le début des négociations que « les poissons ne reconnaissent pas les frontières. Le Royaume-Uni a l’obligation de s’asseoir à la table des négociations, comme on le fait tous les ans avec la Norvège [non-membre de l’UE], pour se répartir le stock des poissons qui franchissent les lignes dans un sens ou dans l’autre. » En plus de garantir un revenu décent à toutes les industries halieutiques, les négociations doivent tenir compte des recommandations scientifiques pour la sauvegarde des espèces.

Le sujet de la pêche est d’autant plus délicat que les marins font vivre des communautés entières le long des côtes. « Si l’on passe un ou deux ans sans accord, Killybegs deviendrait une ville fantôme, estimeSeán O’Donoghue. Plus de 80% de son produit intérieur brut vient de la pêche. » En plus des hommes sur les bateaux, l’industrie fait vivre des routiers, des restaurants… Des ingénieurs aussi, comme Eugene McGreary, PDG du groupe KER. De son bureau, sur les hauteurs de la petite ville, on aperçoit les bateaux qui déchargent. « Toute l’économie de Killybegs s’est bâtie autour de la mer. Nous, on est spécialisés dans la réfrigération, le gars d’à côté dans l’électronique… On doit être autour de 400. »  

L’Union européenne, représentée dans les négociations par Michel Barnier, assure qu’elle ne signera pas d’accord de libre-échange sans compromis, de la part de Londres, sur la pêche. Pas tout à fait suffisant pour rassurer complètement les habitants de Killybegs.

Publicado el 21/12/2020 - Modificado el 21/12/2020

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