Les journalistes de TBi manifestent à Kiev le 12 septembre 2012.
Les journalistes de TBi manifestent à Kiev le 12 septembre 2012.
Gleb Garanich / REUTERS
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Ukraine : la liberté de la presse mise à l’épreuve par le pouvoir

À quelques semaines des législatives du 28 octobre, les médias indépendants se battent pour résister aux attaques des autorités ukrainiennes. La mobilisation massive des journalistes a permis de faire reculer le gouvernement qui souhaitait faire passer au Parlement une loi sur la diffamation, qui aurait mis en danger la liberté d'expression en Ukraine.
By Laurent Geslin -

Téléphones qui sonnent et chuchotements étouffés, la petite salle de rédaction de la télévision TBi bruisse de murmures et de rumeurs. Depuis des semaines, les journalistes sont sous pression et personne ne sait combien de temps l'antenne pourra continuer d'émettre. « Les attaques arrivent de tous les côtés. On tente de nous faire taire car nous sommes indépendants », glisse Natalie Sedletska, une journaliste qui enquête sur des affaires de corruption dans lesquelles sont mouillés des officiels ukrainiens.

Fondée en 2008 par Konstantin Kagalovsky, un homme d'affaires russe réfugié en Angleterre, TBi est une exception dans le paysage médiatique ukrainien, où il est difficile de trouver une télévision qui ne soit pas liée au Parti des régions du Président Viktor Ianoukovitch. Les chaînes Inter et 1+1 sont propriétés de Valéry Khorochkovsky, ancien ministre des Finances, ancien chef des Services secrets (SBU) et actuel vice-Premier ministre. La télévision Ukraina est, elle, sous le contrôle de l'homme le plus riche du pays, Rinat Akhmetov alors qu’ICTV appartient à l'oligarque Victor Pinchuk.

« Nous dénonçons la corruption et les pressions des autorités durant les élections, c'est pour cela que l’État nous a déclaré la guerre », confirme Mykola Kniazhytsky, le directeur de TVi. Le 20 juillet 2012, sans préavis et sans explication, l'opérateur Triolan a supprimé TVi de ses réseaux câblés à Kiev, Odessa, Kharkiv ou encore Simferopol, privant ainsi d'antenne 200 000 personnes.

Le propriétaire de Triolan n'est autre que Gennadiy Kernes, maire de Kharkiv et membre du Parti des régions. La même opération s’est déroulée entre le 14 et le 18 août quand quatorze opérateurs de la région de Donetsk ont arrêté simultanément de diffuser la chaîne. « Entre juillet et septembre, nous avons perdu trois millions de téléspectateurs potentiels, surtout à Kiev et dans l'est de l'Ukraine, le fief du président Ianoukovitch », s’insurge Mykola Kniazhytsky.

« Le Conseil national pour la radio et la télévision, qui doit théoriquement nous protéger, a directement fait pression sur les opérateurs pour qu'ils coupent notre chaîne », continue le directeur de TVi. En Ukraine, 50% de la population ne s'informe que par la télévision et il est donc essentiel pour le pouvoir de s'assurer le contrôle des écrans. « La télévision est entièrement sous l'influence du gouvernement et 90% des journalistes du pays reçoivent des consignes des propriétaires de leurs médias », confirme Taras Shevchenko, avocat de l'association Stop Censorship !, qui défend la liberté d'expression en Ukraine.

A quelques semaines des législatives du 28 octobre 2012, le gouvernement accentue sa pression sur les organes de presse indépendants. Le 18 septembre, la Rada, le Parlement ukrainien, a voté en première lecture une loi condamnant à des peines allant jusqu'à 8 500 euros d'amende et cinq ans de prison les journalistes accusés de « diffamation », une mesure qui a provoqué une véritable levée de boucliers en Ukraine, et de vives protestations de la part de Reporters sans frontières, de la Fédération internationale des journalistes et de l'OCDE.

Pour dénoncer ce que les journalistes considèrent comme « une loi sur la censure », les sites internet de médias comme Ukrainska Pravda, Korrespondent ou le Kyiv Post, publiaient le 25 septembre une bannière avec l'inscription « Défend ton droit de savoir. Dis non à la loi sur la diffamation ». La mobilisation a été cette fois suffisante pour faire reculer le président Ianoukovitch, qui a promis le jour même de retirer le projet de loi, alors qu'il était en voyage au siège des Nations unies à New York.

L’espoir demeure

Isolé sur le plan international depuis la condamnation à sept ans de prison de l'ancienne Premier ministre Ioulia Timochenko, lors d'un procès que les Occidentaux considèrent comme « politique », Viktor Ianoukovitch clame à qui veut l'entendre que les médias sont libres en Ukraine. Le 19 septembre, le président affirmait lors d'un congrès devant les représentants politiques des régions d'Ukraine que « des violations étaient intervenues dans certains domaines sensibles, notamment des obstructions concernant le travail des journalistes et des médias. Si vous recevez de telles plaintes, vous devez y répondre immédiatement et, en aucun cas, autoriser ces pressions ». Des déclarations qui peinent à convaincre.

« Ces sorties sont avant tout à l'usage de la communauté internationale. Ianoukovitch n'y croit pas lui-même », explique Taras Shevchenko. Pour les journalistes ukrainiens, le combat ne s'arrêtera pas aux législatives du 28 octobre, que le Parti des régions - en tête dans les sondages - devrait à priori remporter. Heureusement, le pays compte des jeunes reporters intègres et courageux, qui ont grandi durant la période sombre de la transition des années 1990 et qui ont gouté l'espoir démocratique qu'avait autorisé la « révolution orange » de 2004. Une immense tâche les attend, celle de contrecarrer la toute-puissance du petit clan des politiques et des oligarques qui dirigent l'Ukraine.

Posted on 2017/04/03 - Modified on 2017/04/03

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