Bosnie-Herzégovine: 25 ans après Dayton, briser le carcan nationaliste
Le président serbe Slobodan Milosevic (G), le président bosniaque Alija Izetbegovic (C) et le président croate Franjo Tudjman (D) signent l'accord de paix de Dayton sur la Bosnie, sous le regard (2e rang de g-à-d) du premier ministre espagnol Felipe Gonzalez, du président américain Bill Clinton et du président français Jacques Chirac, le 14 décembre 1995 à Paris.
Michel Gangne/AFP
Article

Bosnie-Herzégovine: 25 ans après Dayton, briser le carcan nationaliste

Le 14 décembre 1995, les accords de Dayton-Paris mettaient fin à la guerre de Bosnie-Herzégovine. Un quart de siècle plus tard, le pays est toujours dominé par les partis nationalistes, malgré les mobilisations de la société civile qui essaient de faire éclater les barrières communautaires.
By Jean-Arnault Dérens, Simon Rico -

Stefan Blagić est né en 1991, un an à peine avant que la guerre n’embrase son pays. Il a grandi à Sekovici, une commune rurale de l’est de la Bosnie-Herzégovine, aujourd'hui en Republika Srpska (RS), l’entité serbe de cet État toujours divisé. La « ligne de partage inter-entités » trace une fracture sinueuse, qui court du nord-ouest au sud-est du pays, séparant la RS de la Fédération croato-bosniaque elle-même subdivisée en dix cantons, à prédominance tantôt bosniaque, tantôt croate… « Quand j’étais à l’école, je n’allais jamais en Fédération, personne n’en ressentait le besoin », explique Stefan. Ce n'est que bien plus tard, quand il s'est engagé dans des initiatives de jeunesse qu'il a commencé à fréquenter des camarades issus des autres communautés. Une expérience dont sont privés beaucoup de Bosniaques, Croates ou de Serbes de Bosnie-Herzégovine. Car les accords de paix ont entériné les résultats du « nettoyage ethnique » et la séparation territoriale des communautés

Stefan Blagić a étudié les sciences politiques à Banja Luka, la capitale de la RS, et, à peine diplômé, il a créé l'ONG Restart : « Notre première action fut de dresser un 'Mur des lamentations et de l’exil' où chacun pouvait venir inscrire le nom d’un proche parti à l’étranger. En deux heures, les panneaux ont été remplis ». Faute de développement économique, rongée par la corruption et le népotisme, la Bosnie-Herzégovine est confrontée à un exode massif de sa population, qui ne cesse de s’accélérer depuis près d’une décennie. Las de voir son pays se vider, Stefan durcit son discours contre « les cliques qui dirigent le pays ». Pour avoir un emploi, explique-t-il, « aucun diplôme n’est exigé, mais il faut avoir la carte du parti nationaliste dominant dans sa communauté. C’est ce système que les gens ne supportent plus et c'est pour ça qu'ils partent à l'étranger. »

Face à cette corruption qui gangrène la société bosnienne, les explosions de colère sont fréquentes. En 2018, Banja Luka fut durant des mois secouée par d'immenses manifestations exigeant que lumière soit faite sur le meurtre d’un jeune homme de 21 ans, David Dragičević. Les protestataires accusaient les autorités d'avoir bâclé l’enquête et conclu à un suicide afin de « couvrir » des puissants. Stefan était bien sûr au cœur de cette mobilisation, qui fit vaciller le régime de Milorad Dodik, l’homme fort de l’entité, alors président de RS et aujourd’hui membre serbe de la présidence à trois têtes qui gouverne la Bosnie-Herzégovine. Très vite, la colère de Banja Luka trouva écho en Fédération, où un jeune Bosniaque, Dženan Memić, avait lui aussi été retrouvé mort dans des circonstances suspectes. Les pères de deux victimes galvanisaient des foules qui, poings levés, réclamaient « justice pour David et Dženan ».

►À lire aussi : Il y a 25 ans les Accords de Dayton mettaient fin à la guerre en ex-Yougoslavie

S’il se dit « pro-européen », Stefan Blagić n’attend plus grand chose de l’UE, dont il dénonce la « complaisance » envers les dirigeants nationalistes qui se partagent toujours le pouvoir. Voilà tout le paradoxe de la Bosnie-Herzégovine depuis 25 ans : théoriquement dotés de toutes les armes institutionnelles, disposant même d'un quasi-gouverneur en la personne du Haut représentant (OHR), les acteurs internationaux semblent tétanisés par le risque de nouvelles tensions « ethniques ». Alors même que les mobilisations les plus importantes de ces dernières années ont souvent eu pour point commun de réunir les différentes communautés du pays. Ce sont ainsi les luttes pour la défense des rivières sauvages qui ont uni les habitants des zones rurales de toute la Bosnie-Herzégovine, alors que les projets de mini-centrales hydro-électriques se multiplient dans le pays, le plus souvent sans véritable étude d’impact environnemental et sans tenir compte des pratiques et des besoins des communautés locales.

Durant 500 jours, les femmes du village de Kruščica, près de Konjic, en Fédération, ont ainsi occupé un pont, bloquant le passage des engins de chantier. En décembre 2018, la justice a fini par annuler le permis de construire, mais d’autres projets sont en cours. À la veille des dernières élections municipales, le 15 novembre, la Première ministre de Serbie est par exemple venue signer en Republika Srspka un accord prévoyant la construction de centrales sur la Drina, la rivière qui fait frontière entre les deux pays. Au printemps dernier, quelques poignées d’activistes avaient bravé le confinement pour manifester sur les chantiers qui venaient d'être lancés.

Si ces mobilisations écologistes peinent encore à se faire entendre dans les urnes, les militants veulent croire que l’attachement à ce patrimoine commun sera de nature à dépasser les divisions communautaires. Bien loin des clichés « ethniques », trop souvent entretenus par l’administration internationale, c’est une Bosnie créative et solidaire qui tente d’émerger, même l'exode des forces vives reste son principal ennemi. Car beaucoup de ceux qui réclamaient « justice pour David » ont eux-mêmes déjà pris la route de l’exil. À moins que la crise sanitaire n'ait momentanément bloqué leurs départs.

À lire aussi : Ex-Yougoslavie: un tribunal dans l'ombre de l'accord de Dayton

Posted on 2020/12/16 - Modified on 2020/12/16

RFI SAVOIRS n'est pas responsable des contenus provenant de sites internet externes

Fréquentation certifiée par l'OJDOJD Dénombrement des médias