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Indépendance du Burkina Faso : «Le système colonial était perçu comme un système injuste»

Le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kaboré.
Le président du Burkina Faso Roch Marc Christian Kaboré.
Ludovic Marin / AFP
Ce mercredi 5 août, c'est au tour du Burkina Faso de célébrer les 60 ans de son indépendance. Le pays s'appelait à l'époque la Haute-Volta et il a accéda à l'indépendance sous la présidence de Maurice Yaméogo. Le grand parti africain RDA auquel appartenait Yaméogo avait fait le choix d'une indépendance préservant des liens étroits avec la France. Quelles étaient les craintes et les objectifs des leaders de l'époque ? Y avait-il un décalage avec les préoccupations de la population ? Magloire Somé, professeur d'histoire contemporaine à l'université Joseph Kizerbo de Ouagadougou, répond aux questions de Laurent Correau.

04'45'' - Première diffusion le 05/08/2020

RFI : Le 5 août 1960, l’indépendance de la Haute-Volta est proclamée par Maurice Yaméogo. Est-ce que cela va marquer un vrai changement pour le pays ou est-ce que c’est la continuité avec la période coloniale qui l’emporte ?

Magloire Somé : Il y a eu une continuité du point de vue du fonctionnement de l’administration. Les institutions républicaines mises en place par la loi cadre ont continué de fonctionner, l’administration a continué de fonctionner sur le modèle de l’administration coloniale, même si sur les questions électoralistes, il y aura des redécoupages de l’administration voltaïque. Il y a eu quand même rupture parce que ce sont des Africains qui prennent les rênes du pouvoir en Haute-Volta et qui essayent d’imprimer leur marque dans la gestion du pouvoir d’État.

Et est-ce que la France va continuer à occuper au sein de l’administration ou dans l’entourage des ministres un rôle important ?

Oui, parce que, avec les accords de coopération, il y a eu des coopérants qui assistaient le gouvernement aussi bien que l’administration publique sur le plan technique. Les techniciens français influençaient beaucoup les décisions de l’administration voltaïque. Donc, de ce point de vue, on peut dire que la Haute-Volta restait sous une tutelle modérée, parce que la plupart des décisions qui étaient prises, surtout en ce qui concerne les questions budgétaires, les questions économiques, étaient influencées par les assistants techniques français.

Est-ce que Maurice Yaméogo, qui a été donc le premier président de la Haute-Volta indépendante, était convaincu par la nécessité de cette indépendance, ou est-ce qu’il a été poussé par certaines forces sociales ou politiques du pays ?

Maurice Yaméogo a toujours eu des positions un peu versatiles en ce qui concerne la question de l’indépendance. Dans un premier temps, en octobre 1959, il déclarait qu’il fallait être fou pour demander l’indépendance. Il y a eu comme une sorte de changement de position dès lors qu’il y a eu la possibilité d’accéder à l’indépendance tout en étant membre de la Communauté, parce que si en 1959, il avait peur de l’indépendance, c’était parce que sur le plan économique, et même sur le plan technique, il n’y avait pas beaucoup d’élites, la plupart des élites, c’était des instituteurs et des infirmiers. Et par conséquent, Maurice Yaméogo regardait l’indépendance comme une calamité. Mais si la Haute-Volta pouvait accéder à l’indépendance en restant dans la Communauté, on pouvait espérait un appui de la France à la Haute-Volta qui avait besoin d’assistance technique.

Est-ce que cette indépendance qui est proclamée en 1960, c’est l’affaire des élites voltaïques ou est-ce que c’est un sujet qui mobilise aussi à l’époque les populations dans les quartiers, dans les villages ?

S’il y avait de la part des élites une inquiétude d’aller à l’indépendance, il y avait au niveau de la population des attentes. Dans les villages, dans les quartiers, le système colonial était perçu comme un système injuste. Il y avait toujours de la discrimination dans la société. Les Africains ne semblaient pas avoir les mêmes droits que les Français. Et donc, de ce point de vue, ils percevaient la colonisation comme un système qui restait toujours oppressif, même s’il y avait des mesures libérales qui avaient été prises. Et par conséquent, les populations sentaient comme une sorte de libération d’obtenir l’indépendance.

Est-ce que les exemples du Ghana et de la Guinée justement ont pu inspirer la population dans les villages, dans les quartiers ?

Oui. Le regard de la plupart des Voltaïques était tourné vers les pays côtiers. Et donc l’accession du Ghana à l’indépendance était comme une sorte d’exemple. Les populations qui étaient en connexion avec le Ghana voyaient comment l’accession du Ghana à l’indépendance était source de libertés et ont accueilli très favorablement l’indépendance du Ghana.

Où en est-on du chantier d’écriture de cette histoire au Burkina Faso ? Est-ce que cette histoire est partagée ? Est-ce qu’il y a au Burkina un récit national partagé 60 ans après ?

Il n’y a pas de récit national partagé. Et dernièrement, le président du Faso [Roch Marc Christian Kaboré] a commis les historiens d’écrire l’histoire générale du Burkina Faso. Si nous écrivons une histoire, qui est la plus objective possible, cette histoire pourrait être le point de départ de la construction de l’État nation. Et nous pensons que nous pouvons, à travers le projet de rédaction de l’histoire du Burkina, poser les fondements d’une cohésion nationale.

Posted on 2020/08/14 - Modified on 2020/08/14 - By Laurent Correau

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