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En Russie, la mémoire occultée de la Première Guerre mondiale

Cérémonie commémorant le 100e anniversaire de la Première Guerre mondiale à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg, le 3 août 2014.
Cérémonie commémorant le 100e anniversaire de la Première Guerre mondiale à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg, le 3 août 2014.
Olga Maltseva / AFP
En Russie, la Première Guerre mondiale n’a laissé que peu de traces et son souvenir a été largement occulté par celui de la révolution de 1917 et de la guerre civile qui l’a suivie. La Russie a pourtant été l’un des acteurs majeurs du conflit, et a subi des pertes immenses face aux puissances centrales.

3'07'' - Première diffusion 14/10/2018

C’est la « grande oubliée » de l’histoire russe : nul monument, aucune commémoration, la Première Guerre mondiale est presque totalement absente de la littérature ou du cinéma russe… Et n’est mentionnée que très brièvement, et très partiellement, dans les ouvrages scolaires. Pourtant, la Russie a payé un très lourd tribut lors de ce conflit, et y a joué un rôle très important. Les pertes russes représentent ainsi plus de 30 % des pertes subies par les Alliés : entre 1,5 et 1,8 millions de tués selon les estimations.

La Russie s’est battu sur un front très étendu, à la fois contre l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie et si elle a très vite subi des revers cuisants, elle a sans doute aussi permis à la France et à l’Angleterre de tenir sur le front occidental – les batailles de la Marne, ou celle de Verdun n’auraient peut-être pas eu le même épilogue si la Russie n’avait « fixé » sur le front oriental, de nombreuses divisions allemandes.

La Première Guerre mondiale a été une épreuve épouvantable pour des millions de soldats russes souvent sous-équipés, mal nourris et taillés en pièce dans des offensives meurtrières… Enfin, l’impact politique du conflit a été évidemment très lourd, en provoquant la chute du Tsar, puis celle de Kerenski, et la prise du pouvoir par les Bolchéviques.

Amnésie volontaire

La Première Guerre mondiale n’est pas achevée que la Russie plonge dans la tourmente révolutionnaire, puis dans la guerre civile. Et c’est sans doute ce qui explique l’amnésie qui entoure aujourd’hui encore la participation russe au conflit. Dans les décennies qui suivent, le pouvoir soviétique prendra soin de ne célébrer que la Révolution (celle d’octobre bien sûr) et la victoire de l’Armée rouge sur les forces contre-révolutionnaires. Et d’occulter les années précédentes, l’armistice de décembre 1917 et la paix séparée négociée en mars 1918.

À l’époque soviétique, toute référence à l’armée impériale était à proscrire, car cela pouvait conduire tout droit au Goulag – et il valait mieux ne pas évoquer les faits de guerre antérieurs à 1917, et surtout ne pas montrer d’insigne militaire ou toute breloque pouvant apparaître comme un signe de ralliement au régime des Romanov. Difficile, dans ces conditions, de transmettre le souvenir d’un conflit qui s’est retrouvé, peu à peu, rayé de la mémoire collective.

Enfin, il y a sans doute une autre explication à cette amnésie : pour la Russie la Première Guerre mondiale s’est achevée par une paix négociée à la hâte par des Bolchéviques soucieux de sauver la révolution d’octobre. Une paix qui s’est soldée par la perte de territoires immenses et qui pouvait difficilement être « exploitée » par la propagande soviétique. Au souvenir peu glorieux de ce conflit, le pouvoir soviétique préférera celui de l’épopée révolutionnaire – et d’une Armée rouge conquérante, puis celui de la Seconde Guerre mondiale.

La Russie de Vladimir Poutine ne déroge pas à la règle, et célèbre constamment et de façon presque obsessionnelle la « Grande guerre patriotique » et la victoire contre l’Allemagne nazie… Une commémoration permanente qui tranche avec l’absence totale de moyens consacrés au souvenir de la Première Guerre mondiale.

Posted on 2018/12/28 - Modified on 2019/02/04 - By Daniel Vallot

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