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Soudan : avec les derniers rebelles du Darfour

Le camp d’entraînement de l’ALS, dans le quartier général rebelle. Les membres du groupe apprennent à obéir aux ordres et à utiliser des armes.
Le camp d’entraînement de l’ALS, dans le quartier général rebelle. Les membres du groupe apprennent à obéir aux ordres et à utiliser des armes.
Sébastien Németh / RFI
Depuis presque 20 ans, l’Armée de libération du Soudan combat le pouvoir central soudanais. L’ALS contrôle une grande partie du Darfour, dans l’ouest du pays. La région a été ensanglantée par la guerre civile avec plus de 300 000 morts selon les experts. À la différence des autres mouvements armés, l’ALS a refusé de signer l’accord de paix d’octobre. Il n’a pas du tout l’intention de déposer les armes. Sébastien Németh a pu passer plusieurs jours dans la chaîne de montagnes du Jebel Marra, le fief de l’ALS.

En conflit armé avec le pouvoir soudanais, l’ALS ne se laisse pas approcher si facilement. Il a fallu plusieurs jours de négociation avec des intermédiaires, pour que des responsables locaux du groupe acceptent une rencontre dans la région d’El Fasher, la grande ville du Darfour-Nord. 

Pour plus de discrétion, l’entrevue est organisée dans un camp de déplacés réputé favorable au mouvement. Mais les rebelles veulent éviter d’être confrontés aux Istirbakhat, les services de renseignements soudanais. Leur pick-up coupe à travers le désert pour éviter les barrages.

Abdallah Mahamat, responsable du mouvement dans le Darfour-Nord, explique que des précautions sont indispensables. « Nous faisons des étapes planifiées, parce que si les autorités savent ce que nous faisons, nous pouvons avoir des problèmes. S’ils apprennent que nous sommes avec des journalistes, nous risquons d’être arrêtés », dit-il.

Certes, l’appareil sécuritaire mis en place sous l’ancien régime n’est plus aussi actif. Mais la méfiance reste de mise. « Depuis la révolution, le système de sécurité est un peu allégé mais nous devons toujours être sur nos gardes. Sur la route, des proches du groupe observent et nous préviennent en cas de besoin », indique Abdallah Mahamat.

Partage du gâteau

Dans l’un des camps de déplacés autour de la ville de Tawila, les habitants accueillent les rebelles avec bienveillance. Ces victimes de la guerre, déracinées par le conflit, voient souvent d’un bon œil la cause de l’ALS. Assis autour d’un thé, Abdallah Ousmane, membre du Bureau politique du mouvement, prend la parole. Il critique les désormais anciens rebelles qui ont déposé officiellement les armes en octobre. Pour lui, ces mouvements ont signé par simple appétit du pouvoir. « Nous voulons une paix concrète, pas un simple partage du gâteau. Cette paix ne doit pas servir une cause personnelle. L’accord de Juba ne règle pas la crise. Il ne s’intéresse pas aux racines du problème, comme le retour des déplacés sur leurs terres d’origine, les compensations individuelles, les milices qui ont attaqué, tué, brûlé et qui sont toujours là », explique Abdallah Ousmane.

La rencontre met les rebelles en confiance. Ils acceptent d’organiser un séjour au Jebel Marra, la zone qu’ils contrôlent. Cette chaîne de montagnes située dans l’ouest du Darfour est le fief de l’ALS.

Le départ est fixé dès 6h du matin. Au programme, plusieurs heures de route avec des barrages tenus par les forces de sécurité à traverser. Yunus, un membre du groupe rebelle, sera le guide.

En 2003, une attaque a tué 21 personnes dans son village, dont son frère. Sur la route, il pointe les villages désertés par leurs habitants et qui vivent désormais dans les camps de déplacés. « Si nous parvenons à franchir les contrôles, nous atteindrons la localité de Fina. Ce sera le début de la montagne. Ensuite il n’y aura plus de route, vous devrez marcher environ 5h jusqu’au quartier général de l’ALS. C’est un endroit très montagneux et accidenté », annonce Yunus.

Les forces de sécurité ne voient pas d’un bon œil les rencontres entre journalistes et rebelles. À Kidingir, la dernière ville avant l’entrée en zone rebelle, militaires, policiers et agents des renseignements sont visibles en grand nombre. Néanmoins, les barrages sont passés sans encombre.

Sable et poussière

L’entrée dans le Jebel Marra fait découvrir un paysage semi-aride. Les pistes se transforment en chemins de sable et de poussière cahoteux. Le premier combattant croisé en zone rebelle est un adolescent habillé en civil. « Il aide à sécuriser les citoyens qui traversent entre Fina, le premier village sous notre contrôle, et Kidingir, côté gouvernemental. La distance entre les deux est d’environ 200 m. Il n’y a pas d’affrontements en ce moment pour maintenir la sécurité des populations qui transitent. Depuis la chute de la dictature, il y a une certaine coordination entre les deux côtés », explique Yunus.

Après plusieurs kilomètres de secousse, voici Fina, la première localité rebelle. Le village se compose de quelques bâtiments cubiques en dur, d’un marché, d’une petite clinique ou encore d’une école. Avant de partir à l’assaut de la montagne pour rejoindre le quartier général, un grand homme mince demande un entretien. C’est Mustafa Ahmed, le conseiller sécurité de l’ALS. Installé sur une chaise, sous un arbre, il raconte la genèse du mouvement. Celui qu’on surnomme Roko présente l’Armée de Libération du Soudan comme un héritier des groupes de résistance des années 80. Suite notamment à des sécheresses, des tribus arabes sont arrivées au Darfour, entraînant des tensions avec les communautés locales notamment Four, l’ethnie la plus nombreuse, mais également les Zaghawa et les Massalit. Considérant les Arabes comme des envahisseurs, ces groupes ont commencé à former des milices d’auto-défense.

Marginalisation

La situation s’est aggravée après l’arrivée au pouvoir en 1989, d’Omar el-Béchir. Le président soudanais a décidé de lancer un mouvement d’arabisation du Darfour, accompagné d’une marginalisation de la région et de ses communautés. Le chef de l’État a alors armé des milices arabes, notamment les tristement célèbres Janjawid, littéralement « les cavaliers du diable ». « Ils ont semé la terreur dans la province. Les atrocités, viols, pillages, destructions, meurtres font qu’aujourd’hui Omar el-Béchir et plusieurs autres hauts responsables de l’ancien régime sont accusés notamment de crimes de guerre et génocide par la Cour Pénale Internationale », indique Mustafa Ahmed.

Mais les groupes d’auto-défense formés après l’arrivée des tribus arabes ont décidé de résister.

Ils ont notamment cherché à unifier et pérenniser leur résistance, avec la création, en 1998 de la Darfur Liberation Army.

D’ethnie Four, l’avocat Abdelwahid Al Nur, qui se trouve aujourd’hui en France, est choisi comme chef. Khamis Abakar, un Massalit, devient son adjoint. Abdallah Abakar, un Zaghawa passe lui commandant en chef.

Génocide

Suite notamment à une volonté de donner une stature nationale au mouvement, la DLA s’est transformée en Armée de Libération du Soudan en 2002.

« Nous avons pris les armes contre l’oppression ! s’exclame Mustafa Ahmed. Notre peuple a été la cible directe du régime qui a divisé les gens entre Arabes et non Arabes. Le gouvernement a levé contre nous des milices et nous a présentés comme des hérétiques. Ils ont attaqué des villages, brûlé des maisons, spolié les richesses. Ils ont commis des crimes de guerre, un génocide », dit-il.

En 2003, l’ALS a lancé des attaques contre les garnisons de Tur, puis Gulu, le 10 février 2003.

La guerre civile a alors éclaté. Elle fera plus de 300 000 morts.

Selon Mustafa Ahmed, « près d’une cinquantaine d’accords ont été signés jusqu’à aujourd’hui avec le gouvernement, suite à des rencontres à Ndjamena, Abéché, Abuja, Asmara et même Doha, sans pour autant mettre fin au conflit », dit-il.

Beaucoup pensaient que la chute de la dictature, l’arrivée d’un gouvernement de transition et la paix signée en octobre avec la plupart des groupes rebelles du Darfour allaient changer la donne. « Pas du tout ! » estime Mustafa Ahmed. « Nous espérions une véritable stabilité. Mais elle n’est pas venue. Les crimes continuent. Il n’y a pas de sécurité pour les citoyens du Darfour », indique le représentant rebelle.

Diaporama

Chameaux et ânes

Puis, vient l’heure de se remettre en route. Trois hommes équipés d’AK47 sont désignés pour nous escorter jusqu’au quartier général rebelle. Parmi eux, Ezzedine Mohammad, l’officier humanitaire de l’ALS. Grand, mince, cheveux courts et fine moustache, il explique que « les habitants du Jebel Marra vivent de l’agriculture, utilisent des ânes, des chameaux et des chevaux pour se déplacer. C’est très accidenté et impraticable pour les voitures. Donc pour nous, la montagne est comme une citadelle. C’est pour cela que l’armée ne peut pas contrôler la zone. Nous avons un avantage géographique », indique Ezzedine Mohammad.

Sur la route, la vue sur la chaîne de montagnes et ses couleurs jaune, orange et ocre est à couper le souffle. Les habitants vont et viennent, sur leurs ânes et leurs chameaux, chargés d’eau ou de nourriture. Des groupes de rebelles à pied, mitrailleuses et AK47 sur l’épaule, montent et descendent la montagne. Sur le chemin, on croise également des villages composés de maisons circulaires en pierre, avec des murs d’enceinte et des cultures sur lesquelles les Darfouris s’activent. Les terres fertiles du Jebel Marra permettent aux habitants d’y cultiver du blé, du sésame ou encore divers fruits. Les 5h de montée prévues se transforment en 8h d’une randonnée exigeante que les guides ont avalée en chaussures de ville sans aucun effort apparent.

Quartier général

Toran Tonga ressemble à un village comme les autres avec ses petites maisons rondes et leurs toits de chaume. Pourtant, c’est le quartier général de l’ALS. Même si les rebelles circulent librement dans la localité, le centre névralgique du mouvement se trouve en face, dans une forêt de pins plantée par l’Union européenne dans les années 60.

Un grand terrain vague entouré de baraquements est utilisé par l’ALS comme camp d’entraînement. Ce matin, des dizaines de recrues sont réunies pour des manœuvres. Un groupe porte l’uniforme des rebelles avec leur drapeau : quatre bandes horizontales vert bleu rouge noire, avec une étoile blanche au centre. Tous crient des slogans à la gloire de l’ALS et de son chef Abdelwahid Al Nur. Ezzedine Mohammad, responsable humanitaire, explique que « le centre d’entraînement sert à les préparer à se protéger eux-mêmes, la nation et leur peuple. Même quand les civils veulent nous rejoindre, ils doivent passer par cette étape. Pour apprendre la science militaire, le maniement des armes. Cela prend 6 à 9 mois pour les former. C’est un défi », indique Ezzedine Mohammad, lui-même ancien combattant.

L’emploi du temps des recrues est bien rempli. La journée commence dès 6h30. Les rebelles alternent exercice physique et manœuvres et cours magistraux.

Ils reçoivent aussi des cours sur la révolution, la sécurité ou encore le droit. Résultat : un certain formatage du discours se ressent. Même si chaque rebelle a aussi des raisons personnelles de s’engager. Abubacar Saleh Idriss, 25 ans, explique avoir « rallié le mouvement à cause de l’injustice et la tyrannie. La lutte armée était la dernière option. Mon père a été tué durant l’attaque du mon village. Ma famille a dû fuir. C’est l’État soudanais qui l’a assassiné. Alors je vais continuer la lutte jusqu’à obtenir la liberté du peuple. »

Carte des monts Nuba au Soudan.

Carte des monts Nuba au Soudan. | © Support graphique/FMM

Idéologie tribale

Chaque soldat interrogé semble avoir connu les mêmes expériences. Village attaqué par les milices arabes de l’ancien régime, maisons détruites, proches tués. Aujourd’hui, l’idéologie de l’ALS est donc résolument tribale. Même s’il dit défendre tous les marginalisés du Soudan, le mouvement défend avant tout les communautés considérées comme originelles et africaines du Darfour, notamment Four, Zaghawa et Massalit. Abdelhakim Abdulkhair, 37 ans, membre du groupe rebelle depuis 20 ans, déclare que « l’État soudanais ne voulait pas que les Noirs soient ici. Nous avons l’impression que l’ancien régime refusait leur existence. C’est pour cette raison que nous avons commencé la résistance. Si tu es Noir, l’État va te rejeter. Alors que le Soudan appartient à tous. Nous combattons pour récupérer nos droits. »

Les instructeurs eux sont, pour la plupart, d’anciens soldats de l’armée régulière. Le commandant Abubacar Armin tente de préparer les recrues à ce qui les attend. « Quand vous rejoignez l’ALS, vous ne pouvez plus aller en ville. Les renseignements peuvent vous arrêter. Vous devez rester ici, combattre ici, parfois nous manquons de nourriture ou de munitions. Le gouvernement lui est bien armé », dit-il.

La zone rebelle n’a aucun confort avec ses baraquements en bois dans les montagnes où les nuits sont mordues par le froid. Maintenir la motivation est un défi pour les membres du mouvement qui subissent isolement et conditions de vie spartiates dans les montagnes. Âgée de 45 ans et membre de l’ALS depuis 2008, Sadiha Mahamat est originaire du centre du Darfour. Comme les autres, elle estime que son combat vaut bien qu’on sacrifie son confort. Elle explique vivre « au quartier général. J’ai pu faire venir mon père aveugle ici. Mais je n’ai pas assez d’argent pour aller voir ma famille qui vit dans un camp de déplacés. Donc je leur parle au téléphone. C’est dur d’être loin des siens. Je souffre ici et eux aussi souffrent au camp. »

Pour autant, Sadiha Mahamat juge la cause de l’ALS « prioritaire. Pendant mon enfance, je me suis rendue compte que mon peuple souffrait et qu’il était sous la domination de milices qui volaient le bétail, tuaient les gens. Durant les guerres tribales à la fin des années 80, entre les Four et les Arabes, mon village a été attaqué. Un de mes oncles a été tué en sortant du marché. Il y a encore eu des attaques en 1989 et en 2003. À ce moment-là, ma famille a dû fuir. Quand la guerre civile a commencé, j’ai fait partie des milices de défense Four. Puis j’ai rejoint l’ALS dans le Jebel Marra », raconte-t-elle.

Réconfort

Plus tard dans la journée, femmes et hommes préparent le repas. Au menu, une bouillie de sorgho avec une sauce au poisson. La vaisselle est mise sur des branches d’arbres, la nourriture cuite dans de grandes marmites et mangée dehors. Un moment de réconfort loin de tout. Halima Suleymane, 26 ans explique que « son fils vit hors du camp. C’est compliqué d’aller le rejoindre. Mon mari sort travailler pour pouvoir le nourrir, mais moi je suis ici pour aider le mouvement. C’est très dur d’être séparés. Quand on sort de la zone libérée, on doit avoir l’air de civils normaux mais on a toujours peur d’être arrêtés ».

La journée se termine par des moments de chants et danse entre rebelles. Il est temps d’aller rencontrer Abdelkader Abdourahman Ibrahim, le chef militaire de l’ALS en personne. Chauve et à la forte carrure, il reçoit dans son bureau aux côtés de ses généraux. « On me surnomme Ouodey. Je suis le chef militaire de l’ALS, explique-t-il en langue Four. Notre groupe a déclaré un cessez-le-feu humanitaire en 2017. Donc nous n’attaquons pas. Mais le gouvernement nous agresse tout le temps. Il envoie ses milices pour nous forcer à signer la paix. Nous nous défendons », indique-t-il.

Ancien soldat de l’armée nationale âgé de 52 ans, Abdelkader Abdourahman Ibrahim semble plutôt réaliste sur la situation de l’ALS sur le terrain face à des forces gouvernementales mieux équipées que les rebelles. « Dans le passé, notre zone était plus grande. Mais nous avons perdu une douzaine de localités depuis 2016. Si on ne trouve pas de solution politique, on tentera d’en reprendre le contrôle. Le pouvoir a plus d’argent, plus d’armes et il est soutenu par des pays étrangers comme les Émirats, le Qatar, l’Arabie. Nous dépendons de nous-mêmes. On cultive la terre, nos combattants peuvent aussi aller travailler pour gagner leur vie », détaille-t-il.

Mine d'or

Il y a quelques années, de l’or a été découvert au Darfour. Au moins une mine se trouve en territoire rebelle. Pourtant, Ouodey assure que l’ALS « n’a pas de matériel pour exploiter le site. En plus, si les soldats s’enrichissent, ils pourraient être tentés de partir », dit-il.

L’officier assure que l’ALS compte 60 à 70 000 combattants. Un chiffre impossible à vérifier.

Concernant le manque de moyens, le chef militaire ne dit pas tout. Selon plusieurs sources internes, les rebelles exploitent bien, au moins indirectement la mine d’or. Les habitants ont le droit d’y creuser mais l’ALS prélève systématiquement 50% du minerai récupéré.

En tout cas aujourd’hui, l’Armée de Libération du Soudan se dit prête à continuer la lutte car ses revendications sont très loin d’être satisfaites. Abdelkader Abdourahman Ibrahim estime que les groupes marginalisés par l’ancien régime, Four, Zaghawa, Massalit et  autres,« ont des droits historiques sur cette terre. Le Darfour est notre berceau, depuis l’époque du sultanat. Mais, le régime a amené de nouvelles populations étrangères pour occuper ce territoire. Des Tchadiens, des Maliens, des Nigériens. Nous ne signerons pas la paix tant que les étrangers ne nous rendent pas le Darfour », annonce-t-il.

L’autre exigence de l’ALS, c’est le retrait des Forces de Soutien Rapide. Ce groupe paramilitaire serait composé de plusieurs dizaines de milliers de combattants bien armés et bien entraînés. Incorporées dans l’armée soudanaise en août 2013, les FSR sont probablement la force la plus puissante au Soudan, mais son image est des plus controversées. Parmi ses membres, on y trouve les anciens janjawids accusés de multiples exactions durant la guerre du Darfour. Les Forces de Soutien Rapide sont elles-mêmes soupçonnées de graves crimes sur les théâtres où elles ont été déployées. Elles seraient également à l’origine du massacre du 3 juin 2019, lors du démantèlement du sit-in, le cœur de la révolution à Khartoum, et qui a fait des dizaines de morts. « Beaucoup de leurs membres sont des étrangers, dit Abdelkader Abdourahman Ibrahim. Tout comme leur chef Hemetti, le numéro 2 du Conseil Souverain. Lui et ses complices doivent être jugés à la Cour Pénale Internationale. Rien n’est possible avec eux. Et malgré la fin de la dictature, ils ont toujours le grand projet d’arabiser le Darfour », estime le chef militaire de l’ALS.

L’ALS reconnaît avoir perdu du terrain, mais elle a aussi perdu des hommes. Plusieurs responsables ont fait défection pour former une branche appelée Al Fuka qui s’est rapprochée du gouvernement. Au moins deux hauts responsables opérant dans l’est et le nord du Jebel Marra ont également quitté le groupe pour rejoindre une autre faction, l’ALS-Transitional Council, qui négocie de son côté avec Khartoum.

Position stratégique

Le lendemain de l’entretien, un groupe de rebelles, composé d’une douzaine d’hommes et femmes, partent en patrouille jusqu’à une position stratégique de l’ALS, à quelques kilomètres du quartier général. Le colonel Mahamat Saleh Row dirige le groupe. L’homme au béret et à la mâchoire prognathe explique que le groupe se rend sur la colline de Diffa. « C’est une position défensive d’où on peut voir loin. On peut observer la route principale menant au centre du Jebel Marra. Mais elle a surtout pour but de protéger le quartier général qui est proche », explique l’officier.

En haut de la colline, Jackson Back recharge sa mitrailleuse Douchka. Il commande l’unité de 33 rebelles chargée de contrôler Diffa. « Nous avons une Doushka, des mitrailleuses BKM, des RPG et des AK47. Pour les munitions et les armes, on les prend surtout sur les troupes gouvernementales durant les combats. On vit dans des conditions difficiles, mais la population nous soutient en nous donnant de la nourriture. Nos soldats les aident aussi dans les fermes. De toutes façons quand votre peuple souffre, vous pouvez vous sacrifier et vivre sans confort », indique-t-il.

L’ALS n’a ni arme lourde, ni blindés, ni aviation. Les rebelles combattent donc en infériorité matérielle. En cas de besoin, ils se protègent dans les grottes comme celle située en contrebas de la position. Ezzedine Yusuf, chargé des Affaires humanitaires la décrit comme « une bonne cachette ».

« Quand les avions bombardent, vous pouvez vous abriter ici. Même les habitants viennent s’y réfugier avec leurs animaux. Le gouvernement a plus de moyens mais on se battra même avec des épées. Nous n’abandonnerons que lorsque les Darfouris seront traités à égalité. En attendant, il n’y aura pas de paix »,annonce Ezzedine Yusuf.

Et lorsqu’on interroge les rebelles en poste sur Diffa, les souvenirs des atrocités de la guerre reviennent sans cesse pour justifier leur combat et leur détermination face à un ennemi en théorie plus fort. Abdelatif Yousef tient sa kalachnikov sur ses cuisses. Son téléphone portable dans sa poche diffuse de la musique. L’homme est membre de l’ALS depuis 13 ans et il commande une douzaine d’hommes. Il raconte l’une des plus terribles attaques qu’il ait subie, en 2016. Cette année-là, l’ancien régime avait décidé de lancer une nouvelle série d’offensives sur le Jebel Marra. « Un Antonov est arrivé. Nous nous sommes mis en alerte puis l’avion a commencé à bombarder toute la zone. Nous avons perdu 7 hommes. Ils ont été enterrés dans le village en dessous. Comme le gouvernement ne peut pas venir en véhicule, il utilise l’aérien ».

Enfants tués

Pour lui, ce genre d’offensive du gouvernement est inutile face à des hommes qui trouvent leur détermination dans les tragédies personnelles qu’ils ont vécues durant la guerre. « Ces attaques me renforcent dans mon combat. La dictature a détruit mon village. Un bombardement a tué mes trois enfants. Je souffre encore aujourd’hui. Mais comme j’ai perdu ma famille, il ne me reste plus que la lutte. Je n’ai pas le choix », raconte Abdelatif Yousef.

Malgré son isolement, le Jebel Marra est loin d’être vide. 900 000 personnes y seraient installées, selon l’ALS. Une population qui vit en territoire rebelle et côtoie au quotidien des milliers d’hommes en armes. Abakar Juma est le chef de Toran Tonga, le village où l’ALS a son quartier général. Il parle d’une bonne entente entre les deux populations car selon lui, « le mouvement ne se mêle pas de nos affaires et on ne se mêle pas des siennes. Mais il existe des liens. Parce que leur objectif est de protéger la population d’ici et de nous faire regagner nos droits. Par exemple, si certains rebelles ont besoin d’un travail, comme ils vivent ici, on les aide à trouver une activité », détaille Abakar Juma.

Plus bas dans la vallée, dans le village de Kat, c’est le temps des récoltes. Une douzaine d’hommes battent le blé avec leurs fléaux pour séparer les grains des épis. Le propriétaire, Mohamed Khamis ne cache pas sa sympathie pour l’ALS, suite aux attaques du pouvoir. « L’armée a beaucoup bombardé. On se cachait sous des arbres ou dans des grottes. Alors aujourd’hui, j’aide l’ALS en donnant une partie des récoltes et de la farine. Le mouvement nous protège. Je n’ai pas besoin de porter une arme. Je travaille normalement. »

La plupart du temps membres d’ethnie non arabes, les habitants des montagnes ne cachent pas leur sympathie pour l’ALS. Au point que certains cherchent la protection des rebelles. Après l’attaque de son village en 2016, Abdallah Arbab est venu se placer sous leur protection. « Après notre arrivée, des gens nous ont donné des outils, de l’eau, de la nourriture. Je travaille dans les champs et on partage les récoltes avec les autres. L’ALS ne nous demande rien. Mais par bonne volonté, c’est moi qui donne spontanément aux rebelles. » Le soutien des habitants s’avère indispensable pour l’ALS qui a besoin de l’aide des Darfouris pour tenir face à la pression du pouvoir. D’autant que la guerre risque encore de durer, tant les obstacles avant la paix paraissent infranchissables.

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Posted on 2021/04/14 - Modified on 2021/04/14 - By Sebastien Nemeth

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