Manifestation contre les violences policières et le racisme, le 2 juin 2020 à Paris.
Manifestation contre les violences policières et le racisme, le 2 juin 2020 à Paris.
Gonzalo Fuentes/REUTERS
Artigo

Assa Traoré : « Tant qu’on n’aura pas de justice, on ne s’arrêtera pas »

Des milliers de personnes ont manifesté mardi 2 juin 2020 à Paris contre les violences policières et le racisme, à l'appel du comité La Vérité pour Adama. Entretien avec son animatrice, Assa Traoré.
Por Nicolas Rocca -

Plus de 20 000 personnes se sont rassemblées mardi 2 juin devant le palais de justice de Paris pour réclamer la fin des violences policières et du racisme. À l'image des mobilisations pour George Floyd aux États-Unis, un nom unissait les manifestants : celui d'Adama Traoré, un jeune homme décédé en juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise, après son interpellation par des gendarmes. Organisée à l'appel du comité La Vérité pour Adama, la manifestation s’est déroulée dans une ambiance paisible durant plus de deux heures, avant que des échauffourées n'éclatent entre manifestants et forces de l'ordre. Entretien avec Assa Traoré, grande sœur d’Adama Traoré et animatrice du comité La Vérité pour Adama

RFI : Votre appel à manifester hier soir a été massivement entendu, plus de 20 000 personnes étaient présentes selon la préfecture, est-ce que vous avez été surprise par le regain de mobilisation ?

Assa Traoré : J’étais surprise, oui, que 40 000 personnes (la préfecture évoque plus de 20 000 manifestants, ndlr), que le peuple français soit sorti pour réclamer la vérité et la justice dans la mort de mon petit-frère Adama pour dénoncer le crime abominable de George Floyd, pour dénoncer toutes les injustices, les discriminations et le racisme. Hier, c’était une très belle démonstration de force.

Avez-vous eu la sensation que le rassemblement était différent au niveau de la population qui était présente par rapport aux événements que vous organisez habituellement ? 

C’était très beau. On avait tous les milieux confondus, des quartiers, de centre-ville, de plusieurs origines, de tous les âges. C’était la France comme on voudrait qu’elle soit, où tout le monde est ensemble, rassemblé et marche côte à côte pour demander la même chose. C’était une marche historique, magnifique, un très beau rassemblement.

Les événements aux États-Unis peuvent-ils faire évoluer votre mouvement en France ?

Malheureusement, la tragédie et la mort de George Floyd, comme les images qui ont glacé la planète entière, ont fait écho directement à la mort de mon petit-frère, décédé sous le poids de ces trois gendarmes. Les déclarations des gendarmes disent que mon frère a subi un plaquage ventral le jour de sa mort et a prononcé les mêmes mots que George Floyd : « Je n’arrive pas à respirer ». Il y a clairement une similitude. 

Aujourd’hui, nous allons porter ce mouvement nationalement et internationalement, les choses vont évoluer. Les caméras françaises sont tournées vers les États-Unis, mais ce qui se passe en France est pire. Les policiers qui sont responsables de la mort de George Floyd ont été limogés tout de suite. En France la justice nous refuse une reconstitution. Ça, c’est le système Français

Hier, c’est la première fois qu’une marche ou un rassemblement effectué à l’appel de votre association se termine par de la violence. Comment vous positionnez-vous vis-à-vis de cela ? Comment l’expliquez-vous ?  

À l’heure où la planète fait des grands rassemblements, aucun pays n’a interdit au peuple de se réunir, sauf la France. Le seul pays qui va montrer sa répression devant les caméras du monde entier, c’est la France. Le seul responsable des heurts de fin de manifestation, c’est le préfet Lallement. Le comité Adama organise des manifestations depuis quatre ans, tous nos événements se passent dans la plus grande des normalités. Le fait d’avoir interdit la manifestation, d’avoir mis des policiers face aux manifestants, d’avoir eu des policiers qui sont montés sur le toit du tribunal pour jeter des projectiles, tout cela c’est de la responsabilité du préfet Lallement. C’est lui qui a décidé d’envoyer des policiers attaquer les manifestants.

Allez-vous appeler à d’autres rassemblements ? 

Pour l’instant je ne sais pas, je vais me décider au cas par cas avoir une meilleure visibilité. Si ce sont des rassemblements qui dénoncent une discrimination, on le dénoncera aussi.

Parlons de l’enquête encore en cours autour de la mort de votre frère. On le sait, la question de l’origine de la mort est centrale dans ce dossier. Deux expertises ont rendu leurs conclusions récemment. L’une, effectuée à votre demande, conclut que c’est en effet le placage ventrale qui a causé l’asphyxie et la mort de votre frère. L'autre considère que c’est un trouble médical antérieur qui serait à l’origine. Comment sortir de cette bataille d’experts et faire avancer le dossier ?

Je ne devrais pas me battre pour avoir la vérité dans la mort de mon frère. Dans le dossier de mon frère, nous avons des juges qui sont dans un déni de justice total, qui vont coûte que coûte protéger les gendarmes, faire en sorte qu’ils ne soient pas mis en examen. Des faux témoignages sont joints au dossier, des témoins qui refusent de se rendre aux convocations, des expertises sont effectuées par des médecins charlatans. Une experte en cardiologie affirme que mon frère n’a pas de problème cardiaque et un infectiologue explique qu’il n’avait pas de problème infectieux.

Et ensuite, il y a un médecin qui explique qu’Adama Traoré est mort de drépanocytose (maladie héréditaire qui touche des globules rouges essentielle à la respiration). Des spécialistes gériatriques vont mettre en cause des experts en cardiologie. Il y a un problème grave. Nous allons saisir l’Ordre des médecins. On dénonce la protection des juges envers les gendarmes. Une expertise sortie hier, effectuée par un médecin renommé, affirme que mon frère est bien mort des suites de son interpellation. Les médecins experts nommés par les juges ne font pas honneur à la médecine. Donc, nous dénonçons cette justice.

Vous appelez Emmanuel Macron à prendre position. Qu’attendez-vous de lui ?

Le président devrait demander une vraie enquête, même s'il y a la séparation des pouvoirs. Aujourd’hui, il y a un problème dans l’affaire Adama Traoré, c’est son rôle de veiller à ce que la justice soit faite correctement.

Lors de la manifestation, vous avez assuré que la prochaine fois vous ne resteriez pas devant le tribunal mais que vous iriez à l’intérieur. Pensez-vous que vous parviendrez à obtenir le procès des gendarmes mis en cause ? 

Un pays sans justice est un pays qui appelle à la révolte. Lorsque l’on sort dehors, c’est que l’on réclame justice. Tant qu’on n’aura pas de justice, on n’arrêtera pas.

Publicado em 09/06/2020 - Modificado em 19/06/2020

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