Des enquêteurs inspectent le site d'une explosion dans une église de Negombo, au Sri Lanka, le 21 avril 2019.
Des enquêteurs inspectent le site d'une explosion dans une église de Negombo, au Sri Lanka, le 21 avril 2019.
Stringer / REUTERS
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Sri Lanka: « Ce genre d’attentats se prête à accentuer les clivages »

Le Sri Lanka a été frappé ce dimanche 21 avril par une série d'attaques contre des églises et des hôtels, faisant des centaines de morts et de blessés. Elle survient dans un contexte politique tendu et dans un pays où l’équilibre entre les différentes communautés ethniques et religieuses est sensible.
By RFI -

Cette série d’attaques meurtrières n’a pas encore été revendiquée et les experts invitent tous à la plus grande précaution quant à l’identité des auteurs de ces attentats. D’autant que le Sri Lanka est composé d'une mosaïque ethnico-religieuse à l'équilibre fragile, avec une majorité bouddhiste et des minorités hindoue, musulmane et chrétienne.

Le chercheur Gerrit Kurtz, spécialiste du Sri Lanka et de la prévention des conflits, estime que l’un des objectifs des assaillants est justement « d’accentuer à nouveau les différences entre les groupes ethno-religieux », qui entretiennent des rapports « très complexes » dans le pays. « Ce genre d’attentats se prête à accentuer les clivages qui existent entre les communautés et aussi à provoquer encore plus de violence », souligne-t-il.

« Ne pas tirer de conclusions hâtives »

« Il est facile d’accuser tel et tel groupe pour justifier qu’on l’opprime. Et d’attaquer des chrétiens permet de dire : "Voilà ! C’étaient les musulmans qui ont perpétré ces attentats !" » or, rappelle le chercheur, « les actes violents contre des minorités, dont les chrétiens, n’ont pas été perpétrés par des musulmans dans le passé ». Ce sont « plutôt des extrémistes bouddhistes qui ont pu faire parfois preuve de violence contre les chrétiens », pointe le spécialiste.

Il est donc essentiel de « tenter de comprendre ce qu'il s'est passé, sans prendre pour argent comptant les thèses qui sont en train de circuler », confirme Nishan de Mel, directeur du think tank Verite Research. « Ces thèses se fondent sur des fuites en provenance des services de renseignements, des documents selon lesquels des groupes musulmans auraient tentés d'organiser ces attaques. Je pense néanmois que la situation des communautés musulmanes et chrétiennes au Sri Lanka est bien différente de celle qui existe en Occident. Et il est très important pour les gens de ne pas tirer de conclusions hâtives et d'attendre, jusqu'à ce que l'on obtienne des informations crédibles. Car une attaque coordonnée de cette ampleur ne porte pas la signature des violences ethniques initiées par la communauté musulmane au Sri Lanka. »

Il est donc nécessaire de faire preuve de la plus grande prudence, insiste le chercheur Gerrit Kurtz. « Il faut se garder de dire que la violence ne peut venir que d’un seul camp. Pour l’instant, on ne peut désigner qui que ce soit. Il y a en fait de multiples possibilités d’attiser les passions et de créer encore plus de chaos. Il n’est certainement pas exagéré de penser que des groupes qui font de tels attentats ont précisément ce genre d’objectifs. »

Contexte et conséquences politiques

Le spécialiste du Sri Lanka rappelle également que ces attaques surviennent dans un contexte politique tendu. « Il y a des querelles au sein du gouvernement depuis des mois. En fin de l’année dernière, il y a eu une crise constitutionnelle. Le président issu de l’un des partis s’est alors opposé au Premier ministre issu d’un autre parti. Ils se sont certes réconciliés, mais seulement de façon théorique. Ils ne se font pas du tout confiance. Dans cette situation, il peut y avoir des groupes qui essaient de s’ériger en sauveur, lorsqu’il y a le chaos. Des attentats peuvent servir à justifier l’oppression ou encore une certaine ligne politique. Et cela est très dangereux. »

Le directeur du think tank sri lankais Verite Research, Nishan de Mel, souligne que ces attaques risquent en effet d’avoir d’importantes conséquences politiques. « Le gouvernement actuel risque d'être sérieusement affecté par ce qui vient se passer. Leur capacité à assurer la sécurité est remise en cause ainsi que la confiance que la minorité chrétienne avait dans ce gouvernement. Un des arguments qui a amené ce gouvernement au pouvoir est qu'il allait être meilleur avec les minorités que le précédent. Qu'il allait avoir un plus grand engagement pour la diversité et la coexistence. D'une certaine manière, le gouvernement a échoué, il n’a pas su protéger les minorités et cela affectera sa crédibilité. »

Mais outre les conséquences politiques, Nishan de Mel, pointe également que l’économie va beaucoup souffrir de cette tragédie. « Les hôtels les plus connus ont été visés, cela aura donc un gros impact sur le tourisme et l'investissement au Sri Lanka ». Pour le chercheur Gerrit Kurtz, l’un des objectifs des auteurs des attentats était précisément de « s’attaquer à des sources de revenus pour l’économie du pays en ciblant les hôtels touristiques. »

signe plus

« Il y a un terreau d’insécurité et de violences potentielles qui pousse la société civile, de nombreux leaders religieux et communautaires à analyser avec énormément de précautions la situation actuelle, à attendre d’avoir des informations fiables parce qu’on a vraiment peur qu’il y ait une contagion irraisonnée qui puisse conduire à des drames. »

Delon Maravan, chercheur du Centre d'études d'Inde et d'Asie du Sud, le 21/04/2019.

Posted on 2019/04/22 - Modified on 2019/04/22

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