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Apolline Verlon: «Nous voulons savoir ce qui s'est passé ce 2 novembre»

Apolline Verlon, fille de Claude Verlon, technicien radio de RFI décédé le 2 novembre 2013 au nord du Mali.
Apolline Verlon, fille de Claude Verlon, technicien radio de RFI décédé le 2 novembre 2013 au nord du Mali.
RFI/Pierre Firtion
C’était il y a six ans. Nos deux collègues de RFI Ghislaine Dupont et Claude Verlon étaient enlevés puis assassinés à côté de Kidal dans le nord du Mali : un acte revendiqué par al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Six ans après, deux des ravisseurs présumés courent toujours et de nombreuses questions restent encore sans réponse. Notamment sur l’action menée par les forces françaises après l’enlèvement. C’est la raison pour laquelle Apolline Verlon, la fille de Claude Verlon, a décidé d’adresser une lettre ouverte à Emmanuel Macron. Apolline Verlon lit un extrait de sa lettre au président français avant de répondre aux questions de Pierre Firtion.

05'03" - première diffusion le 02/11/2019

Apolline Verlon : « Monsieur le président, mon père est mort le 2 novembre 2013 et depuis ce jour, il me semble que c’est mon cœur qui s’est arrêté de battre. Cela fait six ans que j’attends que la vérité soit faite sur ce qui s’est passé à Kidal, ce samedi 2 novembre.

Vous sembliez incarner une façon si nouvelle d’aborder la fonction ! Votre personnalité, votre jeunesse, me semblaient soudain incompatibles avec cet endormissement dans lequel voulaient m’entraîner mes interlocuteurs précédents. Cette fois, c’était sûr. Quelqu’un allait taper du poing sur la table et allait secouer les services, les armées, les enquêteurs de Paris à Bamako, jusqu’à ce que la vérité tombe, quelle qu’elle soit ! ». 

RFI : Pourquoi écrire, comme ça, au président français, six ans après la mort de votre père ? Parce que l’enquête n’avance pas assez vite, selon vous ? Parce que vous avez besoin que les choses bougent ?   

Pourquoi une lettre ? Parce que j’étais déjà déçue de voir que cela fait deux ans et demi que le président est à la tête du pays et qu’il ne nous a toujours pas reçu, que ma démarche est transparente, comme j’aimerais que tout, dans ce dossier, le soit. On a des versions encore différentes aujourd’hui et cela fait maintenant six ans. Aussi, je pense qu’il est temps de nous dire la vraie vérité.

C’est déjà douloureux de les avoir perdus. C’est une tristesse, un manque au quotidien, une absence douloureuse… Le fait de ne pas savoir amplifie cette souffrance.

Vous demandez, aujourd’hui, au président Macron de s’investir sur ce dossier et de vous recevoir, vous, les familles ?

Oui, on aimerait être reçues. J’aimerais sentir qu’il connaît le dossier, que cela le touche, qu’il a envie de nous aider dans la démarche de transparence, de vérité dans ce dossier, de savoir ce qui a pu leur arriver à Ghislaine et papa.

Ne pas être reçues… Ce n’est pas une forme de mépris, mais c’est comme si… « Bon, c’est un dossier parmi d’autres. Oui, il faudrait que je le traite mais on passe… ». Au bout de deux ans et demi, nous n’avons toujours pas été reçues par le président.

Vous avez le sentiment, six ans après et deux ans et demi après l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée, qu’il y a une sorte de chape de plomb autour de cette affaire ?

En tout cas c’est sûr qu’il y a quelque chose de louche ou bien de suspect ou de pas clair. Parce que là, il y a encore quelques mois, on a pu l’entendre sur l’antenne de RFI et sur celle de France Inter, nous apprenons que les forces spéciales étaient présentes à Kidal et sont intervenues. Pourquoi avoir attendu cinq ans et demi pour nous le confesser, en tout cas pour qu’on le découvre ? Pourquoi on ne l’a pas dit tout de suite ? S’il n’y a rien à cacher, eh bien dites-nous maintenant. Plus on attend, plus le doute est grand !

Cela vous étonne que l’armée française, le gouvernement français, n’aient pas pu dire, comme dans d’autres affaires : « Oui, les forces spéciales françaises sont intervenues ». Qu’il n’y ait pas eu de transparence autour de cela, cela vous pose énormément de questions ?

Oui, cela pose question car comment vont-ils pouvoir justifier le fait d’avoir attendu autant de temps pour nous dire, un jour, la vérité quand elle sera connue, parce qu’elle va l’être ?! Il vaut donc mieux nous le dire, le plus tôt possible, sinon cela aggrave les possibles excuses, les possibles dysfonctionnements qu’il y a pu y avoir. Par conséquent, plus tôt on saura ce qui s’est passé, mieux ce sera pour nous déjà, les familles, mais aussi pour eux, je pense. Il y a forcément quelqu’un ou plusieurs personnes qui savent ce qui a pu se passer… des ordres qui ont pu être donnés, je n’en sais rien… une faille, quelque chose. Donc voilà, levons le voile ! On veut juste savoir ce qui s’est passé ce 2 novembre.

Six ans après, Apolline Verlon, c’est impossible d’arriver à faire son deuil quand on ne sait pas, comme vous, comment son père est décédé ?

Faire son deuil c’est… Je n’arriverai pas à donner la définition de « faire un deuil » parce la vie continue sur plein d’aspects. En fait, c’est la quête de la vérité. C’est être tranquille. C’est avoir l’esprit un peu plus serein. Ne pas savoir ce qui lui est arrivé, ne pas savoir ce qu’il a pu vivre, ne pas comprendre pourquoi cela prend autant de temps pour nous l’expliquer… Ça, ça vous mine ! Ça vous ronge de l’intérieur !

Avec votre avocate, vous avez quand même le sentiment que les choses bougent. L’enquête avance, vous le disiez, très lentement mais petit à petit on apprend encore des choses, six ans après. On a ainsi appris que les forces spéciales étaient intervenues… Vous le disiez tout à l’heure, vous êtes convaincue qu’un jour on saura le fin mot de l’histoire ?

Vous savez, je pense que je vais vous dire quelque chose, que je vais m’en mordre les doigts et que je vais me faire disputer par mon avocate, mais la justice, je n’ai pas l’impression qu’elle avance beaucoup. J’apprends plutôt des choses par les confrères de Ghislaine et papa, par les journalistes. Par vous.

C’est vous qui menez l’enquête et qui faites en sorte que ces réponses arrivent, que l’on fasse ces découvertes. J’aurais préféré apprendre l’intervention des forces spéciales par le juge Herbaut, qu’il nous dise: « Voilà, madame Verlon, madame Dupont, on a trouvé quelque chose, là, qui nous pose question », mais non. Les rendez-vous que nous avons, je les trouve platoniques.

La lettre ouverte d'Apolline Verlon au président français est publiée en intégralité sur le site du quotidien Ouest-France.

Monsieur le Président, mon père est mort.
Si je vous l’écris aujourd’hui de manière aussi abrupte c’est parce que je me demande parfois si vous en avez bien été informé.
Il faut dire que c’est arrivé il y a 6 ans et qu’à l’époque vous n’étiez pas Président de la République.
C’est sous le quinquennat de François Hollande que les faits se sont produits. Que mon père, Claude Verlon et sa consœur Ghislaine Dupont ont été enlevés puis abattus au nord du Mali.
Cela vous dit sûrement quelque chose maintenant...
Monsieur le Président, mon père est mort le 2 novembre 2013 et depuis ce jour il me semble que c’est mon cœur qui s’est arrêté de battre.
Cela fait 6 ans que j’attends que la vérité soit faite sur ce qui s’est passé à Kidal ce samedi de novembre.
J’ai beaucoup espéré de Monsieur Hollande pendant plus de 3 ans, j’ai même cru, je le confesse, en ses promesses de transparence, en ses mots de soutien, ceux d’un père qui me disait comprendre combien ma peine devait être grande et qui me promettait, les yeux dans les yeux, une vérité rapide et totale.
Et puis « pschiiiiit », plus personne.
Puis vous êtes arrivé et avec vous un nouvel espoir de vérité.
Vous sembliez incarner une façon si nouvelle d’aborder la fonction, votre personnalité, votre jeunesse me semblaient soudain incompatibles avec cet endormissement dans lequel voulaient m’entraîner mes interlocuteurs précédents.
Cette fois c’était sûr, quelqu’un allait taper du poing sur la table et allait secouer les services, les armées, les enquêteurs de Paris à Bamako jusqu’à ce que la vérité tombe quelle qu’elle soit.
Monsieur le Président, mon père est mort, et, 6 ans plus tard, je ne sais toujours pas sous quelles balles.
Pire, les années qui passent me font douter, chaque jour un peu plus des « versions officielles ». Si c’est si simple, si vraiment les ravisseurs ont paniqué et se sont débarrassé de leurs otages pour mieux fuir dans le désert, pourquoi les détails de cette cavale sont-ils si compliqués à établir ?
Dès lors, tous les scénarios sont possibles, toutes les responsabilités sont envisageables. Les forces de l’ONU présentes sur place, l’armée Française, les services spéciaux… quels acteurs ont joué un rôle dans le déroulement tragique de cette journée ?
Une chose est sure, Monsieur le Président, c’est que, puisque vous n’aviez pas de fonction exécutive à l’époque, vous n’engageriez en rien votre crédibilité, ni celle de votre gouvernement en étant celui par qui la vérité arrive.
Il vous faudrait peut-être confesser une faille ou un dysfonctionnement de nos armées dont vous êtes le chef comme vous le rappeliez à tous il n’y a pas si longtemps, mais serait-ce si grave ? Au contraire, vous qui semblez si décidé à moderniser tant d’aspects de notre société, ne serait-ce pas là l’occasion d’ouvrir un débat constructif sur la tradition du silence de cette institution ? La « grande muette » peut-elle encore revendiquer ce statut en toute circonstance dans le monde de 2019 ?
Monsieur le Président, mon père est mort il y a 6 ans et la vérité sur son assassinat et celui de Ghislaine Dupont éclatera un jour, parce qu’elle finit toujours par éclater.
Ce que j’aimerais aujourd’hui c’est qu’elle vienne de mon pays, de sa justice qui fait sa fierté, de vous Monsieur Macron parce que vous nous la devez : à mon père, à ses proches, mais aussi à Ghislaine, et Marie-Solange, sa mère et à tous les journalistes qui chaque jour mettent leur vie en danger pour que l’actualité de ce monde, même la plus sombre, soit relayée et connue de tous.
Apolline Verlon.

Posted on 2019/11/20 - Modified on 2019/11/20 - By Pierre Firtion

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