Un poster élaboré après la Commune de Paris, qui reste une référence historique incontournable, 150 ans après son déclenchement, le 18 mars 1871.
Un poster élaboré après la Commune de Paris, qui reste une référence historique incontournable, 150 ans après son déclenchement, le 18 mars 1871.
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Il y a 150 ans, la Commune hissait le drapeau rouge sur l'Hôtel de Ville de Paris

Il y a 150 ans éclatait la Commune de Paris. Troisième et dernière révolution française du XIXe siècle, populaire, libertaire, sociale, sa mémoire est encore vive. Si loin, si proche, son modèle est régulièrement revendiqué par différents mouvements sociaux, des ZAD aux « gilets jaunes », en passant par les révolutions russe et chinoise. Mais la Commune, tout d’abord, qu’était-ce ?
By Lou Roméo -

Le 18 mars 1871, les Parisiens prennent les armes contre le tout jeune gouvernement de la IIIe République, dirigé par Adolphe Thiers. Plus qu’un soulèvement, c’est une révolution et, bientôt, une guerre civile. La capitale française fait sécession. Durant soixante-douze jours, jusqu’au massacre final de la « Semaine sanglante », fin mai 1871, les yeux du monde sont rivés sur Paris. Espoir pour certains, abomination pour d’autres : la Commune entend instaurer la République démocratique et sociale que le XIXe siècle, de révolutions en coups d’État, tente de trouver depuis la Révolution française de 1789.

Mais pour comprendre ce soulèvement révolutionnaire, il faut revenir au contexte particulier de l’année 1870. En septembre, la France perd la guerre qui l’opposait à la Prusse. L’empereur Napoléon III, emprisonné après la défaite de Sedan, est déchu : le 4 septembre, la IIIe République est proclamée. Mais la guerre se poursuit et Paris est assiégé. L’hiver 1870 est rude, la nourriture rare, la famine fait rage, les animaux du zoo du Jardin des plantes sont mangés. Pourtant, la ville ne se rend pas.

Le soir même, le drapeau rouge flotte sur l’Hôtel de Ville

Alors, quand le gouvernement temporaire présidé par Adolphe Thiers décide de capituler, la révolte gronde à Paris. D'autant que ce nouveau gouvernement ne plaît pas aux Parisiens : il est issu d’une Assemblée nationale à majorité monarchiste, élue en février 1871. « Paris est une ville très ouvrière et très républicaine à l’époque, explique Quentin Deluermoz, historien et professeur à l’Université de Paris, auteur de Commune(s), 1870-1871, Une traversée des mondes au XIXème siècle, paru au Seuil en 2020. Face à un gouvernement conservateur issu d’une Assemblée monarchiste, les tensions étaient inévitables. »  

Une barricade dressée le 18 mars 1871 boulevard de Ménilmontant, dans le 20ème arrondissement de Paris.

Une barricade dressée le 18 mars 1871 boulevard de Ménilmontant, dans le 20ème arrondissement de Paris. | © wikipedia

Et elles éclatent le 18 mars 1871, lorsque les soldats de Thiers viennent confisquer les canons de la ville, entreposés à Montmartre. Il faut dire que ces canons appartiennent aux Parisiens : la plupart ont été achetés grâce à une souscription populaire. Rapidement, des barricades se dressent dans la ville. Les soldats pactisent avec la foule, les grands bourgeois s’en vont rejoindre le gouvernement réfugié à Versailles, deux généraux sont exécutés. Le soir même, le drapeau rouge flotte sur l’Hôtel de Ville. Des élections sont organisées et, le 28 mars 1871, le Conseil de la Commune est élu, la Commune de Paris, proclamée.

► À lire aussi : La guerre de 1870 et les Communes: deux histoires globales

Mesures d’avant-garde

Tous les courants socialistes et républicains du XIXe siècle y sont représentés. Y dominent les robespierristes, ou « jacobins », qui se réclament de la Constitution ultra-démocratique de 1793, jamais appliquée. Des socialistes, partisans d’Auguste Blanqui, sont également présents : eux ne jurent que par la dictature du peuple et la suppression de l’Église et de l’État. On retrouve également des anarchistes internationalistes, influencés par la pensée de Proudhon, qui imaginent plutôt le « nouveau monde » sous la forme d’une fédération de petites communes autogérées.

« Le référent commun à tous est l’idée qu’on ne peut pas changer l’ordre politique sans changer les rapports économiques et sociaux, analyse Quentin Deluermoz. Durant la Commune, on privilégie l’association comme mode d’organisation pour atteindre l’idéal de la République démocratique et sociale. »

Ensemble, ils promulguent des mesures d’avant-garde, empreintes de justice sociale et d’anticléricalisme : interdiction du travail de nuit pour les boulangers, moratoire sur les loyers, mandat impératif pour les élus, séparation de l’Église et de l’État, reconnaissance de l’union libre et du divorce par consentement mutuel, éducation gratuite et obligatoire pour les garçons et les filles, fin de la conscription…

Souveraineté populaire en acte

Mais toutes ne peuvent être mises en place du fait de la précarité de l’existence de la Commune, constamment attaquée par le gouvernement versaillais et par les troupes prussiennes qui assiègent la ville. « On parle souvent d’un brouillon pour évoquer la Commune, poursuit Quentin Deluermoz. Elle est davantage vue comme une promesse que comme une réalisation. » Mais des changements effectifs, « réellement révolutionnaires », sont tout de même intervenus dans la vie quotidienne des Parisiens communards.

Détail de la couverture du livre de Quentin Deluermoz, « Commune(s), 1870-1871, Une traversée des mondes au XIXe siècle ».

Détail de la couverture du livre de Quentin Deluermoz, « Commune(s), 1870-1871, Une traversée des mondes au XIXe siècle ». | © Le Seuil

« Nous sommes dans une ville en situation de guerre civile, rappelle Quentin Deluermoz. Tout est désorganisé, mais des transformations ont lieu. La Garde nationale, par exemple, réunit des citoyens en armes, qui élisent et révoquent directement leurs chefs. Dans les églises, vidées de leurs curés, siègent des clubs où la parole se libère. Les bas salaires sont augmentés, les plus hauts, baissés. Une forme de souveraineté populaire en acte s’exprime dans les quartiers. » 

Combat international pour la République universelle

Loin de se cantonner au seul espace parisien, la Commune se veut ouverte au reste du monde. Des Communes sœurs sont brièvement proclamées dans le reste de la France, à Lyon, Marseille, Saint-Étienne et Narbonne. L’élan se propage dans l’Empire colonial français : une insurrection éclate en Algérie. Le monde entier suit les événements au jour le jour grâce aux correspondants étrangers présents sur place, des manifestations de soutien sont organisées. La semaine du 18 mars, les trois quarts des communications de la toute récente agence de presse Reuters, fondée en 1851, évoquent l'actualité française.

Au sein même de la Commune, de nombreux étrangers, Polonais, Italiens, Belges, Irlandais, Américains sont présents et investis de responsabilités. Certains sont proches de l’Association internationale des travailleurs, fondée en 1864 à Londres, où siège Karl Marx. D’autres sont des combattants, venus de fronts européens. « Ce sont des militants qui ont déjà combattu ailleurs en Europe au nom de l’idéal de la République universelle, pour la libération des peuples, résume Quentin Deluermoz. Du fait de leurs expériences militaires, en Italie, en Pologne, aux États-Unis, des postes de commandement leur sont rapidement confiés par la Commune. »

Plus grand massacre de civils du XIXe siècle

L’officier polonais Dombrowski en est un bon exemple : rescapé des luttes indépendantistes polonaises, réfugié à Paris, il est nommé commandant en chef de l'armée de la Commune et mourra sur une barricade, le 22 mai 1871, tué par les troupes versaillaises lors de la « Semaine sanglante »

Plus grand massacre de civils du XIXe siècle, la répression brutale de la Commune de Paris, entre les 21 et 28 mai 1871, marque durablement les mémoires. Un tiers de la ville brûle dans les combats ; entre 6 000 et 8 000 communards sont exécutés, près de 7 500 autres sont déportés en Algérie ou en Nouvelle-Calédonie. 

Les Champs-Elysées après la Semaine Sanglante, fin mai 1871. Un tiers de la ville a brûlé.

Les Champs-Elysées après la Semaine Sanglante, fin mai 1871. Un tiers de la ville a brûlé. | © wikipedia

De la période, restent à Paris deux monuments seulement : le Mur des Fédérés du cimetière du Père-Lachaise, où ont été exécutés les derniers combattants, le 27 mai 1871, et le Sacré-Cœur, construit à Montmartre pour « expier les péchés » de la Commune.

Mais l’événement conserve une portée symbolique et politique en France comme dans le reste du monde. « La brutalité de l’interruption de la Commune, cette défaite magnifique, explique en partie la résonance que la Commune a toujours aujourd’hui, conclut Quentin Deluermoz. C’est encore un mot qui parle, qui évoque un élan, une volonté de transformation et de justice sociale. » Référence assumée des révolutions russe et chinoise, la Commune reste ainsi un modèle pour de nombreux mouvements sociaux, des « gilets jaunes » aux ZAD, en passant par le mouvement Black Lives Matter.

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Posted on 2021/03/25 - Modified on 2021/03/31

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