Yvette Roudy à Paris, en mars 2012.
Yvette Roudy à Paris, en mars 2012.
liewig christian/Corbis via Getty Images
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Yvette Roudy: «Je rêve d’un avenir sans 8 mars et sans discriminations»

Le nom d’Yvette Roudy, première ministre de plein exercice (1981-1986) de la condition féminine, reste associé aux six lois contre l’inégalité des sexes qu’elle a promulguées pendant son quinquennat. À bientôt 90 ans, l’ancienne ministre revient sur la condition féminine en France aujourd’hui, son parcours singulier et de la réédition de la Bible du féminisme américain, The Feminine Mystique, qu’elle a traduit en français dans les années 1960. Entretien.
根据 Tirthankar Chanda -

RFI : La première célébration officielle en France de la Journée internationale des droits des femmes, c’est à vous qu’on le doit. Vous vous souvenez encore de votre premier 8 mars ?

Yvette Roudy : Oui, très bien. C’était en 1982, neuf mois après l’arrivée au pouvoir du gouvernement socialiste. En ma qualité de ministre du Droit des femmes, j’avais réussi à convaincre le président Mitterrand de la nécessité de célébrer cette date officiellement. Les communistes s’étaient appropriés la journée. Il fallait que nous la récupérions au nom de toutes les femmes françaises. Le Parti socialiste auquel j’appartenais était violemment contre, mais François Mitterrand qui avait compris les enjeux politiques et symboliques de cette journée a immédiatement donné son accord. Il y a eu même une grande fête à l’Élysée, avec 400 femmes invitées et un discours présidentiel esquissant la feuille de route de mon ministère.

En quoi consistait cette feuille de route ?

C’était une époque grisante. Après avoir été dans l’opposition pendant presque deux décennies, les socialistes étaient revenus au pouvoir avec la promesse de changer la vie avec nos lois. L’existence même de mon ministère, un ministère des Droits de la femme de plein exercice, relevait de miracle. C’est pourquoi quand après l’élection de François Mitterrand, le Premier ministre Pierre Mauroy m’a appelée, j’étais prise au dépourvue. J’ai bien sûr accepté. Ma feuille de route consistait à accorder plus de droits aux femmes au niveau professionnel, revaloriser l’importance du rôle des femmes dans la société française, en mettant fin à la notion de chef de famille ou inscrivant dans la loi l’égalité professionnelle qui faisait partie des fameuses 110 propositions du candidat Mitterrand.

Durant votre ministère, vous avez promulgué pas moins de six lois contre l’inégalité des sexes. Les lois sont-elles suffisantes pour faire avancer la société et empêcher les régressions ?

Les lois sont nécessaires, mais pas suffisantes, comme je l’ai écrit. J’en veux pour preuve ma loi en faveur de l’égalité professionnelle qui n’est toujours pas appliquée. Trente-six ans après la loi de 1983, les différences conséquentes persistent entre les salaires féminins et masculins. Il ne suffit pas de faire des lois, il faut les consolider, compléter, comme le disait Simone de Beauvoir. C'est ce que j'ai fait par rapport à la loi Veil sur l’interruption volontaire de la grossesse, en faisant voter le remboursement par la Sécurité sociale de l’IVG.

Il a fallu convaincre François Mitterrand qui n’était pas d’accord, je crois, sur cette question…

J’avais l’oreille du président Mitterrand. Il tenait compte de mes recommandations, mais sur cette question de faire rembourser l’IVG par la Sécu, j’ai senti effectivement qu’il était choqué. Je le comprenais car il venait d’un milieu bourgeois, profondément catholique. Je lui ai expliqué que le coût de l’opération était trop cher pour certaines femmes, qui avaient alors recours à des moyens traditionnels pour avorter, ce qui mettait leur vie en danger. Le président a fini par céder et a accepté que l’IVG soit remboursée par la Sécurité sociale. Cela dit, l’avortement reste encore un tabou dans notre société où l’influence de l’Église est encore très forte. C’est lorsque j’ai voulu faire en 1981, en arrivant au ministère, une campagne sur la contraception ou quand je bouclais le dossier de remboursement de l’IVG que j’ai ressenti la puissance de l’église catholique.

Ce 8 mars 2019 est une journée importante pour vous parce que les éditions Belfond ont décidé de rééditer votre traduction de l’essai sur les femmes par la féministe américaine Betty Friedan. Dans quelles circonstances avez-vous été amenée à traduire ce livre ?

Traductrice d’anglais de formation, j’ai traduit entre autres les mémoires d’Eleanor Roosevelt intitulées Ma vie. Dans les années 1960, j’ai fait la connaissance de Colette Audry, qui dirigeait la collection « Femme » chez Denoël-Gonthier. Nous sommes devenues très amies. C’est elle qui m’a initiée à la pensée théorique sur le féminisme. Plus tard, nous avons signé ensemble le « Manifeste des 343 » où nous déclarions avoir avorté. Cela se passait à une époque où l’avortement était considéré comme un crime et était puni par la peine capitale. On connaît la suite. C’est Colette Audry qui a attiré mon attention sur le livre de Betty Friedan. Elle m’a demandé de le traduire. Cet essai qui a eu beaucoup de succès aux États-Unis lorsqu’il est paru en 1963, est l'un des livres fondateurs de la pensée féministe américaine contemporaine. Son titre The Feminine Mystique nous avait beaucoup intriguées. « La mystique de la femme » ne voulait rien dire en français. Finalement, avec mon éditrice, nous avons retenu La femme mystifiée, dans le sens des mystifications dont la femme fait encore l’objet dans les sociétés patriarcales.

Le malaise de la femme américaine bourgeoise, mystifiée peut-être par la société de consommation, qui est le point de départ de l’opus de Friedan, est à mille lieux des questions dont vous serez amenée à traiter en tant que ministre. Vous vous êtes reconnue dans ce livre ?

Vous savez le féminisme français a évolué depuis les années 1980. La massification de l’éducation universitaire a conduit à des revendications plus précises liées à la profession, au partage du travail à la maison, à la parité politique. Le livre de Friedan parle précisément de la frustration des femmes qui passent leur vie à des occupations très en dessous de leurs capacités intellectuelles. Diplômées des études supérieures, réduites à accepter la procréation et l’entretien de la maison comme l’alpha et l’oméga de leur vie, ces femmes tombent dans la dépression et noient leurs frustrations dans l’alcool ou les psychotropes. N’est-ce pas la condition de beaucoup de femmes d’aujourd’hui en Occident ?

Vous êtes issue d’un milieu plutôt modeste. Comment êtes-vous devenue féministe ?

Par les livres, par les rencontres. Je l’étais instinctivement, je crois. Mais c’est le contact avec la pensée théorique qui m’a permis de structurer ma propre réflexion sur le sujet. Plus profondément, je crois être devenue féministe à cause de ma révolte contre mon père. Ce n’était pas un méchant homme. Il était inscrit à la SFIO, mais il appartenait à un autre âge. Mes relations avec lui étaient difficiles parce qu’il était très machiste, autoritaire. Il ne voulait pas que j’aille au lycée, alors qu’il a poussé mes frères à faire des études. Il a fallu que je trouve d’autres moyens pour m’éduquer et me cultiver. C’est ainsi tout en travaillant comme sténodactylo, j’ai suivi des cours du soir et passé le bac à 26 ans. Puis, je suis partie à Glasgow où j’ai vécu trois ans, avant de revenir au pays et m’engager en politique. Simone de Beauvoir qui a préfacé un de mes livres, m’a qualifiée de « lutteuse », qui serait selon elle ma « qualité dominante ».

Que pensez-vous des combats des femmes d’aujourd’hui ?

Les femmes qui sont engagées dans le combat contre le harcèlement sexuel dans le cadre du mouvement #metoo, représentent la relève. Elles ont réussi à inscrire le combat féministe dans le terrain de la lutte politique, en pointant du doigt les rapports de pouvoir abusifs. Le féminisme est un combat éminemment politique. Personne ne l’a mieux compris que nos ennemis, qui ont riposté aux révélations de #metoo par la tribune publiée dans Le Monde par un collectif de 100 femmes, qu’a rejoint Catherine Deneuve. Les auteures de cette tribune cautionnent la domination masculine. Je ne suis pas étonnée de voir des femmes prendre ainsi fait et cause pour leur oppresseur car c’est difficile de se libérer de siècles de conditionnements culturels. Force est de constater que toutes les femmes ne sont pas féministes : si elles l’étaient, les objectifs du féminisme auraient été atteints depuis belle lurette.

Imaginons que vous êtes de nouveau nommée ministre des droits de la femme. Quelles mesures prendriez-vous dès votre arrivée ?

Je veillerais à ce que la loi sur l’égalité professionnelle qui, je rappelle, date de 1983, soit pleinement appliquée. Je demanderais que le ministère des Droits de la femme soit de nouveau un ministère à part entière. Je militerais pour que la femme soit considérée comme une personne à part entière. Toutes ces demandes sont légitimes, mais comme la domination masculine reste puissamment implantée à travers le monde, il faudra beaucoup de temps – peut-être plusieurs siècles – avant que les idéaux du féminisme entrent dans les mœurs. Je rêve d’un temps où il n’y aura plus de 8-Mars, plus de journée internationale des femmes. Cela signifierait qu’il n’y a plus de discriminations et que tous les citoyens peuvent exercer la plénitude de leurs droits.

EM Image: Yvette Roudy

 

发布时间 13/03/2019 - 更改时间 13/03/2019

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