Charlotte Gainsbourg dans «Antichrist» de Lars von Trier, l’affiche (détail) de la rétrospective Festival de Cannes: scandales et controverses, à la Cinémathèque française de Paris.
Charlotte Gainsbourg dans «Antichrist» de Lars von Trier.
Cinémathèque française
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Le Festival de Cannes, une histoire de scandales

Les années sans scandale sur la Croisette se font rares et les films jugés blasphématoires, misogynes, pornographiques ou porteurs d’une violence « gratuite » sont légion. Mais, au Festival de Cannes, les scandales sont comme les stars sur le tapis rouge : tout le monde est déçu quand il n’y en a pas ! Trois semaines avant l’ouverture de la 70e édition du plus important rendez-vous cinématographique au monde, la Cinémathèque française à Paris consacre à partir du 26 avril 2017 une rétrospective au phénomène. 26 films « scandaleux » s’affichent sur le programme de Festival de Cannes, scandales et controverses. Entretien avec le directeur de la programmation, Jean-François Rauger.
By Siegfried Forster -

RFI : Votre rétrospective « scandaleuse » du Festival de Cannes affiche 26 films. Il y a eu 26 scandales en 70 ans ?

Jean-François Rauger : Oh, non, il y en avait plus [rires]. Après, il y a des petits et de gros scandales. C’est une question d’échelle. Le chiffre de 26 n’a pas de valeur scientifique.

Vous distinguez plusieurs types de scandales. Commençons avec les scandales esthétiques, dont Oncle Boonmee. En 2010, le palmarès consacrait le réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul avec un film dont certains disaient de ne rien comprendre. Et avec 130 000 entrées, cela fut l’un des pires échecs d’une Palme d’or au box-office. Est-ce cela les caractéristiques d’un scandale esthétique ?

On demande beaucoup de choses au Festival de Cannes. Il y a une « norme » qui voudrait que la Palme d’or soit un film qui serait appelé de devenir aussi un succès public, etc. Donc tous les cinéastes un peu marginaux dans l’industrie ou qui sont des cinéastes un peu expérimentateurs, sont souvent considérés comme n’ayant pas leur place en tête du palmarès. C’était le cas pour Oncle Boonmee. Donc il y a eu des réactions pour contester le fait qu’un film qui n’est pas grand public, qui n’a pas vocation d’attirer un très grand public, ait la Palme d’or.

Puis il y a les scandales politiques. Nuit et brouillard d’Alain Resnais a été retiré en 1955 de la compétition pour éviter un incident diplomatique avec l’Allemagne. En 2010, Hors-la-loi, le film de Rachid Bouchareb sur l’histoire franco-algérienne avait agité la rue au-delà du Festival.

Le cinéma est parfois le reflet des contradictions dans les sociétés. Lorsque le film de Bouchareb aborde une partie de l’histoire de France, à un moment, où les Français ne sont pas encore réconciliés, il y a des attitudes et des analyses très opposées sur ce moment de France qui est le début de la décolonisation… Le film a été attaqué pour son sujet et même sur son sujet présumé, puisqu’il avait déclenché des réactions même avant d’avoir été vu. Parce qu’il touchait ce que certains considéraient comme un tabou de l’Histoire de France. Nuit et brouillard est encore autre chose. C’est le fruit d’une époque où la sélection française était proposée par le gouvernement. Donc là, c’étaient des considérations diplomatiques qu’on peut trouver [aujourd’hui] assez étranges qui ont fait en sorte que le film soit retiré de la sélection officielle.

Au grand rayon des scandales au nom de la « morale » on trouve entre autres La Grande Bouffe de Marco Ferreri avec lequel vous ouvrez la rétrospective à la Cinémathèque. C’est l’histoire de quatre hommes décidant de « se réunir dans la "bouffe", la "baise", l’amitié et la mort ». Le film avait déclenché « cris et vociférations violentes ». On pourrait y ranger aussi Melancholia de Lars von Trier. Le film était bien parti pour une Palme d’or, mais le réalisateur a été exclu du Festival après avoir déclaré par provocation ses « sympathies » pour Hitler, avant de s’excuser. La morale, est-ce toujours un bon point de départ pour un scandale au Festival de Cannes ?

Finalement, il n’y a pas de scandales. Le scandale est toujours dans l’œil de celui qui regarde. Évidemment, un certain nombre de films peuvent heurter la morale des spectateurs, pour des raisons diverses : politiques, esthétiques, de représentation… Ce qui a été reproché à La Grande Bouffe, c’était finalement sa vulgarité, sa grossièreté, sa trivialité. Donc, avec des plans, des images, des séquences que d’aucuns considèrent ne pas devoir être filmés, au nom d’une morale qui est de toute façon subjective. Mais c’est la morale qui détermine le scandale.

Y a-t-il déjà un scandale en vue dans cette 70e édition du Festival de Cannes ? Certains murmurent que le nouveau film de Roman Polanski pourrait être rajouté sur la liste des films en compétition. Un Roman Polanski qui a dû se retirer de la présidence de la cérémonie des Césars après un appel au boycott de féministes, car le cinéaste franco-polonais est toujours poursuivi par la justice américaine et recherché par Interpol pour une accusation de viol d’une mineure de 13 ans en 1977. En cas de sélection, la présence de Polanski au Festival, pourrait-elle être considérée comme un scandale ?

Oui, mais c’est un scandale qui n’a plus rien à voir avec le cinéma. Là, on reproche à un artiste un comportement, mais qui n’est pas lié au fait qu’il a réalisé un film. Ce film aurait sa place au Festival de Cannes. C’est différent de la présidence des Césars, une distinction honorifique qu’on accorde à une personne. Là, c’est un artiste qui montre une œuvre. Je pense que le scandale – s’il y a scandale – devrait être quand même moins évident.

Après avoir revu et sélectionné ces 26 films sur les scandales et controverses au Festival de Cannes, quelle est votre définition d’un scandale sur la Croisette ?

Un scandale à Cannes, cela réveille un peu le Festival. Cela le fait à la fois dérailler de son fonctionnement normal et en même temps, le scandale doit faire partie du Festival de Cannes. Un beau Festival est un festival qui montre des films qui parlent du monde aujourd’hui, qui exprime des visions personnelles qui peuvent heurter des gens. Après tout, c’est un peu normal qu’il y ait des scandales dans ce type de manifestations. Lorsqu’il y a eu le film de David Cronenberg, Crash, à l’époque, le président Gilles Jacob était persuadé que ce film allait déclencher un scandale ou allait parler de lui, faire heurter quelques sensibilités. Et il l’avait mis expressément au milieu du Festival avec l’idée que cela allait relancer le Festival.

En savoir plus :
Festival de Cannes, scandales et controverses, un voyage à travers ces œuvres sulfureuses en 26 titres. Rétrospective à la Cinémathèque française de Paris, du 26 avril au 28 mai 2017.

Posted on 2019/04/24 - Modified on 2019/05/13

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