Agnès Callamard, la rapporteure spéciale de l'ONU sur l'affaire Khashoggi le 26 juin 2019 à Genève
Agnès Callamard, la rapporteure spéciale de l'ONU sur l'affaire Khashoggi le 26 juin 2019 à Genève.
Fabrice Coffrini / AFP
Artigo

Affaire Khashoggi : « Le plus effroyable, c’est que la répression continue »

Le procureur d'Arabie saoudite a prononcé la condamnation à mort de cinq personnes pour le meurtre de Jamal Khashoggi. Le journaliste critique a été tué en octobre 2018 au consulat saoudien d’Istanbul, en Turquie. Agnès Callamard, la rapporteure spéciale des Nations unies dénonce l’absence de justice dans ce procès.
Por Oriane Verdier -

RFI : Le résultat de ce procès à Riyad vous a-t-il surpris ?

Agnès Callamard : Non, malheureusement je m’y attendais tout à fait. Je ne pensais pas que la justice pourrait être rendue dans le cadre du procès qui a lieu depuis le mois de janvier. Le verdict qui a été rendu ce lundi [23 décembre] ressemble tout à fait à ce à quoi je m’attendais.

Il s’agit d’un procès qui s’est attaqué aux petites gens. Ce sont des criminels, bien sûr, je ne le nie pas, mais ce ne sont pas les commanditaires. Ce sont les exécutants du crime. La personne la plus haut gradée punie ce lundi est Maher Mutreb. C’est un agent d’un niveau moyen dans la chaîne de commandement. Toutes les personnes qui ont agi au-dessus de Mutreb, elles, s’en sortent sans aucun problème et la chaîne de commandement n’a toujours pas fait l’objet d’une enquête.

Les autorités saoudiennes investissent beaucoup d’énergie et d’argent pour faire oublier cette affaire. Jusqu’à présent, ça n’a pas marché grâce aux médias qui font en sorte que l’affaire ne disparaisse pas et grâce aux défenseurs des droits de l'homme. Jusqu’à présent, les tentatives saoudiennes de se refaire une réputation au-delà du crime de M. Khashoggi et des autres n’ont pas marché.

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Mais cela ne veut pas dire que justice a été rendue. Les commanditaires de ce crime odieux n’ont pas été inquiétés. Le conseiller personnel de Mohammed Ben Salman, Saoud al-Qahtani, a été mentionné par le procureur lui-même comme ayant incité l’équipe des 15 tueurs avant leur départ. Cette personne n’a pas été l’objet d’accusation. Elle n’a pas du tout participé au procès. Les personnes au-dessus de Saoud al-Qahtani, elles, n’ont reçu aucune attention de la part du procureur. Pour l’instant, il s’agit d’un procès qui ne fait que renforcer le système d’impunité qui sévit non seulement en Arabie Saoudite, mais dans de nombreux crimes contre des journalistes où seuls les exécutants se retrouvent derrière les barreaux alors que ceux qui ont commandité leur crime s’en sortent trop souvent sans aucun problème.

Si la justice n’a pas été rendue dans l’affaire Khashoggi, avez-vous l’impression que l’importance médiatique qu’elle a prise a au moins permis de réduire la violence de la répression en Arabie saoudite ?

Ce serait logique en effet que cela arrive. Mais malheureusement, le plus incroyable et le plus effroyable, c’est que depuis le meurtre de M. Khashoggi qui a donné lieu à tous les rapports que l’on connaît de la part des médias, toutes les dénonciations de la communauté internationale, malgré tout cela, il n’y a eu selon moi et selon beaucoup d’autres organisations de défense des droits humains, aucun effort de la part de l’Arabie Saoudite pour faire en sorte que ces crimes ne se reproduisent pas.

En fait, depuis le meurtre de M. Khashoggi, il y a eu d’autres arrestations de journalistes, de défenseurs des droits de l'homme. Les femmes qui luttent pour le droit de conduire ont été torturées. Il y a eu des peines de mort attribuées à plusieurs personnes qui se sont exprimées alors que leur prise de parole ne devrait mener à aucune punition.

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Reporters sans frontières était devant le consulat d'Arabie saoudite en France pour manifester à un an de la mort de la journaliste Jamal Khashoggi. | Philippe Lopez / AFP

L’Arabie saoudite depuis le meurtre de M. Khashoggi ne s’est en aucun cas engagée dans la direction de non-répétition, au contraire. Cela devrait d’ailleurs nous inquiéter particulièrement. Malgré les dénonciations, malgré la publicité que ce crime a attirée, l’Arabie Saoudite se refuse à prendre les mesures nécessaires.

Pensez-vous que le résultat de ce procès est aussi une preuve de faiblesse de la communauté internationale face à Riyad ?

Tout à fait ! Au niveau des Nations unies, aucune institution n’a pris position pour aller dans la direction d'une recherche de la vérité, de la justice, à part moi par l’intermédiaire de mon mandat. Le secrétaire général a refusé de mettre en place une enquête de suivi sur la chaîne de commandement, comme je l’avais demandé. Jusqu’à présent, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies n’a pas vraiment réagi au meurtre de Jamal Khashoggi.

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Quant aux États membres, ils ont dit de bonnes choses au moment de la publication de mon rapport, mais cela ne leur a pris qu’une heure ou deux. Depuis, les actes n’ont pas suivi les paroles. Là, la communauté internationale, que ce soit au niveau des États ou au niveau de ses institutions intergouvernementales, n’a pas été à la mesure du crime commis ni à la hauteur de ses engagements pour combattre l’impunité dans le cadre des meurtres de journalistes.

Je trouve intéressant de comparer la réaction des institutions européennes face au meurtre de la journaliste Daphné Caruana Galizia à Malte avec la réaction des institutions internationales au meurtre de Jamal Khashoggi. Dans le cas de Malte, même si tout ne s’est pas passé immédiatement, les institutions européennes ont mis la pression sur Malte pour que le procès ait lieu sans interférence politique et pour que la chaîne de commandement fasse l’objet d’une enquête. Ces mêmes institutions demandent même maintenant au Premier ministre de démissionner en raison de ses agissements en relation avec le meurtre de cette journaliste. Comparez cela avec ce qu’elles n’ont pas fait par rapport au meurtre de Jamal Khashoggi…

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La justice peut être rendue de multiples façons. Il est important qu’on s’assure que l’affaire demeure dans le domaine public puisque l’Arabie saoudite fait tout ce qu’elle peut pour se racheter une réputation. En janvier, on va notamment le voir avec le Rallye Dakar qui aura lieu en Arabie saoudite. Il est important que les médias et d’autres acteurs utilisent ces moments-là pour rappeler à la communauté internationale que derrière ces investissements dans le sport, dans la culture et dans l’art, il y a la répression, il y a des meurtres, il y a des kidnappings, il y a la torture. Ça fait aussi partie de la justice pour Jamal Khashoggi de rappeler ce qu’il en est.

EM Image: Dakar arabie saoudite

Le prochain rallye Dakar aura lieu en Arabie saoudite en janvier 2020. | Franck Fife / AFP

Deuxièmement, en ce qui concerne le G20 de l’année prochaine, s’il doit avoir lieu à Riyad, profitons-en pour rappeler le meurtre de M. Khashoggi et l’impunité qui y est attachée, et pour demander que des mesures soient prises.

Publicado em 29/01/2020 - Modificado em 29/01/2020

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